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Run The Jewels : "On a rendu amusant le rap hardcore"

Publié le

par François Oulac

Moins pop que Run The Jewels, tu meurs. Avec son nouvel opus, le duo formé par Killer Mike et El-P passe avec succès le test du deuxième album et rafle au passage les honneurs de la critique et du public. Subversive et divertissante, la musique de RTJ fait bouger les têtes tout en ramenant le rap à ses origines sociopolitiques. On a posé quelques questions aux auteurs de l'un des meilleurs albums de 2014.

El-P et Killer Mike forment Run The Jewels.

Tout s'est passé très vite. L'an dernier encore, Run The Jewels n'était "que" la surprenante collaboration du légendaire producteur-rappeur new-yorkais El Producto et du rappeur-activiste d'Atlanta, Killer Mike. Le duo avait alors pris le game par surprise avec un premier album, Run The Jewels, combinaison d'égotrips hardcore et délirants sur fond de productions futuristes hautement divertissantes. Un disque sans concession, dans la forme comme dans le fond, pour deux artistes motivés par l'urgence de dénoncer l'envers du rêve américain tout en traumatisant la concurrence.

Tout juste un an après ce début, Mike et El livrent un deuxième doigt d'honneur musical, distribué gratuitement comme le précédent et tout bêtement nommé Run The Jewels 2. La même formule enrichie en prise de risques et en sincérité, plus quelques featurings notables (Zack de la Rocha, Boots, Gangsta Boo de la Mafia Six), pour un duo improvisé s'affirmant de plus en plus comme un véritable groupe de rap. Paradoxe : avec ce nouvel album aux antipodes du hip-hop grand public, RTJ rassemble puristes rap de la première heure et nouveaux venus.

Suprême consécration, le très pointu magazine Pitchfork a couronné RTJ 2 meilleur album de 2014, nouveau signe d'une hype qui n'est pas près de se démentir, alors que RTJ 3 a d'ores et déjà été annoncé pour l'an prochain.

Si leur union leur apporte une notoriété toute nouvelle, les deux artistes, aux carrières solo très consistantes, étaient déjà connus pour leur engagement progressiste de longue date. On a récemment pu voir Mike invité sur CNN pour s'exprimer à propos de l'affaire Michael Brown ou condamner dans une tribune l'utilisation croissante des lyrics de rap comme preuves dans des affaires pénales ; quant à El-P, il a promis de faire un don à la famille d'Eric Garner.

C'est dans ce contexte que nous avons rencontré Run The Jewels mi-décembre dans un restaurant parisien, afin de leur poser quelques questions sur leur évolution artistique et leur succès récent. Et forcément, on n'a pas parlé que de musique.

Konbini | RTJ 2 sort à peine un an après le premier et il sonne plus cohérent, plus abouti. Comment avez-vous fait évoluer votre musique en si peu de temps ?

El-P | Le premier Run The Jewels est arrivé presque par hasard, on n’avait même pas prévu d’en faire un album complet, juste un EP. C’était basé sur de la musique que j’avais déjà produite, on était juste en studio à s’amuser avec plein de drogue. RTJ 2, on l’a entièrement construit depuis les fondations. Chaque note, chaque idée est basée sur le fait que Run The Jewels existe, qu’on est déjà en selle. On savait déjà un peu mieux qui on était. Sur celui-ci on s’est mis de la pression, on savait que ce serait comme n’importe quel deuxième album : soit une déception, soit une nouvelle étape qui établirait RTJ en tant que formation. C’est la raison pour laquelle il sonne ainsi.

Killer Mike | On aurait pu se reposer sur nos lauriers et se contenter de faire un autre RTJ 1, et ça aurait quand même été un bon album à l'exact opposé du rap d’aujourd’hui. Mais on a décidé d’y mettre plus de nous-mêmes. Sans ça, il n’y aurait pas eu de morceau comme « Early » ou « Crown ».

El-P | Pour nous deux qui avons des carrières solo florissantes, faire un autre RTJ était un vrai choix. C'était se dire "Voilà, c’est ce qu'on va faire durant les deux prochaines années, voyons si on va réussir à s'investir là-dedans." Cet album était comme une coquille qu’il nous fallait remplir, comme un enfant qu’il nous fallait élever. On était tous les deux plus agressifs, plus sûrs de nous.

K | Les puristes vous adorent, les ados vous adorent, les hipsters vous adorent, Pitchfork vous adore. En gros, vous avez réussi à transformer le rap hardcore et conscient en phénomène hype. Comment avez-vous fait ?

