Interview : Jeanne Added, magnétique et inclassable

La chanteuse française signe un retour réussi avec Radiate, un deuxième opus lumineux et personnel.

© Julien Mignot

Du classicisme pur à la scène underground, Jeanne Added vagabonde d’un genre à l’autre avec une aisance déconcertante. Initiée au chant lyrique et au violoncelle dans son Reims natal, elle fait ses armes en jazz au Conservatoire de Paris, puis les aiguise à Londres, sur les bancs de la prestigieuse Royal Academy of Music. Une éducation musicale sans faute, dont l’artiste accomplie garde une humilité irréprochable, consciente d’avoir toujours à apprendre. Surtout des autres.

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Longtemps interprète jazz, elle ressent finalement le besoin d’affirmer son identité propre. "Restait à prendre de l’espace pour réfléchir à ce je voulais faire comme musique…", se remémore la chanteuse aux influences multiples. Le ton est donné en 2015 : son premier opus, Be Sensational, se dévoile comme une œuvre rock enragée à l’accent électro. Ses compositions puissantes et sa voix magnétique accrochent l’auditoire français, qui l’acclame unanimement.

Trois ans plus tard, Jeanne Added s’affirme désormais dans la lumière d’une scène française réinventée avec Radiate, un deuxième album vibrant produit par le duo franco-écossais Maestro. Plus lumineux que son prédécesseur – dont il retrouve en surface l’esthétisme soigné – Radiate livre une pop électro aérienne pourtant bien ancrée dans l’émotion.

Si son parcours atypique et ses écarts de style pourraient apparaître fantasques aux yeux des plus conservateurs, ils dévoilent pourtant toute la richesse et la sincérité de cette artiste inclassable. "Peu m’importe la forme tant que ça me bouleverse", confiera-t-elle. Chef d’orchestre passionnée et inspirante, Jeanne Added glisse sa baguette magique sur la partition travaillée d’une symphonie singulière, qui gronde en crescendo.

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© Julien Mignot

Konbini | C’est une interprétation très personnelle, mais je trouve que l’on retrouve un peu le spectre du deuil sur ta discographie : l’EP#1 (2011) sonne assez triste et mélancolique, l’album Be Sensational (2015) est beaucoup plus enragé, quand Radiate (2018) est très lumineux. Ça fait écho à une histoire personnelle ou ça reflète simplement ton évolution musicale ?

Jeanne Added | C’est une analyse intéressante et c’est vrai que mes albums sont un peu les photographies de mon rapport au monde à un moment T. Mais l’histoire personnelle et l’évolution musicale ne sont pas vraiment dissociables. Si tu pars du principe que la musique est l’expression de soi, de ta perception du monde qui t’entoure et de tes sensations, ton évolution personnelle se ressent musicalement.

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Peut-être qu’un jour, j’arriverai à être assez détachée de ma musique pour raconter de belles histoires, un peu de l’ordre du conte… Mais pour le moment, j’en suis à l’étape 0 : celle où tu as besoin de t’auto-ausculter.

Tu as l’impression de ne pas pouvoir écrire ce que tu n’as pas vécu ? De fausser l’auditeur ?

Disons que pour l’instant, j’ai besoin de transformer des expériences, que ce soit des émotions ou des rencontres. Donc je sors voir des spectacles, des expos, je lis, j’écoute de la musique, la radio, je prends le temps de voir les gens que j’aime…

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J’ai pris l’habitude de prendre des notes, notamment quand j’entends une personne avec une compréhension du monde plus fine que la mienne. Comme certains philosophes, qui ont passé leur vie à réfléchir sur "pourquoi on est là" et "comment on interagit avec les autres". Ça me permet de rendre plus concret ce qui était assez éthéré jusqu’alors… Et seulement une fois que j’ai fait le plein de matière, j’écris. C’est un long processus qui demande du temps, de l’espace, du vide.

En quoi la Jeanne qui est ici aujourd’hui est-elle différente de la Jeanne qui écrivait son premier album il y a quelques années ?

On est fait de plein de couches qui bougent constamment, mais à des rythmes différents. Ainsi, les bases sont restées, parce qu’elles avancent lentement. Mais d’autres, plus superficielles, ont changé drastiquement. Après, je n’ai pas peur du changement, au contraire même.

