Sample Story #15 : "One step ahead", le chef-d’œuvre d’Aretha Franklin qui enchanta le hip-hop

En 1999, le beatmaker Ayatollah fournissait à Mos Def l’une des prods les plus marquantes de son début de carrière : celle de Ms. Fat Booty. En samplant "One Step Ahead" d’Aretha Franklin, il est parvenu à lancer sa carrière, celle de Mos Def, et à toucher à un mythe sans l’écorner.

Il faut un certain cran pour sampler une voix mythique. Toucher à un timbre reconnaissable entre tous, entré au patrimoine de la musique mondiale, c’est assez casse-gueule. Surtout quand on décide, comme Kanye West avec Nina Simone par exemple, de modifier cette voix, de la pitcher (accélérer la vitesse de lecture et donc la tonalité), de la découper quitte à en changer le propos. Il ne faut pas se louper. Et pour ne pas se louper, il faut être bon. Ça tombe bien, Ayatollah l’est. Lorsqu’il travaille sur le premier album solo de Mos Def, Black On Both Sides, prévu pour novembre 1999, c’est à Aretha Franklin, décédée jeudi à l’âge de 76 ans, qu’il décide de s’attaquer. Un sacré morceau. D’autant que le beatmaker ne jette pas son dévolu sur n’importe quelle chanson.

Publicité

Créer de nouvelles paroles

Il s’agit de "One Step Ahead", une magnifique ballade sortie en 1966, dans laquelle Aretha Franklin parvient à faire passer une gigantesque palette d’émotions successives en un rien de temps (2 minutes 31). La chanteuse, décédée jeudi à 76 ans, surnommée la Reine de la Soul, est à l’époque toujours signée chez Columbia, et ce depuis près de dix ans. Ça n’est que l’année suivante qu’elle opérera un virage majeur pour l’histoire de la soul music en passant chez Atlantic. Dès 1967, elle sortira son album culte, I Never Loved A Man The Way I Love You, contenant, entre autres, le titre "Respect", son plus grand tube. Son style se fera plus énergique, plus produit, plus brut, plus engagé aussi. Mais en cette année 1966, elle n’en est pas encore là.

Publicité

"One Step Ahead" sort en single et fait un score honnête dans les charts. Les subtiles orchestrations de cordes, cette petite guitare discrète mais pleine de groove et surtout ce texte bouleversant en font l’une de ses plus belles chansons. Peut-être même la plus belle. Rien d’étonnant à ce qu’elle ait tapé dans l’oreille d’Ayatollah. C’est surtout sur la voix de la diva qu’il va donc s’orienter. Il va piocher à plusieurs endroits du morceau, et en retirer des phrases isolées les unes des autres, mais qui, assemblées, demeurent cohérentes. Dans le premier couplet, il prend "I know I can’t afford to stop / For one moment", puis dans le deuxième "Cause it’s to soon to forget", et les met à la suite. Cet assemblage fera office de refrain. Puis, il pique au premier couplet de "One Step Ahead" une fin de phrase durant laquelle Aretha Franklin fait durer le mot "be", supporté par cette fameuse guitare. C’est ce qui hantera les couplets et soutiendra le rap de Mos Def.

L’art du silence en musique

Comme dans tout morceau de hip-hop qui se respecte, Ayatollah accompagne son collage d’une boîte à rythmes et de quelques éléments supplémentaires très discrets piqués ici et là dans le morceau. Ça a l’air simple dit comme ça, mais en plus d’avoir l’idée de le faire, il faut surtout que cela groove. Et pour ça, Ayatollah utilise l’un des éléments musicaux les plus importants toutes musiques confondues : le silence. Il place une légère respiration entre "I know I can’t afford to stop / for one moment" et "cause it’s too soon to forget you". Le but : renforcer le côté "samplé" et faire d’autant plus bouger les têtes. Comme quoi le groove, ça tient à rien.

Ce titre de Mos Def s’appelle désormais "Ms. Fat Booty". Il est une ode aux formes généreuses des femmes, un hymne à la plastique avantageuse mais hors des codes. Il est surtout, avec le recul, l’un des titres phares de la discographie de celui qui se fait désormais appeler Yasiin Bey. L’album Black On Both Sides lance sa carrière solo, lui qui évoluait jusqu’à lors en duo avec Talib Kweli au sein du projet Black Star. Plus tard, Ayatollah déclarera :

Publicité

"J’écoute de la musique qui transmet des émotions. Il doit y avoir des émotions, ça ne peut pas être un truc que tu écoutes sans rien ressentir. Le morceau doit véhiculer quelque chose de fort avant même que je ne le sample. Si ça n’est pas le cas, je ne perds même pas mon temps dessus. Je vais chercher autre chose qui soit plus puissant. Le titre que je préfère parmi mes samples, c’est celui que j’ai pris pour faire 'Ms. Fat Booty' de Mos Def."

Ça a le mérite d’être clair.

Publicité

Le coup de chance

Alors oui, il y a certains artistes pour qui il faut sortir un sacré paquet de biftons si l’on veut les sampler. Aretha Franklin en fait partie. Sauf que Mos Def a de la chance : il est signé chez Columbia, label qui a sorti "One Step Ahead", et qui en détient encore les droits. Pas de chèque mirobolant à rédiger, ce qui n’est pas négligeable quand on sait que les prix des sample clearances (les autorisations et les deals obtenus par les musiciens hip-hop auprès des artistes pour pouvoir les sampler) ont explosé durant les années 1990. "Ms. Fat Booty" lance aussi la carrière de producteur émérite d’Ayatollah qui travaillera par la suite pour Talib Kweli, Royce da 5’9, Afu-ra ou encore Ghostface Killah et Masta Ace. Encore un qui peut remercier Aretha Franklin.

Par Brice Miclet, publié le 17/08/2018

Pour vous :