Le dernier bijou d’Anderson .Paak utilise la batterie la plus iconique du hip-hop

Sample Story #43 : depuis plus de 30 ans, la batterie de "Impeach The President" des Honey Drippers est omniprésente dans le rap.

Il existe certains motifs musicaux qui font tilter le cerveau dès qu’on les entend : une mélodie, une nappe de synthé, une voix, ou un riff entendu chez un artiste, mais qui vous dit pourtant déjà quelque chose. Cela arrive très fréquemment quand on s’intéresse au sampling.

Dans le hip-hop, il y a une batterie qui est peut-être encore plus reconnaissable que toutes les autres, présente dans des dizaines de titres d’artistes majeurs : celle du titre "Impeach The President" des Honey Drippers, que l’on entend par exemple sur le dernier single d’Anderson .Paak, "Make It Better". Son histoire et ses liens avec le rap ne se résument pas seulement à la quantité de fois ou les beatmakers l’ont récupérée. Elle est aussi un élément majeur de la transformation du son du hip-hop dans les années 1980.

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Le Watergate comme source d’inspiration

Que les choses soient claires dès le départ : le titre des Honey Drippers, n’a pas marqué grand monde lors de sa sortie en 1973. À la base de ce morceau, il y a un homme : Roy Charles Hammond, alias Roy C. Ce producteur américain de soul music et de funk met la main, au début des années 1970, sur un groupe d’étudiants new-yorkais.

Très engagés, ils écrivent ensemble ce titre funky réclamant la démission de Richard Nixon à la suite du scandale du Watergate, qui a éclaté l’année précédente. Le succès n’est pas au rendez-vous, mais la batterie d’introduction marquera le hip-hop un peu plus de dix ans plus tard.

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C’est le producteur et animateur radio Marley Marl qui est à l’origine de ce grand retour en grâce. En 1984, il travaille comme ingénieur-son dans un studio new-yorkais. Le sampling hip-hop est alors globalement limité aux platines des deejays que l’on enregistre directement sur des bandes, les échantillonneurs n’étant pas encore légion.

Cependant, il parvient, accidentellement, à isoler un coup de caisse claire d’un morceau d’Art of Noise en passant par un effet – un delay, pour être exact. En faisant cela, Marley Marl réalise qu’il peut aussi isoler tous les éléments de la batterie d’un morceau déjà existant, à condition qu’elle joue seule, sans autre instrument par-dessus. Plus besoin de se cantonner aux banques de sons par défaut contenues dans les boîtes à rythmes (qui sont alors les principales sources de motifs rythmiques dans le rap).

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Pris à son propre jeu

Après cette trouvaille inattendue, Marley Marl se met à créer de nombreux beats avec cette technique. Il déterre "Impeach The President", tombé dans l’oubli, en isole chacun des éléments de la batterie, et crée la rythmique du titre "The Bridge" pour son pote MC Shan, membre du groupe qu’il a fondé, The Juice Crew (qui regroupe un grand nombre d’artistes hip-hop originaires de Queensbridge, comme Biz Markie ou Roxanne Shanté).

Le single sort officiellement deux ans plus tard et est un petit carton local. En fait, Marley Marl a non seulement rejoué la batterie de "Impeach The President" après l’avoir samplée, mais il a aussi rajouté des sons de drums issus de la boîte à rythme mythique de Roland, la TR-808. Le mélange des deux crée une lourdeur et un groove unique pour l’époque.

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Autre titre de Marley Marl en 1986, avec le même son de batterie : "Make The Music With Your Mouth, Biz", de l’inimitable Biz Markie.

Il y a un avant et un après "The Bridge". Dès 1986, les producteurs reprenant cette technique pullulent, et les firmes spécialisées dans la conception de boîtes à rythmes et de samplers vont se mettre à innover pour rendre ce procédé plus aisé. Le sampling explose, littéralement.

En hommage au groove de Marley Marl, nombreux sont ceux qui vont reprendre la batterie des Honey Drippers, à commencer par les grands rivaux du Juice Crew, le groupe Boogie Down Productions, emmené par Scott La Rock et KRS-One.

En réponse à "The Bridge", qui vante les mérites des membres du collectif de Marley Marl, ils sortent "The Bridge Is Over" qui, en plus d’être une réponse "ego trip" cinglante, sample la même batterie. On te pique ton statut, mais on te pique aussi ton sample. Alors oui, la rythmique n’est pas tout à fait la même, mais les éléments sont bien ceux de "Impeach The President".