Dans la chanson "Mutate", je parle de mes souvenirs de transformation : adolescente, je ressentais déjà les mouvements de cellules dans mon corps. J’avais consciente d’être en train d’évoluer. C’est une sensation bizarre, mais jubilatoire et excitante.

Tu as l’impression de te connaître mieux ?

Oui. Plus on avance en âge, plus on fait connaissance avec soi. Pour ma part, ce processus a été assez brutal… Pendant la préparation de mon premier album, je me suis forcée à me regarder en face. Je n’avais pas d’autre choix : pour écrire des chansons personnelles, je devais m’identifier. Je savais que si je continuais à me cacher, le reste du monde aurait continuer à m’échapper. C’était nécessaire pour avancer.

Après, j’ai été en capacité de me violenter parce que j’avais les épaules pour. J’étais assez forte à ce moment-là pour encaisser ce que je me suis infligé, parce que je m’en voulais de rester passive. Mais apprendre à se connaître prend du temps, chacun doit le faire à son rythme. Ça secoue, donc il faut être prêt. Et puis on s’en met déjà tellement plein la gueule, particulièrement quand on est dans le flou… C’est cool d’être sympa avec soi-même de temps en temps. Promis, ça va aller (rires). Et surtout, ça vaut le coup.

Est-ce que tu vois le fait d’avoir connu le succès un tout petit peu plus tard [Jeanne avait 34 ans à la sortie de Be Sensational, ndlr] comme une bénédiction ? Celle d’être assez mature pour assumer tes choix dans l’industrie ?

Je pense surtout que ça n’aurait pas pu arriver avant. Aujourd’hui, je porte une grande confiance dans le temps : les choses arrivent quand on est prêt. À différents moments pour chacun, puisqu’on est tous différents… Mais si c’est plus tard que d’autres, ce n’est pas grave. C’est même tant mieux.

C’est l’industrie qui n’était pas prête à accueillir ta musique, ou toi qui n’étais pas prête à la créer ?

Je n’ai pas d’explication. Personnellement, je n’aurais pas pu le porter avant parce que je n’étais pas encore prête à me rencontrer moi-même. J’aurais été incapable de sortir un truc assez sincère pour que ça résonne un peu. Quant à l’industrie, j’ai tendance à penser que c’est elle qui s’adapte. Et au-delà de l’industrie, le monde en général : ce sont les choses qui évoluent autour de nous, pas l’inverse. Dans cette idée, il est donc important d’être lucide sur ce qu’on est et ce qu’on veut. Le reste suivra.

Après, ça ne veut pas dire que l’industrie n’est pas normalisante et que le système n’est pas super violent. Il y a de moins en moins de place pour les choses à la marge, comme dans tous les coins de la société… Et pour enfoncer les portes, il faut avoir les épaules assez larges.

"On se rend seulement compte de la violence – physique comme psychique – que cause la norme de la sexualité"

Au cours de ton passage sur Boomerang en 2015 [l’émission d’Augustin Trapenard sur France Inter, ndlr], tu as posé la question "suis-je une femme ?" Tu te questionnes toujours à ce sujet ?

Non, pas sur mon genre. Mais je me questionne, forcément. Je me rends bien compte que ma façon "d’être une fille" est différente… Aujourd’hui, la norme de ce qu’est une femme ou un homme est heureusement en train d’évoluer, mais quand j’avais ton âge, j’ai connu quelque chose de très normé. Ça ne collait pas. Il m’a fallu du temps pour accepter de ne pas être dans la case réduite que l’on me proposait.

Qu’est-ce qui a aidé ?

La lecture de King Kong Théory, le livre de Virginie Despentes, en 2006. À lire absolument, car très libérateur. Et ma musique, ensuite, quand j’ai pu mettre des mots sur ce que j’étais. Je me suis extraite de tout ça au forceps, mais les diktats violents sont encore très présents. Même si ça ne me bouffe plus comme avant, je continue à y réfléchir. Donc c’est toujours là.

© Julien Mignot

Tu parles beaucoup de l’influence de Prince sur ta vie… Mais moins du "pourquoi Prince en particulier" ?

