Sample Story #22 : pourquoi Portishead et Tricky se disputent la paternité d’un sample d’Isaac Hayes ?

Entre octobre 1994 et février 1995, deux tubes de trip hop composés par des musiciens proches les uns des autres sont sortis. Le problème, c'est que "Glory Box" de Portishead et "Hell Is Round the Corner" de Tricky sont tous les deux basés sur le même sample d’Isaac Hayes, et donc la même idée musicale initiale. Aujourd’hui encore, leurs fans respectifs tentent de savoir lequel de ces deux titres a été composé le premier, et donc de déterminer qui a volé qui.

Il y a un adage plus ou moins respecté dans le sampling : on n’échantillonne pas le même son que son voisin. Tenter de dénicher le sample unique, ultime, fait partie du jeu, en tout cas dans la mythologie qui entoure cette technique musicale. Mais ça, Tricky s’en fout. Après tout, qui a décidé de ce qu’il fallait sampler ou non ? Qui a dit qu’un morceau samplé par un producteur portait ensuite sa marque exclusive ? Personne. Lorsque le musicien de Bristol quitte le groupe Massive Attack et sort, en 1995, son titre "Hell Is Round the Corner", issu de son premier album solo Maxinquaye, il envoie balader toutes ces pseudo-conventions en un seul sample. Explications.

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Samplé deux fois en quatre mois seulement

Le groupe Portishead a beaucoup de choses en commun avec Tricky. D’abord, tous viennent de la ville anglaise de Bristol, cité musicale s’il en est. Tous sont les fers de lance, de leur propre volonté ou non, du genre trip hop. Surtout, ils se connaissent bien, des membres de Massive Attack ou de Portishead ayant travaillé sur les projets des uns et des autres. Mais quand Tricky sort le morceau "Hell Is Round the Corner", ils se mettent à partager autre chose encore : un même sample. Plus précisément, le sample de la trente-sixième seconde du titre "Ike’s Rap II" d’Isaac Hayes, sorti en 1972 sur Black Moses, l’album culte de ce montre sacré du genre.

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La basse et la mélodie de violons vous rappellent quelque chose ? C’est normal. Avant d’être samplées par Tricky, elles l’étaient par Portishead, sur ce qui reste encore aujourd’hui leur titre le plus connu, et de loin : "Glory Box". Un carton mondial tiré de leur premier album, Dummy, datant de 1994. Entre la sortie de "Glory Box" et celle de "Hell Is Round the Corner", il ne s’est écoulé que quatre petits mois. Mais comment un boy aussi talentueux et novateur que Tricky a bien pu se contenter de piquer la recette de ses potes pour en faire l’un des singles de son album ?

Des différences dans la manière de sampler

En fait, Tricky a travaillé durant plus d’un an sur son album Maxinquaye. Impossible, donc, d’affirmer qu’il en aurait volé l’idée à Portishead. Alors que le disque sort (et cartonne instantanément), il a déjà publié deux autres singles. La machine est lancée depuis bien longtemps. Alors oui, les deux morceaux samplés se ressemblent franchement. Mais si l’on tend bien l’oreille, ils ne samplent pas ce passage de "Ike’s Rap II" de la même manière.

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D’abord, reprenons le titre original d’Isaac Hayes. Le sample se situe donc à la trente-sixième seconde, et se compose de deux mélodies ressemblantes, mais légèrement différentes. Elles se répètent en alternance. Ce qu’a fait Portishead est simple : ils ont pris le début de la seconde mélodie (la montée de violons), la fin de la première mélodie, et les ont assemblées pour créer un mélange qu’il répètent en boucle. En plus, ça tombe bien, la basse est exactement la même sur les deux motifs, elle vient donc se superposer naturellement, sans besoin de recoupe. Si l’on écoute le morceau de Tricky, on entend que celui-ci est allé au plus simple en n’échantillonnant que la seconde mélodie. C’est peut-être un détail pour vous, mais dans le sampling ça veut dire beaucoup.

Une ligne de basse piquée à un groupe belge ?

À l’époque où les deux morceaux sortent, le débat commence à faire rage entre les fans de la vague trip hop venue de Bristol : qui de Portishead ou de Tricky a eu l’idée de ce sample ? Qui en a fait la première démo ? Entre les lignes, il faut se poser la vraie question : qui a volé l’idée de l’autre ? La proximité de tous ces musiciens ne laisse pas vraiment planer le doute sur le fait que l’un d’eux ait pompé la recette du copain, ou qu’il s’agisse d’une compétition visant à déterminer qui ferait le meilleur morceau avec la même base musicale. Ce qui est certain, c’est qu’aux Mercury Prize de 1995, Dummy et Maxinquaye sont tous deux nommés pour l’album de l’année. Et c’est le premier qui raflera la mise.

Il n’y a toujours pas de réponse stricte à ces interrogations. D’autant qu’un autre débat a commencé à faire rage au début des années 2000. Le titre d’Isaac Hayes, "Ike’s Rap II", figurant sur un album majeur de l’un des plus grands chanteurs de soul, n’a pas eu besoin d’être samplé pour être considéré comme un classique du genre. Mais tout de même, sa popularité a repris du poil de la bête après ces échantillonnages à succès. Alors quand des mélomanes sont tombés sur un morceau de 1969 intitulé "Daydream", œuvre du groupe belge Wallace Collection, nombreux ont été ceux qui se sont demandé si Isaac Hayes lui-même n’était pas allé piquer sa ligne de basse mythique chez d’autres musiciens.

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Ok, une descente de basse en demi-tons, ça n’est pas non plus ce qu’il y a de plus compliqué à composer, la coïncidence est donc totalement plausible. Mais de toute façon, le refrain de "Daydream" reprend ostensiblement la mélodie du "Lac des Cygnes" de Tchaïkovski. Finalement, tout le monde vole a priori quelqu’un dans cette histoire…

Par Brice Miclet, publié le 28/09/2018

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