Les bandes originales de François de Roubaix, mine d'or pour les rappeurs

Sample Story #27 : Décédé en 1975, le compositeur français François de Roubaix est à l'origine de nombreuses bandes originales cultes.

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Entre 1966 et l’année de sa disparition, François de Roubaix a créé des musiques pour les films Dernier domicile connu, Les Lèvres rouges, Le Vieux fusil… Mais aussi des génériques pour la télévision, comme ceux de Chapi Chapo ou des Chevaliers du ciel. Un trésor que les producteurs de hip-hop ont commencé à sampler dès la fin des années 1990, poussant ses enfants à veiller activement sur cet héritage musical.

Le 3 avril 1976, jour de ses 37 ans, le compositeur reçoit le César de la meilleure musique pour le film Le Vieux fusil, qui mettait notamment en scène Philippe Noiret. Mais cette récompense est en fait posthume : le musicien est décédé cinq mois plus tôt dans un accident de plongée survenu aux Îles Canaries. Son œuvre, principalement connue pour ses bandes originales de grands films français, est encore aujourd’hui une matière première de choix pour les beatmakers de rap. Grandes envolées de cordes, tension, inventivité… La musique de François de Roubaix a traversé l’Atlantique pour servir de base à de nombreux titres hip-hop à succès.

Mais qui dit sampling dit aussi droits d’auteur et ayants droit. Le trésor que représente le catalogue de François de Roubaix est précieusement gardé par ses deux enfants Patricia et Benjamin, musicien lui aussi. Ce dernier nous explique :

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"Je crois que les diggers et les producteurs ont un fort attrait pour les musiques de films. Elles véhiculent des ambiances fortes en suspense, en intensité. Il y a là quelque chose de lugubre, qui colle bien à l’univers rap, à ce danger qu’il raconte souvent. Pour preuve, les deux titres de François de Roubaix les plus samplés, à savoir 'Dernier domicile connu' et 'Les Dunes d’Ostende', viennent d’un film policier et d’un film d’horreur érotique."

Le classique par excellence

"Dernier domicile connu", justement, est un thème culte parmi les BO françaises. Son titre tiré du film éponyme sorti en 1970 a donné lieu à l’un des plus gros hits rap de l’année 2000 : "That’s My Name" du rappeur Lil' Bow Wow, 13 ans à l’époque.

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Produit par Jermaine Dupri, le morceau reprend les montées de cordes rythmées et lourdes, qui seront de même samplées quelques mois plus tard pour le tube "Supreme" de Robbie Williams.

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Alors oui, il y a ces montées de cordes. Mais aussi la rythmique du début du morceau dont Kid Cudi, par exemple, va s’emparer pour son carton de 2010, "Mr. Rager".

Mais aussi un arpège de synthétiseur situé vers la fin de "Dernier domicile connu". Exemple avec l’excellent titre instrumental de JNyce, "Blood On My Nikes", sorti en 2008.

Un seul titre, trois sources de samples possibles donc, et des dizaines de morceaux rap créés grâce à lui. "Dernier domicile connu" est décortiqué, des extraits sont pillés, et ce parfois, sans l’autorisation des ayants droit. Ce qui peut pousser Benjamin de Roubaix à lancer une action contre la maison de disques ou l’artiste fautif. Mais toujours en dernier recours, et jamais systématiquement.

"Il faut d’abord regarder s’il y a une major derrière l’artiste. Si elle n’a rien fait pour régulariser la chose, et qu’ils s’en mettent plein les poches, là, ça ne va pas. Je peux aussi envoyer un mail à un artiste parce que ma sœur ou moi n’aimons pas ce qu’il dit dans ses textes, parce qu’ils sont dégueulasses. Le pire cas de figure, ce serait un groupe néonazi qui reprend François de Roubaix. Un rappeur américain est passé par son label pour pouvoir sampler 'Dernier domicile connu'. C’était un truc bizarre sur l’existence du diable, sur Satan, etc. Bon, pourquoi pas. Mais en creusant un peu, je suis tombé sur une vidéo dans lequel il tient des propos ouvertement homophobes. On a refusé. Ça fait partie du droit moral.

Ne nous leurrons pas, il y a aussi l’aspect financier. Le gars utilise la musique de François. Si lui ou sa maison de disques s’en mettent plein les poches et qu’on ne touche rien, ça pose un problème. C’est pour ça que les actions sont en général dirigées contre des artistes qui ont des majors derrière. Si c’est un rappeur qui vend cinq cents disques, bon, tu peux lui dire que ce n’est pas sympa, qu’il faudrait qu’il demande la prochaine fois. Ce que j’ai déjà fait d’ailleurs."

Lil Wayne et Joke sans autorisation

Autre titre à avoir été exploité par les producteurs de hip-hop : "Les Dunes d’Ostende", morceau issu de la bande originale du film "vampiro-érotique" Les Lèvres rouges, en 1971.

Parmi les artistes célèbres qui l’ont utilisé sans autorisation, il y a Lil Wayne et son titre "President Carter". Pas tout à fait un sample, puisqu’il s’agit d’un replay (le sample est en fait rejoué), mais le principe est similaire. De même, pas d’autorisation demandée par le rappeur ou son label. Et forcément, Benjamin de Roubaix a eu gain de cause. Alors, voilà la question qui fâche : combien ça coûte de sampler François de Roubaix ?

