Sadek : "Ma musique n’a pas de prix"

Même si son nouvel album s’appelle Johnny de Janeiro, Sadek n’a qu’un mot d’ordre : sanz’. Cela veut dire sans âme, ou sans hésitation. Une devise à l’image de cette nouvelle sortie sans concession, dans laquelle le rappeur de Neuilly-Plaisance explore les sonorités baile funk grâce à la création d’un personnage kitsch au possible. Rencontre avec un rappeur en pleine confiance.

Cet album, Johnny de Janeiro, est placé sous le signe du Brésil. D’où te vient cette attirance pour ce pays ?

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Je l’ai découvert il y a deux ans maintenant, en voyage. Et j’y suis retourné pour un festival de films auquel j’étais invité pour défendre le film Tour de France, dans lequel je jouais avec Gérard Depardieu en 2016. Une fois sur place, autant prendre une équipe de tournage, faire d’une pierre deux coups. Je dis souvent que pour séduire un homme, il faut passer par le ventre. Et la bouffe au Brésil est incroyable, comme les fêtes, les meufs… Tout me parle. C’est une terre libre, le Brésil grossit ta personnalité, tu peux faire tout ce que tu veux. Alors bien sûr, quand on dit ça, on a l’impression que tout est permis, que c’est le bordel, mais ça n’est pas ça. Tout est accessible. T’es dans une mentalité très cool, mais d’un autre côté, t’es face à l’imprévu en permanence.

Tu avais tourné deux clips sur place, dans lesquels tu te mets en scène dans les favelas…

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Il y a des similitudes entre les favelas et certains endroits de France au niveau des comportements et des codes sociaux. Je sais que pas mal de rappeurs français y sont déjà allés et qu’ils n’y sont plus les bienvenus. Ça me fait penser à cette phrase de Ninho : "Grosse baltringue, t’as les mains moites quand tu dis Salam." Si j’étais allé dans les favelas et que je n’avais fait que rester derrière mes potes, comme une victime, sans dire bonjour, sans donner le respect auquel tout un chacun a droit, je n’aurais pas été le bienvenu non plus. Quand je balance une vidéo sur Instagram où je prends une kalachnikov et que je fais semblant de jouer de la guitare avec, même si les Brésiliens des favelas sont actuellement dans un conflit armé, ils le voient comme un truc marrant, une blague de cailleras. On se comprend. L’humour, c’est la meilleure des clés pour se faire accepter partout dans le monde.

As-tu travaillé avec des producteurs ou des beatmakers brésiliens pour ce nouvel album ?

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Non, aucun. J’ai fait des séances studio au Brésil, mais ça ne m’allait pas. La méthodologie n’est pas la même : ils partent d’un a capella, et ils font une prod dessus, ils rentrent dedans en faisant une musique très dansante, ça se construit comme la techno. Je voulais une inspiration baile funk dans la rythmique, mais les codes musicaux et les messages ne me parlaient pas. C’est un style très sexuel, très festif, et j’aurais perdu de ma mélancolie, de ce que j’aime apporter.

Par contre, tu as un featuring avec un rappeur brésilien, MC Bin Laden, sur le titre "Des doigts"

Ouais, ça s’est fait très naturellement. C’est avec lui que j’ai découvert la funk brésilienne, et quand on m’a proposé de l’avoir sur le projet, j’ai dit oui direct. En plus, j’ai un principe : je ne paie pas d’Américains pour poser sur mes albums, je ne paie personne. Je n’ai jamais demandé un euro quand on m’a fait faire des featurings, j’ai eu des propositions à 10 000 euros, mais rien, jamais. Ma musique n’a pas de prix. Lil Wayne, Lil Machin, Lil Truc… Non, je ne suis pas un iencli. J’ai dit à MC Bin Laden : "Tu veux faire le son ? T’es le bienvenu, on va te faire venir, on va t’accueillir comme il se doit, mais ne me parle même pas d’un euro." Si je devais payer quelqu’un, je préférerais payer Jul. Là y’a de l’impact ! Mais Jul, il ne va pas me demander d’argent parce que c’est la street comme moi. On fera un petit tour en TMAX dans Paris et voilà [rires].

