(© Instagram/kanyewestt_official)

Sample Story #6 : le sample illégal de Kanye West sur son dernier album

Kanye West est attaqué par le label allemand PAN pour avoir illégalement samplé un titre du musicien Kareem Lofty sur son morceau "I Thought About Killing You", qui ouvre son dernier album Ye. Comment, en 2018, un rappeur de sa carrure peut-il encore se faire avoir de la sorte ? Rien de malhonnête dans ce cas précis, la faute revenant au coproducteur du titre, Francis Farewell Starlite. Un exemple qui s’inscrit dans une longue tradition de procès, d’évolutions juridiques et musicales, et de cas emblématiques.

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La sortie du dernier album de Kanye West était sans conteste l’événement musical de la semaine passée. Et même s’il agace profondément, même si on ne lui pardonne pas ses récentes frasques, même s’il se justifie maladroitement et même si Ye n’est pas le meilleur album de sa discographie, le musicien force le respect. Depuis ses débuts, il perpétue la tradition du sampling dans son hip-hop, avec des efforts majeurs dans le domaine (My Beautiful Dark Twitsted Fantasy en premier lieu). Ye ne déroge pas à la règle. Mais pour sampler, il faut payer, ce qu’il peut allègrement se permettre grâce à la fortune qu’il a amassée durant sa carrière. Ce constat posé, il est donc extrêmement surprenant de voir qu’il est attaqué par le label allemand PAN pour violation de copyright sur le titre "I Thought About Killing You" sur son dernier album. Pourtant, les autres samples sont déclarés, dans les règles de l’art. Pourquoi donc ne pas aligner les billets pour celui-ci ? Parce que le rappeur ne bosse pas tout seul, et si on peut lui reprocher un paquet de choses, il n’est pas responsable de tous les maux de la terre ou de toute sa musique. Et non.

T’as merdé, Francis

Le coupable ici, c’est Francis and The Lights, ou plutôt, puisqu’il s’agit d’un alias, Francis Farewell Starlite, chanteur et compositeur de pop américain. Ce dernier a travaillé sur "I Thought About Killing You" en tant que coproducteur. Alors lorsque la maison de disques PAN explique sur Twitter que Kanye a samplé la chanson "Fr3sh" de l’artiste Kareem Lofty, sortie en 2017, tout le monde serre les fesses du côté du ranch du Wyoming.

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Sauf qu’heureusement, le bon Francis s’empresse d’assumer la responsabilité, directement sur le réseau social.

Kanye West n’est pas responsable. Lorsqu’un album est composé à plusieurs, notamment un énorme projet de la sorte, les producteurs associés qui choisissent de sampler doivent s’assurer que les échantillons ont bien été clearés. C’est-à-dire qu’ils ont bien l’autorisation des artistes samplés pour utiliser leur musique. Il y a un deal qui doit être mis en place entre les maisons de disques, un prix fixé, ou un pourcentage sur les droits d’auteur. Cela dépend de l’accord. Ça n’est qu’après cela que le producteur peut envoyer son instru, garantissant alors qu’il n’y a aucun risque de procès. Pour le coup, Francis a merdé en beauté.

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Un peu d’histoire

Durant les années 1980, lorsque le sampling hip-hop a pris une autre dimension, les choses se faisaient de manière franchement plus sauvage. Pas de réel encadrement juridique de la pratique, des procès très ponctuels (Afrika Bambaataa contre Kraftwerk, De La Soul contre The Turtles, 2 Live Crew contre Roy Orbinson…)… C’est majoritairement l’impunité qui régnait. Mais les choses changent en 1992 lorsque le chanteur irlandais Gilbert O’Sullivan attaque le rappeur Biz Markie en justice. Ce dernier sample un tube du chanteur, "Alone Again (Naturally)", gigantesque succès en Angleterre en 1972. Dans un premier temps, Biz Markie a demandé à Gilbert O’Sullivan son accord, mais lorsque ce dernier a compris que le rappeur en ferait une chanson comique, comme à son habitude, il a refusé. Biz Markie, en mode yolo, l’a tout de même samplé, se contentant de boucler l’instrumental des couplets sans rien modifier. Le titre s’appelle "Alone Again", et sort en 1991 sur l’album I Need A Haircut. C’est ce qu’on appelle un sample bien grillé.