"Ça n’est ni une question qui fâche, ni un secret. Je pourrais dire combien j’ai gagné avec Lil Wayne, et combien je continue à gagner en droits d’auteur, parce qu’il a fait un superbe album avec des majors derrière. Quand il chante 'President Carter' en live, ça tombe, on touche une part, et ce sera comme ça pendant longtemps. Mais s’il était venu avant, on aurait pu négocier. Si un rappeur a un petit label, on peut lui laisser le sample pour 500 euros ou 1 000 euros, et même parfois gratuitement. Il y a plein de cas de figure, c’est au cas par cas.

C’est pour cela que je conseille, même si ça n’est pas vraiment dans l’esprit du hip-hop, de toujours contacter les ayants droit avant de sampler. Alors c’est une prise de risque, parce que tu peux te prendre un refus, alors que si tu ne demandes pas, tu peux passer entre les mailles du filet. Mais le problème du rap, c’est que beaucoup se déclarent compositeur. Sur le titre 'Anubis' de Joke, le producteur a samplé 'Les Dunes d’Ostende' et se déclare compositeur, alors qu’il a juste pris le morceau de François de Roubaix et mis une batterie dessus. Du coup, il ne dépose rien, comme ça personne ne touche quoi que ce soit de la Sacem."

Pourtant, l’équipe de Joke avait bien demandé l’autorisation.

"Une semaine avant la sortie du disque, ils nous ont proposé 1 000 euros pour ce sample alors qu’ils avaient Warner et Sony derrière eux, et étaient distribués par Universal. On est partis sur une procédure avec avocat, et je pense que ça peut se comprendre.

S’il avait économisé un budget de 10 000 euros pour son album pendant cinq ans, avec ses propres fonds, on aurait pu lui laisser pour pas cher, il aurait déclaré le sample à la Sacem, on aurait tout fait en bonne et due forme."

Une veille régulière

Benjamin de Roubaix estime vérifier au moins une fois par mois si de nouveaux samples de l’œuvre de son père ont été répertoriés. Et tombe parfois sur des projets qu’il aime particulièrement. Comme ce titre de 2012, "Te Quieren" du rappeur chilien Portavoz.

Le sample est tiré du titre "Requiem pour un congre" de François de Roubaix. Malgré le million de vues sur YouTube pour ce titre sorti en indé, Portavoz donnait son album en téléchargement libre. Une démarche qui a plus à l’ayant droit. Dans un premier temps, du moins.

"Ce morceau est très engagé sur la manière dont on a écrasé les gens sous Pinochet, sur la manière dont cela continue avec le système médiatique, la force militaire etc., beaucoup de choses auxquelles je m’identifie. Mais depuis quelque temps, il vend son album sur iTunes. Tant qu’il ne faisait pas de profit, il faisait un peu ce qu’il voulait finalement. Mais là, ça n’est pas correct."

Les refus pour des raisons purement musicales sont plus rares du côté des enfants de François de Roubaix. Mais cela peut arriver, comme lorsqu’un groupe de punk chilien a souhaité faire une reprise de "Chapi Chapo".

Benjamin de Roubaix raconte :

"Ils nous ont demandé l’autorisation, mais ma sœur a dit non, et j’ai respecté sa décision. Pourtant, il y avait une major derrière, preuve qu’il n’y a pas que l’argent qui nous intéresse. Elle trouvait que ça dénaturait l’œuvre. On a tous deux notre sensibilité, nos goûts, qu’on respecte. On fonctionne un peu avec un droit de veto. Dans ce cas précis, je n’ai pas insisté parce que je ne voyais pas non plus un grand intérêt dans cette reprise. Si j’avais adoré, j’aurais insisté, et elle m’aurait probablement suivi. Ceci dit, on a peut-être fait une erreur en refusant, on ne saura jamais."

Pas qu’une "usine à fric"

Droit moral, écoute des textes, respect de l’œuvre, sincérité et honnêteté de la démarche… Si l’on a bien souvent l’impression que pour les ayants droit ces catalogues sont de véritables mines d’or, en réalité, l’aspect humain prime pour beaucoup d’entre eux. Même si l’on peut reconnaître que certains ont le recours aux procédures facile.

Benjamin de Roubaix et sa sœur, eux, ne voient pas bien l’intérêt d’attaquer un rappeur sans budget, et la monétisation du catalogue de titres dont ils ont la charge ne les fait pas l’apprécier davantage. Même si, au vu du statut mythique de la musique de leur père et des nombreuses demandes de samples, cela pourrait leur rapporter gros.

Pour perpétuer leur héritage, les deux ayants droit viennent de sortir en septembre une réédition de la bande originale du film Les lèvres rouges, contenant notamment le titre "Les Dunes d’Ostende", tant de fois samplé. Une manière de remettre en lumière cette musique si singulière, et, peut-être, de la faire découvrir à d’autres producteurs de rap.

Par Brice Miclet, publié le 12/11/2018

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