On a parlé santé mentale, identité et ego trip avec Synaptik, rappeur palestinien brillant

Laith Hasan, aka Synaptik, est un jeune rappeur palestinien de 25 ans. Il est né et a grandi à Amman en Jordanie, ses parents réfugiés ayant fui la Palestine. Autour d’une bière dans un bar de Ramallah appelé Garage, il nous raconte sa façon de travailler, son contact avec ses fans, la politique au Moyen-Orient, ses années de médecine, et son intérêt pour la psychiatrie et les maladies mentales.

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Ni pauvre, ni riche

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Synaptik a grandi dans une famille de classe moyenne, il m’explique qu’il n’est ni pauvre, ni riche. Son père est arrivé en Jordanie dans les années 1960, depuis un village en Cisjordanie. Sa mère, originaire de Jenin, est arrivée dans les années 1980. Dans ses sons, il ne parle pas directement de ça :

"Je n’ai pas envie d’envoyer des trucs durs dans la face des gens directement. Je pense que personne n’a envie de recevoir ce genre de trucs en pleine face dans la musique, quand tu l’as tous les jours en regardant les infos.

J’ai une façon de travailler très personnelle, je ne planifie pas vraiment les choses. J’enregistre tout dans ma chambre, et ça sort naturellement. Je trouve ça beaucoup plus confortable. Tu peux t’enregistrer à 4 heures du matin quand t’es vraiment bourré, tu vois c’est cool.

Par exemple, le clip de 'Lylat al Sabbat' ('samedi soir' en français), on l’a tourné avec mon pote réalisateur Karam Abu Ali, dans la nuit. On était bourrés, on a passé la nuit à faire ça, puis je l’ai uploadé le matin sur YouTube juste avant d’aller me coucher."

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"T’as pas vraiment envie d’être dans un lieu qui est contre ta propre existence"

Son rap est très personnel, il réfléchit sa réalité en tant que Palestinien, tout en gardant un ego trip qu’il ne cache pas :

"Je pense que ce que je fais c’est une combinaison d’ego trip et de politique. Parce qu’il y a énormément de politique dans ma vie, là où je vis et d’où je viens. Mon existence, ma situation économique et ma classe sociale sont politiques."

Et si tout ça apparaît dans sa musique, c’est parce que Synaptik reste dans le contexte. Il aime être chill et souriant, et ça se voit. Sa situation lui permet de rester politique tout en gardant ses humeurs et de parler de son mood quotidien.

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"Les gens qui m’écoutent sont des jeunes qui viennent de la même classe sociale que moi, ils ont entre 17 et 35 ans et viennent de Jordanie, Palestine, du Liban ou de Syrie. J’essaye juste de faire ma musique, et pourquoi pas un jour de réussir à en vivre."

(© Adlan Mansri)

Synaptik se produit régulièrement en Palestine, et il commence à y être connu. Il s’y sent bien. "C’est mon pays, mon peuple. Du coup, c’est très excitant."

Il espère un jour pouvoir se produire en Israël, à Haifa et à Nazareth, là où il connaît la communauté arabe et les lieux et la communauté qui peuvent l’accueillir. "T’as pas vraiment envie d’être dans un lieu qui est contre ta propre existence."

L’identité jordanienne a beaucoup à voir avec l’identité palestinienne, mais pour lui, venir jouer en Palestine, c’est quelque chose de différent et d’incroyable.

Il m’explique que pendant longtemps, il n’écoutait pas de rap, son trip à lui, c’était plutôt Metallica ou Linkin Park.

(© Adlan Mansri)

"J’ai pas envie de trahir ma pensée, du coup j’estime avoir une responsabilité de ne pas me censurer"

On commence à discuter de Gaza et de la situation en Cisjordanie, son visage change mais il reste souriant.

"La communauté palestinienne qui vit en Jordanie est dévastée par les événements, mais on n’est pas surpris. Il n’y a plus rien de nouveau pour nous. L’atmosphère générale, c’est que personne n’a plus aucun espoir. On est vraiment sans espoir."

Cependant il garde espoir pour la situation de la Jordanie, où le Premier ministre a renoncé récemment à ses fonctions. La scène underground et la jeunesse jordanienne auraient à voir avec ce mouvement symbolique qui rappelle le "printemps arabe" de 2011 en Égypte ou en Tunisie, tout en restant simple, la Jordanie est toujours un royaume.