El | Le truc, c’est qu’on a rendu ça amusant. Aujourd'hui il y a plein de musique hardcore, plein de musique fun, mais pas tellement de musique qui fait tout ça à la fois. Ce n’était pas aussi rare à l’époque à laquelle on a grandi, Mike et moi. Tu pouvais écouter plein de morceaux d’artistes qui avaient plusieurs facettes. Tu pouvais écouter un album de Big Daddy Kane dans lequel il allait dire des choses intelligentes tout en racontant qu’il est un pimp, tu pouvais écouter NWA et De La Soul dans la même journée. Il n’y avait pas à choisir.

RTJ est un hommage à tous ces groupes qui nous ont inspirés, Mike et moi. On ne supporte pas l’idée de dire des choses sans être amusants. Personne n’a envie de parler à un mec qui te fait un cours sur le gouvernement etc, parce que même s’il a peut-être raison, c’est relou. On s’est en quelque sorte immiscés là-dedans tout en s’éclatant à dire des conneries. C’est une approche qui peut paraître rafraîchissante pour plein de gens.

"J'aimerais pouvoir te dire que tu peux circuler dans mon pays en toute sécurité comme ces Blancs autour de nous. Mais ce n'est pas le cas."

K | Vous êtes à la fois rappeurs et activistes. Vous n'avez pas l'impression que le rap mainstream fait preuve d'apathie vis-à-vis des questions de société ? Par exemple pour Michael Brown, il y a eu quelques morceaux hommages vite fait, puis plus rien...

Mike | Je ne suis pas entièrement d’accord. Je connais bien certains rappeurs comme Game ou Luke du 2 Live Crew, et ils sont très impliqués dans la communauté, ils poussent les gamins à faire du sport pour ne pas rester dans la rue. C’est juste que leur musique n’est pas représentative de cela. Et puis, tu remarqueras qu'on ne pose cette question qu'aux rappeurs. Jamais aux artistes country ou aux artistes rock, par exemple. Seulement aux rappeurs. Et pourtant tu auras du mal à trouver un rappeur qui n’a jamais fait de commentaire social. Même Riff Raff en fait parfois !

Tout le monde n’est pas fait pour prendre la parole en public. J’applaudis Rick Ross pour avoir fait cette chanson avec Game ["Don't Shoot", morceau hommage à Michael Brown, ndlr], parce que les gens voient tout le temps son personnage négatif de vendeur de drogue, mais ils voient rarement en lui l’homme d’affaires qui possède cinq business et génère probablement une cinquantaine d’emplois.

El | Et je trouve ça un peu injuste qu’on pose toujours cette question aux artistes rap, comme si le hip-hop avait une responsabilité sociale plus importante. Mike l’a très bien dit, le rap dit plus de choses sur la société que n’importe quelle autre forme de divertissement aujourd'hui, et à cause de ça, les gens s’y habituent et en attendent plus que d'autres genres musicaux.

K | Vous tenez un discours critique depuis toujours, mais il semble qu'avec les événements récents, le public est plus que jamais réceptif à votre message, un peu comme si votre musique tombait à pic.

El | Clairement.

Mike | El a imaginé une société post-11 septembre avant que le 11 septembre n’arrive. Et quand c’est arrivé, d’un coup tout le monde a dit « mince, tu es un génie ! » On est dans cette position. Mais à moi, ça ne me fait pas plaisir. J’aimerais bien pouvoir te dire que tu peux circuler dans les rues de mon pays en étant autant en sécurité que tous ces Blancs autour de nous [il désigne les clients des tables voisines], mais ce n’est pas le cas. J’ai besoin de le dire dans ma musique parce que si je ne le fais pas, alors pourquoi est-ce que je fais tout ça ?

El | Je ne peux pas expliquer pourquoi ou comment les choses ont convergé de cette manière. Il n’y a rien à dire là-dessus, à part le fait que ce n’est pas Run The Jewels qui est venu vers le public, mais plutôt le public qui est venu vers Run The Jewels. Et c’est tant mieux que ça se passe ainsi, parce que nous savons qui nous sommes, nous pouvons assumer et défendre nos opinions. On n’a pas forcément raison sur tout, mais on sait qui on est et ce qu’on pense, on n’a jamais rien dit d’autre. Sur RTJ, tu n'entends pas deux mecs lisses et bien sous tous rapports. Non, ce sont des personnages vénères, drôles, un peu tarés, avec du courage de l’intelligence. Et c’est très proche de ce qu’on est en réalité, pour être honnête.

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