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Impossible de ne pas évoquer cette pochette complètement dingue, signée Fifou (comme celle de ton précédent album Vulgaire, Violent et Ravi d’Être Là). D’où sort ce délire rose avec un perroquet et une coiffure pareille ?

La pochette d’avant avait bien pris, les gens avaient compris ma nouvelle identité visuelle. Là, j’ai poussé le délire, je l’assume totalement. On s’est dit qu’on allait jouer sur le côté touriste de base, gros kéké, Rick James, le cliché le plus kitsch possible. Si tu tu regardes bien, il y a même une petite émotion, ce doigt tendu… On dirait le chanteur de Boney M. Ces mec étaient des grosses cailleras à l’époque ! C’est ce que je trouve extraordinaire avec ces artistes : pour rentrer dans la hype d’alors, tous les Rick James, les Boney M, les Stevie Wonder se sont mis à traîner avec des macs, des gangsters, des boxeurs, etc. C’est l’image du Pimp : j’ai peut-être une permanente, mais j’ai aussi un Colt 45.

Cette pochette fait aussi écho à ton activité d’acteur ?

Bien sûr, Johnny de Janeiro est un vrai personnage. J’ai été un peu déçu par ma relation avec le cinéma. Quand j’ai fait Tour de France, c’était un rôle de composition. Même si je me mets dans la peau d’un rappeur, c’est celle d’un rappeur qui n’a absolument rien à voir avec moi. Par contre, ce que m’a apporté le cinéma, c’est me faire comprendre que si je ne suis pas content, je n’ai qu’à faire les choses moi-même : rentrer dans un vrai personnage, par exemple un chanteur de funk brésilien complètement teubé, qui ne comprend rien à rien, qui prend une kalachnikov pour une guitare.

Quelle est la part de fiction et d’autobiographie dans ce personnage ?

C’est simple : Musique, toujours réel. Tout ce que je dis, c’est ce que j’ai vécu, ce que je pense… Image, toujours fictif.

Sur tes premiers albums, tu ne mettais pas autant l’accent sur l’image…

Pas du tout. En fait, j’étais un bon élève du rap, je me demandais toujours ce qui pouvait marcher, et je faisais en fonction. J’ai même eu honte de moi à force de réfléchir comme ça. Dieu merci, j’ai acquis une petite indépendance financière. C’est tellement génial de pouvoir faire de la musique et d’en vivre, que si au bout d’un moment tu ne prends pas l’opportunité à sa juste valeur et que tu t’enfermes dans des délires qui ne te plaisent pas juste pour plaire au public, ça ne plaira à personne. Tu ne peux pas faire quelque chose qui va plaire aux gens alors que ça ne te plaît pas à la base.

Tu as du mal à assumer tes débuts ?

Ah non, pas du tout ! Je suis heureux d’avoir eu ces expériences. Quand je suis en studio avec de jeunes rappeurs, je vais leur donner des clés que je n’avais pas à l’époque et que j’aurais bien aimé qu’on me donne. Quand t’es un jeune rappeur, tu sors de la cité avec zéro euro, et t’as envie de changer ta vie. T’as envie d’être appliqué.

Comment vois-tu cette nouvelle génération de rappeurs ?

C’est simple, je suis un fan de Pokémon, et quand je vois ce qui se passe dans le rap en ce moment, j’ai l’impression qu’il y a des nouveaux Pokémons qui sortent en permanence et qu’ils sont tous extraordinaires. Comme disait Dadoo : "Tu peux plus leur faire l’coup de la shoes qui court vite / Ils pensent comme des Macinstosh, ils savent c’que c’est l’fric".