"Le peuple a moins peur de s’exprimer. Et à travers l’art et la musique, les gens sont en train de gagner de la confiance. Internet nous a beaucoup aidés, parce que maintenant tu peux voir des personnes qui ont le même point de vue que toi, du coup ça donne de la force pour exprimer ce qu’on ressent et ce qu’on veut. Ne plus se censurer nous permet de nous sentir plus en sécurité. C’est le plus gros challenge de notre société : la pression des pairs et l’autocensure."

Internet et l’art ont définitivement aidé à passer outre ça et Synaptik a désormais une responsabilité envers ses auditeurs.

"Les gens sont réceptifs à ce que je publie, ils réagissent. Ça me donne de la confiance. Maintenant que je vois que les gens m’écoutent, je fais attention à ce que je dis, dans le sens où j’essaye de pousser des idées progressistes et utiles parce que je crois en ça. J’essaye de ne pas me censurer."

Le risque derrière tout ça, ce sont les critiques. Et il en reçoit beaucoup, notamment des conservateurs qui pensent qu’il est trop libéral. Mais également des menaces de mort. Il ne sait pas si elles sont sérieuses, et ça n’a pas l’air de l’inquiéter. "Je n’ai pas envie de trahir ma pensée, du coup j’estime avoir une responsabilité de ne pas me censurer."

"Dès mon enfance, j’ai été mis sous Ritaline", docteur et rappeur

Synaptik a étudié la médecine, et il y a quelques semaines, il est officiellement devenu médecin. Il souhaite se spécialiser dans la psychiatrie, le domaine qui lui a donné envie de faire médecine. À la base, son parcours devait être différent. Fils d’un ingénieur civil, il allait suivre les traces de son père en espérant avoir un bon travail ensuite. Mais après une année, il a abandonné et s’est tourné vers la médecine.

La santé mentale, il en connaît un rayon, c’est l’un des thèmes récurrents dans ses morceaux. Il a directement été confronté à ça, de par son environnement. Anxiété, syndrome post-traumatique, ADHD, Ritaline, etc.

"Dès mon enfance, j’ai été mis sous Ritaline. Ça m’a rendu très anxieux, et le seul moyen de me détendre, c’était de rapper. La musique pour moi c’est un moyen d’échapper à l’anxiété. C’est vraiment comme ça que j’ai commencé."

Par exemple, dans sa chanson "Mesh Sahelek" :

“J’étais dans une phase de ma vie ou je traversais des moments durs. Du coup, j’étais de retour sous Ritaline. Quelqu’un dans ma vie m’a quitté, et je parle du fait que je n’ai pas le temps pour ça maintenant. La chanson est à propos de comment tu dois continuer à avancer et à pousser à travers l’iceberg.”

Il souhaite, à travers sa musique, aider les gens à prendre conscience de la réalité. Car, dans le monde arabe, la santé mentale est un réel stigmate.

"En Jordanie, il y a 10 millions d’habitants, et pourtant on a seulement 50 psychiatres. On a énormément de réfugiés, beaucoup de gens qui souffrent de syndromes post-traumatiques, mais aussi des problèmes de santé mentale sévères, et de la schizophrénie. Ces gens sont amenés chez des magiciens, des sorciers et des Sheikhs… Et ils vivent un enfer seulement parce que leurs familles ne veulent pas les emmener chez un psychiatre car c’est 'Haram'… Enfin non, c’est pas 'Haram', c’est juste la honte. […]

Personne ne se mariera avec toi si tu as des problèmes de santé mentale dans ta famille. Maintenant que les consciences à ce propos s’élèvent, j’ai juste envie de dire aux gens que c’est ok, que tu peux avoir des problèmes de santé mentale. C’est comme la santé physique, ça a besoin d’être traité, soigné, on a besoin de s’en occuper. On ne peut plus ignorer ça."

À travers sa musique, il essaye de faire accepter ce problème aux gens, de faire avancer les choses. Il souhaite détruire les clichés et faire disparaître le mal-être profond.

Synaptik jouera à Paris le 4 juillet au Petit bain lors de la soirée "Les Arabes du futur" avec La Caution.

Par Adlan Mansri, publié le 04/07/2018

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