Sûrement parce que j’ai du mal à répondre à cette question [rires]. C’est assez nébuleux… Pourquoi ce mec super bizarre m’a retourné la tête quand j’avais douze ans ? Je pense que c’était le début de la sexualité, donc des questionnements. Et que dans les paroles de Prince, il n’y a pas forcément de genre, ça demeure assez flou.

Il ne s’identifiait pas uniquement comme un garçon. Son alter ego d’ailleurs était une fille [Camille, ndlr]. C’était inspirant. Il représentait un entre-deux à la fois sexué et safe, hors de la figure virile classique et menaçante. A posteriori, ça a dû m’influencer à des tonnes de niveaux que je ne mesure toujours pas vraiment.

À l’image de David Bowie ou Michael Jackson, qui sont importants pour toi aussi…

On se rend seulement compte aujourd’hui de la violence – physique comme psychique – que cause la norme de la sexualité, du genre. Elle est remise en question, mais elle a toujours été là. Donc en faisant déjà cohabiter les concepts "sexué" et "asexué", ces mecs ont dû faire un bien fou aux jeunes en train de se construire à l’époque.

"J’estime pouvoir faire l’effort de trouver l’endroit musical auquel j’appartiens en fonction de l’endroit duquel je viens"

Parmi tes goûts musicaux très éclectiques, tu saurais reconnaître un premier amour ?

La funk et le R’n’B, ça me fait danser quoi qu’il arrive. Pour moi, c’est irrésistible… Mais il faut que ce soit bien hein ! [Rires]. J’aime surtout les classiques : Prince, Missy Elliott, Justin Timberlake… La musique afro-américaine et tous ses développements, du jazz jusqu’aux albums de Kanye West. Life Of Pablo par exemple, c’est fantastique : ça te retourne et ça te déconstruit.

C’est assez étonnant que tu cites le R’n’B, parce que tu n’aimes pas trop l’utilisation des vibes…

Je n’aime pas les vibes quand je sens que le chanteur ne peut pas faire autrement, ou que c’est devenu une habitude. Pour Beyoncé par exemple, on sait qu’elle sera toujours aussi puissante sans les effets de voix. Whitney Houston et Aretha Franklin l’ont inventé, donc elles ont tous les droits. Ça dépend juste de qui s’en sert au final…

Si le R’n’B est la musique qui te porte le plus, pourquoi t’être tournée vers la pop/électro ?

D’abord parce que j’aime ça. Quand j’écris de la musique, j’essaie qu’elle me fasse du bien à moi d’abord. Il se trouve que ça s’est retranscrit en pop, ce qui n’est pas illogique parce que j’aime chanter et danser. L’influence électro, c’est venu quand j’ai commencé à sortir et identifier en soirée les artistes qui me touchaient et m’inspiraient : Schwefelgelb, Paula Temple, Boy Harsher, Tzusing… Je ne suis pas pointue, mais je m’intéresse, je décortique, j’apprends.

Ensuite – et c’est une question que je me posais déjà avec le jazz - probablement parce que le R’n’B est une musique afro-américaine. C’est ma culture parce que c’est ce que j’aime, mais ce n’est pas ma culture.

Tu verrais ça comme de l’appropriation culturelle ?

Disons que j’estime pouvoir faire l’effort de trouver l’endroit musical auquel j’appartiens en fonction de l’endroit duquel je viens, tout en faisant une musique qui me plaît. J’adore Justin Timberlake et il fait ce qu’il veut ! [Rires]. Mais si ma musique sonnait comme celle de la communauté afro-américaine aujourd’hui, ça n’aurait aucun sens. Je ne me sentirais pas légitime. C’est un peu l’idée derrière la chanson "Both Sides" : être consciente de mon privilège et savoir rester à ma place.

Mais l’électro, c’est une musique afro-américaine aussi à la base !

C’est vrai ! Après, la musique interagit partout : Duke Ellington était très influencé par Ravel et Debussy par exemple. Personne n’est dans une cage de verre, on s’inspire tous les uns les autres et c’est une bonne chose, tant que ça reste sincère et personnel.

Radiate, le deuxième album de Jeanne Added, est sorti le 14 septembre dernier. La chanteuse sera en concert au Trianon (complet), le 3 avril 2019 au Zénith de Paris et en tournée dans toute la France.

Par Marie Jaso, publié le 25/09/2018

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