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Rencontre : Le Club fait souffler un vent de fraîcheur sur le rap français

Publié le

par Sophie Laroche

©photo de presse

Rap chanté, vocodeur et productions pop, le duo Le Club, la vingtaine même pas entamée, nous livre des sons entraînants, presque dansants qui imprègnent le corps et l’esprit. Pourtant, sous son apparente légèreté, le groupe est plus complexe qu’il n’y paraît. À l’occasion de la sortie de leur premier projet Série 97, on les a rencontrés pour parler de leur parcours, de leurs inspirations et du rap actuel. 

1997 : c’est l’année de la fin du Club Dorothée, et celle de la fin de la récession. C’est la mort de Notorious B.I.G. et la sortie de L’École du micro d’argent d’IAM. Ça paraît si loin, et pourtant c’était il y a vingt ans seulement - l’âge de Tayz et La Kanaï, deux jeunes rappeurs qui ont grandi à Montreuil et viennent de sortir leur premier projet intitulé Série 97, un clin d’œil à l’année qui les a vu naître. Véritables ambassadeurs de leur époque - sneakers et crinières - les deux jeunes rappeurs dégagent par leur rap et leur style, un parfum de fraîcheur et d’ambition juvénile qui ne devrait pas tarder à en conquérir plus d’un. Ensemble, ils forment Le Club - un duo qui rappelle que c’est bien d’avoir 20 ans.

À entendre le nom qu’ils ont choisi, on pourrait penser qu’il s’agit d’un groupe de rap-gabber qui martèlerait ses phrases sur des productions électroniques assourdissantes. Mais c’est une autre histoire que nous raconte le duo. En effet, Le Club, c’est moins une référence à la fête pure et dure qu’à l’idée d’évasion qui imprègne le travail des deux rappeurs. Choisissant la fin du printemps pour dévoiler leurs morceaux, leur musique ne saurait se savourer mieux qu’à cette saison des grands départs. Souvent dansante, parfois planante, il n’y a qu’à écouter leur tube, "Belle", qui ouvre cet album pour saisir la teneur estivale de ce projet. Pourtant, la palette du duo est plus large que l’apparente légèreté des singles. Au fur et à mesure, l’album s’écoule, le soleil se couche et la nuit se dévoile, presque hivernale, avec son lot de sons cloud et de textes plus sombres qui prouve leur capacité à se diversifier. 

Une histoire de frérots

Comme beaucoup de duos du rap, l’histoire du Club commence pendant l’enfance. Tayz et La Kanaï se rencontrent alors qu’ils n’ont que trois ans. Ils vivent tous les deux à Montreuil, haut lieu d’un rap hexagonal bouillonnant. Ensemble, ils vont à la maternelle, l’école primaire et au collège, ne se quittant jamais vraiment - même quand Tayz déménage. "On s’est jamais lâchés - même pas embrouillés." Autant dire que le qualificatif "frérot" qu’ils utilisent pour s’interpeller dans leurs morceaux ("2047") est loin d’être superflu. 

Le Club, c’est aussi une histoire qui s’écrit à trois. De leurs années au collège, ils retiennent ainsi leur rencontre avec leur manager actuel, Cain, qui commence à rapper bien avant le duo. Inspiré par ce dernier, Tayz s’y met aussi, suivit par La Kanaï. C’est à ce moment que la mécanique se met en place. Chacun commence alors à écrire ses textes de son côté jusqu’à ce que les deux frérots se lancent dans les open mics. C’est au café La Pêche - qui accueille régulièrement des performances de rap et où ils ont assisté à leur premier concert, celui de Guizmo - qu’ils s’initient à la scène. Forts de cette expérience, Tayz et La Kanaï commencent à composer ensemble, n’envisageant plus le rap en solo. 

"On s’est pas forcés à faire un truc ensemble. On rappe ensemble, on est partis en studio ensemble, puis on s’est dit qu’on allait continuer ensemble. L’union fait la force, mieux vaut être fort à deux que tout seul."

Tayz.

La Nouvelle Vague 

À 20 ans (ou encore 19 ans pour La Kanaï), les deux rappeurs de Montreuil font partie de la dernière génération du rap - celle qui se lance maintenant dans le game après avoir noirci ses blocs-notes et foulé les open mics au lycée. Plus tournée vers le futur que vers un passé qui ne lui ressemble pas, elle rompt avec ses aînés malgré le peu d’années qui les sépare parfois. Ainsi, il lui importe moins d’être légitime ou de gagner l’approbation des anciens, que de faire une musique qui lui ressemble, quitte à ne plus sonner très rap par moments.

"On trouvait que c’était important de faire notre rap à nous. Il y a la volonté de pas faire ce qui s’est déjà fait. Par exemple, on ne voulait pas faire du old school. Même au niveau des prod, on voulait kicker sur des productions sur lesquelles normalement tu ne peux pas rapper."