La déferlante

Très vite, cette batterie va hanter le rap de la fin des années 1980. On la retrouve par exemple chez l’éphémère duo Audio Two, avec leur titre "Top Billin'" en 1987. Là aussi la rythmique est différente, malgré le sample bien réel du morceau des Honey Drippers.

Dr. Dre, toujours à la pointe, s’en empare dès 1988 pour en faire le morceau "Gangsta Gangsta" de son groupe N.W.A, sur l’album culte Straight Outta Compton.

On la retrouve aussi en 1988 sur le titre "10 % Dis" de la rappeuse MC Lyte, en duo avec Audio Two (encore eux).

En 1990 sur le très funky "Around The Way Girl" de LL Cool J.

Ou encore, très accélérée, sur "Ring Ring Ring (Ha Ha Hey)" de De La Soul en 1991.

Il y a des dizaines de morceaux de cette période portant la trace de cette batterie. Ce qui plaît tant dans ce motif, c’est d’abord le son de la caisse claire et de la grosse caisse, tous deux très secs. L’avantage, c’est qu’il n’encombre pas l’instru lorsqu’on le sample. Et si on veut l’alourdir, soit on le mixe pour en augmenter les basses, soit on le dote d’un autre kick, comme l’avait fait Marley Marl sur "The Bridge" en son temps. En tout cas, il est aisément malléable, et groove terriblement.

La seconde vague

Au fur et à mesure que le hip-hop évolue et que les techniques de sampling deviennent plus pointues et plus abordables, le breakbeat de "Impeach The President" inonde le rap des années 1990. En 1992, trois morceaux cultes la contiennent : "Jump" de Kris Kross,

"Head Banger" d’EPMD,

et surtout l’intro de l’album The Chronic de Dr. Dre.

Son côté plastique permet de l’intégrer à toutes sortes de raps, y compris ce qui se fait de plus expérimental à l’époque. Par exemple, les excellents Digable Planets, spécialistes d’un hip-hop très porté sur le jazz, s’en emparent pour leur grand classique "Rebirth Of Slick (Cool Like Dat)" en 1993.

Même le R’n’B est touché, avec comme exemple on ne peut plus probant le titre "No One Knows How To Love Me Quite Like I Do" d’Aaliyah en 1995.

À la pointe du sampling et grand garant du son boom-bap, DJ Premier apporte aussi une pierre à l’édifice à travers son travail avec The Notorious B.I.G., plus précisément sur "Unbelievable".

Les Honey Drippers sont tombés dans l’oubli. Mais ce regain d’intérêt pour leur batterie a permis à Roy C. de s’en mettre pleins les poches. Les montants versés pour pouvoir sampler l’extrait sont bien souvent tus, mais puisqu’il faut bien avoir une autorisation pour échantillonner ce son, on est en mesure d’affirmer que la manne financière que cela représente est énorme.

Entre sampling et replays

Ce breakbeat est devenu tellement omniprésent dans le rap américain qu’il est finalement devenu un motif rythmique ancré dans la pop culture. Durant les années 2000, de nombreux artistes vont plus loin en le rejouant directement à la batterie (John Legend, N.E.R.D….).

Sur son dernier single, le superbe "Make It Better", en duo avec la légende de la musique afro-américaine Smokey Robinson, Aderson .Paak s’inscrit dans cette tradition vieille de plus de 30 ans. Mais les exemples de samples purs et durs restent bien plus nombreux, à commencer par le tube de Nas "I Can", en 2002, produit par Salaam Remi.

Mais aussi, bien plus tard, en 2009, dans "Imported Goods" du débutant d’alors Action Bronson.

Sur "Don’t Quit Your Day Job" de Joey Bada$$.

Ou même en 2014 sur "Wet Dreamz" de J. Cole, l’un de ses grands succès.

Ce qui est amusant, c’est qu’on constate que globalement, plus on avance dans le temps, plus la batterie est samplée fidèlement, dans son intégralité. Grâce aux avancées technologiques, qui ont permis un temps d’échantillonnage plus long au fil des ans, mais aussi parce que l’hommage est de plus en plus assumé – et donc il n’y a plus aucune volonté de planquer le sample, de le rendre méconnaissable. Lorsqu’un artiste sample ou reprend cette batterie, il fait honneur aux Honey Drippers, mais aussi à l’histoire du rap. Cette batterie, à elle seule, illustre parfaitement les grandes étapes du sampling hip-hop. On a beau chercher encore et encore, aucune autre batterie ne le fait avec autant d’évidence.

Par Brice Miclet, publié le 09/04/2019

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