Gilbert O’Sullivan n’est pas content, et le juge non plus. À la fin du procès, Biz Markie et son label Cold Chillin’ Records doivent non seulement aligner les billets, mais en plus de cela, ce verdict fait jurisprudence : désormais, il faut obligatoirement déclarer les samples utilisés dans un album, négocier le prix avec l’artiste… C’est ce qu’on appelle le système de sample clearance. Tous les producteurs, les petits comme les grands, sont au courant, connaissent ce système certes contraignant mais désormais bien huilé. Dans la foulée de son instauration, les procès pleuvent, et sampler un artiste commence à coûter cher. Cela modifie le son hip-hop, les producteurs ayant alors tendance à planquer leurs samples, à les découper, les modifier, les filtrer de plus en plus, développant alors la technique de ce que l’on appelle le choping, bien expliqué par le pianiste jazz/hip-hop Robert Glasper dans cette vidéo.

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Le cas d’école : "Addictive" de Truth Hurts

Résultat, il est extrêmement surprenant de voir Kanye West se faire avoir de la sorte en 2018. La clearance, tout le monde doit la respecter, c’est là loi. Et comme les lois sont faites pour être contournées et transgressés, il y a toujours des petits malins pour jouer avec le feu. Damso, par exemple, n’a pas déclaré son sample du piano de "I Heard A Sigh" du groupe de soul jazz français des années 1970 Cortex, sur son excellent titre "Amnésie". Le cas est connu, et il suffirait à l’ayant droit, c’est-à-dire au leader du groupe Alain Mion, de porter plainte pour toucher un beau billet. Affaire à suivre.

Francis Farewell Starlite est loin d’être le premier à oublier de clearer un sample sur un album majeur. Les exemples pleuvent, mais le plus connu reste certainement le cas de Truth Hurts. En 2001, Dr. Dre prend cette chanteuse sous son aile (et sous sa couette, paraît-il), et produit son premier album, Truthfully Speaking, via son label Aftermath. Il fait appel à un producteur hip-hop de renom, DJ Quik, qui lui fournit une instru dominée par un sample de la bande originale du film de Bollywood Jyoti, sorti en 1981. Le morceau en question s’appelle "Thoda Resham Lagta Hai", et est interprété par la spécialiste du genre Lata Mangeshkar. Cette instru démente devient le single "Addictive", et se vend à 300 000 exemplaires en une semaine. Un hit balèze.

Kanye West coutumier du fait

Mais la société cinématographique indienne propriétaire des droits de "Thoda Resham Lagta Hai" n’a jamais été contactée par DJ Quik, et le procès tombe. 500 millions de dollars (oui, oui) sont réclamés à Aftermath, et l’album doit être retiré des bacs, repressé avec le crédit adéquat pour pouvoir être remis en vente. Mais Truth Hurts, après cet épisode, quitte la maison de disques de Dr Dre. Si l’artiste en question n’est plus signée chez lui, le rappeur millionnaire ne peut pas reprendre la vente de l’album. Truth Hurts tombera dans l’oubli très rapidement, à cause de DJ Quik. Une belle connerie qui restera dans les annales du hip-hop.

Alors certes, Kanye West ne risque pas une telle déconvenue. Le tort ayant été reconnu par Francis l’étourdi, les choses devraient se régler avec un joli chèque, point barre. Tout de même, ça n’est pas la première fois que Kanye est attaqué de la sorte. Sur son morceau "Blame Game", sorti sur My Beautiful Dark Twisted Fantasy, il n’avait pas demandé à Aphex Twin l’autorisation de sampler son titre de 2001 "Avril 14th". Toujours sur le même album, le rappeur avait bien demandé à la maison de disques TufAmerica l’autorisation d’utiliser un extrait vocal du morceau "Hook and Sling – Parti 1" d’Eddie Bo, sorti en 1969, pour l’incorporer à son titre "Lost In The World".

Le deal s’élevait à environ 62 000 dollars. Mais Kanye a eu la mauvaise idée d’utiliser d’autres éléments de la chanson d’Eddie Bo sur "Runaway" et "Who Will Survive In America". La procédure est toujours en cours, mais forcé de constater que lorsqu’il faut donner le bâton pour se faire battre, Kanye West sait s’y prendre à merveille.

Par Brice Miclet, publié le 11/06/2018

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