L’époque des rap contenders est donc bien révolue et Le Club nous le prouve. Quand il s’agissait pour beaucoup - quelques années plus tôt - de prouver leur technique par leur écriture ou leur flow à l’aide d’un rap très dense, les membres du Club balaient ces idéaux au profit de ce qu’ils aiment vraiment. Ainsi, ils délivrent un rap en grande partie chanté, puisqu’on leur a appris à l’école, tout en assumant paradoxalement un vocodeur omniprésent, sans lequel ils n’y arriveraient pas. Ces derniers savent aussi kicker quand cela est nécessaire, et ils nous le prouvent à coups de couplets plus hargneux dans des morceaux comme "Fée d’hiver".

Car, le rap est bien ancré dans leurs influences. Le regard définitivement tourné vers l’Hexagone, ils préfèrent aux productions "ricaines", le rap français actuel. "On écoute du rap américain mais moi ça me perturbe, j’écoute pour le flow mais j’aime pas écouter le son sans comprendre." Leurs premières inspirations viennent ainsi de S.Pri Noir, La Fouine, Volts Face ou Guizmo. "Ils écrivaient des trucs dans lesquels on se reconnaissait trop. On se disait qu’il fallait qu’on écrive aussi. Il y a un freestyle qui m’a marqué, c’était deux mille douilles avec Sadek".

Pour le reste, l’influence parentale reste très présente et explique ce contraste permanent entre rap et chant qui imprègne leur musique. Ainsi, Tayz explique que si son père écoutait beaucoup Booba, il y avait aussi du reggae et du rock qui perçaient les enceintes de la chaîne hi-fi. "Je te dis que mon père écoutait du rap mais y a aussi beaucoup de reggae, les Nèg' Marrons, Bob Marley et même du rock comme les Red Hot Chili Peppers. Je trouve qu’il y a pas mal un truc reggae dans certains sons du projet, c’est un genre que je kiffe."

Une envie de partir loin

Pour se différencier, le groupe a déjà sa recette. Un nom facile à retenir "Le Club" - que les deux membres brandissent comme un appel à l’évasion - ainsi que l’esthétique nocturne qui en découle, utilisant une enseigne faite de néons comme logo. "L’enseigne lumineuse, c’est un peu ce qui reste dans la rue et qui éclaire la nuit." Cette dichotomie entre lumière et obscurité, on la retrouve dans leur musique tout comme celle entre les îles et le bitume - qu’ils évoquent souvent dans leurs paroles. En effet, si l’album commence par le chaleureux et dansant "Belle", pour enchaîner sur des morceaux pop voire même zumba, la lumière décline au fur et mesure que les morceaux s’enchaînent. Leur chant laisse la place à un rap plus planant qui enveloppe de brume ce projet ensoleillé.

Si les deux rappeurs expliquent qu’ils écrivent le plus souvent sur leurs ambitions et leurs désirs - les leurs étant de quitter la ville et son béton ("Nous, on rêve de partir dans les îles - Le bitume, c’est pas une idylle", écrit Tayz dans "Sapapaya") - le quotidien du quartier reprend souvent ses droits sur le rêve. Ainsi, l’idée des îles si présente dans leur texte - comme un but à atteindre - se fracasse contre le bitume de la rue vers la fin du projet ("Dose", un des derniers morceaux raconte l’overdose d’une fille). Cette relation entre leurs ambitions exotiques et la réalité citadine est importante car ils se distinguent de beaucoup de rappeurs par leur volonté de non-affiliation à la ville. Quand Triplego ou Prince Waly vantent les mérites de Montreuil, les membres du Club ne pensent qu’à fuir la ville au profit de paysages plus radieux. "La ville en elle-même, c’est pas le nerf de notre musique. Tout le monde veut partir de l’endroit d’où il vient. Partir c’est une réussite dans le sens où on part dans un endroit qui est mieux. Nous, c’est notre but."

La Kanaï

Le Club c’est donc une histoire de trajet - entre Montreuil et Bali, entre le quotidien et les ambitions, l’enthousiasme et la nostalgie, comme c’est le cas du dernier morceau. Peut-être le plus touchant, "2047" est une introspection futuriste qui relate le dernier stade de leur amitié. Du haut de leurs 60 ans, Tayz et La Kanaï s’imaginent regarder en arrière ("Il m’reste plus que des souvenirs et des phrases écrites sur du papier"). Ils évoquent leur séparation et leurs échecs sur un rap plus lancinant, tout en développant encore et toujours cette envie de partir qui ne les a jamais quittés ("parfois je veux m’en aller"). Que ce soit à 20 ans ou à 60 ans, leur musique - et c’est eux peut-être qui l’expliquent le mieux - est donc le genre qu’on "écoute dans une voiture sur un trajet en se barrant d’ici". Il est donc temps d’aller chercher les clés et de partir très loin nous aussi.

La mixtape Série 97 est disponible depuis le 26 mai.

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