Dans "JDJ", tu dis : "J’ai pas vu un seul ange à Los Angeles". Qu’est-ce que tu y as vu alors ?

J’y ai vu les démons de minuit, qui t’entraînent au bout de la nuit [rires]. Quand on parle de Los Angeles, tout le monde pense à Hollywood, au glamour, aux Kardashian, etc. À mes yeux, ces gens sont immondes. Je n’ai pas besoin de l’expliquer, on peut coexister. Mais je n’ai pas vu un seul ange à Los Angeles, ça c’est clair. Et pourtant, quand j’y suis allé, je me suis retrouvé à l’anniversaire de Michael Jordan dans la nouvelle maison de Drake à Bel Air. Floyd Mayweather, Fabolous, Bernice Burgos, DJ Khaled… Je crois même que j’ai bousculé Busta Rhymes ! Mais chelou, l’ambiance.

La réussite, c’est une notion importante pour toi ?

Bien sûr que c’est important, mais qu’est-ce que la réussite ? Pour moi, c’est avant tout l’épanouissement. Déjà, si tu as un travail, et non pas un métier, tu as fait une grosse partie du chemin. Le fait d’être content de se lever pour aller au taf, de s’enrichir grâce à cela, d’être en accord avec soi-même… J’ai une copine depuis neuf mois, j’aimerais bien me marier avec elle l’année prochaine. Damso disait : "Dis-moi la vérité, rien que la vérité / Est-ce que t’aimes vraiment la meuf avec qui t’es ?" J’ai écouté cette phrase et je me suis dit : "Bah ouais !" Donc c’est cool, je suis épanoui. La question de Damso est bonne, mais la réponse peut aussi être oui. Je suis amoureux de cette femme, j’ai envie d’être avec elle et de fonder une famille, point. Pourquoi toujours vouloir être dans le négatif ?

Tu estimes avoir réussi ?

Oui. Je suis content de me lever le matin, et je fais tout ce que j’ai envie de faire. C’est un bonheur infini.

Tu invites Ohmondieusalva, qui est un sacré phénomène, sur le titre "Khabat". Comment vous connaissez-vous ?

Je l’ai découvert l’an dernier quand il faisait ses vidéos. Il m’avait fait taper des barres de ouf ! Je suis un mec assez avenant, j’ai parlé avec lui en lui disant de ne rien changer à son délire. Un soir, je lui ai dit de passer dans ma cité. On était juste après le ramadan, et il faisait plein de vidéos où il se moquait justement du ramadan. Plusieurs personnes de mon quartier étaient réticentes à ce qu’il vienne. Ma cité est extrêmement pieuse, les gens sont cadrés. Ils m’ont dit : "Tu sais Dek-sa, s’il vient, personne n’ira l’embrouiller." Je te jure, il est arrivé à 1h du matin dans le zoo, avec que des animaux bourrés, et il a fait golri toute la cité. À 7 heures du matin, ceux qui étaient réticents à ce qu’il vienne sont allés lui chercher des croissants. Il rentre dans le cœur des gens parce qu’il est sincère.

Dans une précédente interview, tu disais ne pas aimer le rap conscient… Pourquoi ?

Pour moi, tu ne peux pas dire que tu détestes les États-Unis en buvant un verre de Coca. C’est bizarre comme concept. Tu fais quoi ? Tu fais du rap dans lequel tu dénigres la société, tu fais que de parler du modèle économique ? Pour faire quoi ? T’es comme Bernard de la Villardière : tu rappelles aux gens à quel point la vie est dure, pour finalement te gaver à la fin. Tes concerts ne sont pas gratuits, ton merchandising n’est pas gratuit, tes CD sont à 10,99 euros comme tout le monde… T’es conscient de quoi ? Ça n’a aucun sens. Moi je fais du rap sanz’, du rap sans âme. Et sans hésitation.

Par Brice Miclet, publié le 28/09/2018

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