Sample Story #10 : quand Joey Bada$$ pioche dans le trésor musical français

Durant les années 1970, la France était à la pointe en matière d’illustrations sonores, ces musiques destinées à alimenter les fictions radiophoniques, les génériques de séries télévisés ou les publicités en tout genre. Un catalogue d’une inventivité dingue que les artistes hip-hop se sont empressés de sampler trente-cinq ans plus tard, à l’instar de Joey Bada$$ sur son titre "Rockabye Baby", en 2017.

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La musique française a été pillée par le hip-hop, ce n’est pas un secret. Charles Aznavour par Dr. Dre, Serge Gainsbourg par De La Soul, Mike Brant par Eminem… Ces exemples sont connus. De grands noms samplés par d’autres grands noms, quoi de plus commun finalement ? Ce que beaucoup de Français ne savent pas en revanche, c’est qu’ils sont assis sur une mine d’or musicale.

Durant les années 1960-1970 principalement, l’Hexagone a en effet connu une période dorée en matière de musique d’illustration (ou d’illustration sonore). En somme, des musiciens, des compositeurs et des arrangeurs hyper talentueux élaboraient des morceaux ou des thèmes musicaux pour ensuite être utilisés par les publicités, le milieu audiovisuel ou les radios.

Pour illustrer une fiction radiophonique ou trouver son générique de série télévisée, il suffisait de piocher dans ce répertoire infini, pétri de qualités, d’expérimentations et de sonorités en tout genre. Par exemple, s’il vous fallait un morceau pour habiller une ambiance de guerre, vous pouviez vous diriger vers les deux volumes de Guerre et Destruction, de Piero Umiliani, sortis en 1972.

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Une liberté musicale totale

À l’aube des années 1990, ces répertoires (que tous les pays dotés d’un audiovisuel fort possèdent) ont été déterrés par les collectionneurs et, bien sûr, par les chasseurs de samples. Rien d’étonnant alors à constater que de nombreux rappeurs ont posé sur de la musique d’illustration.

L’un des exemples les plus probants et récents est le titre "Rockabye Baby" de Joey Bada$$, en 2017, sur son album All-Amerikkkan Bada$$, en featuring avec le non moins talentueux Schoolboy Q. Une belle tuerie produite par Adam Pallin et Chuck Stranglers, deux bonshommes habitués à bosser avec le rappeur new-yorkais. Le principal motif de ce titre : un piano lourd, inquiétant, presque martial.

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Il est l’élément musical majeur de "Rockabye Baby", mais provient en fait du tout début d’un titre datant de 1979 : "Blue Stone", de Janko Nilovic et Francis Perreard.

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Depuis la fin des années 1960, Janko Nilovic, Monténégrin né à Istanbul, est l’un des plus grands noms de la musique d’illustration en France. C’est notamment au sein d’une maison de disques mythique dans le domaine qu’il se fait remarquer : les éditions Montparnasse 2000.

Ses deux fondateurs, André Farry et Louis Delacour, signent le tout jeune Janko Nilovic avec un contrat pour le moins singulier : il doit fournir 10 albums, mais bénéficie d’une liberté artistique et musicale totale. Pas de contrainte, pas de directive… Le rêve d’un paquet de musiciens.

Jazz, soul, musique pour enfants…

Dès 1969, il publie ce qui est encore aujourd’hui considéré comme des classiques de la musique d’illustration : Psyc Impressions, puis Vocal Impressions. Il s’attaque ensuite au jazz, à la musique pour enfants (notamment avec Musiques pour les enfants sages en 1971), à la soul (avec Soul Impressions en 1975)… Un touche-à-tout qui, en 1979 donc, publie l’album Un piano dans l’Ouest, qui contient "Blue Stone".

Étant donné les capacités qu’ont les beatmakers hip-hop à aller dénicher des perles dans tous les pays du monde, il est peu surprenant de voir que la musique de Janko Nilovic a été samplée de nombreuses fois : sur "Contact" de The Beatnuts en 2001, sur "D.O.A. (Death Of Auto-Tune)" de Jay Z en 2009, sur "Keep It Politics" de Raekwon en 2012… Et donc sur "Rockabye Baby", en 2017.

KPM Music, la référence ultime

La France est loin d’être l’unique pays à s’être fait piller son catalogue d’illustration sonore. En Angleterre, les KPM Series, éditées par KPM Music, ont, dès 1966, compilé de la musique d’illustration en masse. Et bien évidemment, le hip-hop n’a eu de cesse de se servir dans ce vivier sonore presque inépuisable, notamment à partir de 1996.

Les morceaux de Brian Bennett ont fait le bonheur de Drake, Kanye West et Nas, ceux de Les Baxter ont été poncés par MF Doom, Ghostface Killah ou les Beastie Boys, Alan Hawkshaw a nourri les titres de Curren$y, Onyx, Wiz Khalifa. 50 Cent, The Alchemist, Cam’ron, Mobb Deep, Kaytranada, Action Bronson, Jurassic 5, Madlib, Gang Starr, Loyle Carner… Tout ce petit monde s’est servi.

Aujourd’hui, les vinyles d’illustrations sonores s’arrachent parfois à plusieurs centaines de dollars, voire plusieurs milliers pour les plus rares. Le travail du son, la liberté donnée aux compositeurs, les qualités d’arrangement… Puisque n’importe quel public était susceptible d’en entendre des titres à la télévision ou à la radio, il fallait couvrir un spectre musical extrêmement large.

Et pour commencer à se plonger dans ce gouffre de sons, il est tout à fait recommandé de s’orienter vers les albums de Janko Nilovic, l’un des plus talentueux des illustrateurs sonores français.

Par Brice Miclet, publié le 06/07/2018

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