Rencontre avec Flynt, le rappeur culte du milieu indé

À l’occasion de la sortie de son nouvel album, Ça va bien s’passer, on s’est posé avec le MC parisien qui pèse grandement ses mots, en interview comme dans ses textes.

"Patience", "quête de sens", "manque de créativité", "persévérance"… Les termes employés par Flynt pour décrire la gestation de son dernier album sont à la fois lourds et contradictoires. Mais ils donnent à Ça va bien s’passer sa force.

Publicité

Konbini | Il y a douze beatmakers différents sur cet album, comment es-tu parvenu à maintenir une homogénéité dans tes morceaux ?

Flynt | C’est mon boulot. Je ne donne pas d’indications aux beatmakers, je leur demande juste de faire ce qu’ils savent faire. L’homogénéité vient naturellement si tu fais les bons choix. Ça marche au coup de cœur, au feeling, à la vibe… Je leur ai juste dit que je souhaitais plutôt des beats actuels, pas des beats des années 90. Quand ils me demandent ce que je recherche, je leur réponds : "Ta touche, l’instru qui casse des gueules, qui va mettre tout le monde d’accord, que les autres MC auraient aimé avoir." Après, peu importe la rythmique, les sonorités ou la vitesse.

Parmi ces douze beatmakers, il n’y en a aucun qui ait déjà produit des sons sur tes précédents albums…

Publicité

J’avais déjà travaillé avec A2H, qui a fait la prod de "À partir d’aujourd’hui". Mais c’était pour un featuring sur le titre "À la base", issu de son album Libre en 2016. Le seul beatmaker avec qui j’avais déjà bossé c’est Mayer qui avait produit l’instru de ce morceau, et un autre pour un titre que j’avais fait avec Joe Lucazz.

(© Page Facebook de Flynt)

La première phrase de cet album, c’est : "J’entends déjà les critiques, je m’en bats les couilles." Ça n’est pas anodin…

Publicité

Ça n’était pas une volonté de ma part que ce soit la première phrase de l’album, de dire ça d’entrée. Mais c’est un message que je voulais faire passer. Ce disque s’inscrit selon moi dans une perspective d’évolution. Du temps a passé depuis mon second album, six ans plus exactement. Les vitesses d’instrus ont changé notamment, il a fallu m’adapter, pour proposer quelque chose de frais, et surtout pour continuer à me faire plaisir.

J’aime ce qui se fait actuellement, je ne suis pas du tout nostalgique de ce qui se faisait dans les années 1990 ou 2000, je m’en fous. J’aime le rap, j’aime qu’il évolue, qu’il y ait de nouvelles couleurs, de nouveaux flows… J’ai débuté dans le rap il y a vingt ans, on était, sans le savoir, formatés à un certain type d’instrus qui étaient presque toujours à la même vitesse. Aujourd’hui, elles sont soit plus lentes, soit plus rapides… Il faut adapter son flow, ses placements. Ça se travaille.

Ma quête, c’était de faire du Flynt, mais d’aujourd’hui, tout simplement. Un artiste évolue comme tout le monde, il évolue dans sa vie personnelle, il doit évoluer artistiquement aussi. Pour en revenir à cette phrase, je savais que certains ayatollahs du boom-bap, un peu réfractaires à toute évolution du rap, allaient la déplorer. Moi, je l’assume et je la revendique, j’en suis même fier.

Publicité

Mais je ne fais pas de jeunisme. J’ai trouvé ma formule dans ce qui se fait actuellement tout en gardant la consistance de mes lyrics, celle qui fait ma force. Mais je n’ai pas eu la volonté de changer, je veux juste évoluer. Ces instrus actuels ouvrent un spectre bien plus large que ce que j’ai connu auparavant. Je m’éclate beaucoup plus, parce que tu peux faire un tas de flows que tu ne pouvais pas faire avant, tu peux fredonner, chanter, rapper de manière hachée ou rapide… Le champ est plus large. On m’a parfois reproché d’avoir un flow assez linéaire, et j’ai pris en compte cette critique. Là, il y a eu une vraie évolution.

Le premier titre et single de l’album, "Joga Bonito", fait référence au football dans son titre, mais ne parle pas de foot au final…

Le joga bonito, c’est le beau jeu à la brésilienne. Celui du Brésil de Pelé, celui de Ronaldo et consorts. Je le vois comme l’alliance de la technique, du jeu collectif, de l’efficacité, de ce pour quoi on vient voir jouer une équipe de foot. J’ai transposé ça en rap pour dire que je fais du joga bonito avec mes lyrics, que je suis celui qu’il faut voir jouer.

Tu dis que tu n’es pas nostalgique du rap des années 1990-2000, mais tu dis aussi dans "Joga Bonito" que tu crois en l’âge d’or du rap français, non ?

Non, il faut prendre la phrase dans son ensemble, je dis : "Je crois en l’âge d’or du rap français comme je regrette le minitel." Tu regrettes le minitel, toi ?

Ben… non.

Voilà, personne ne regrette le minitel. Donc quand je dis ça, ça veut dire que je ne crois pas en l’âge d’or du rap français. On veut nous vendre cette idée, c’est une façon de voir les choses. Mais je pense que c’est surtout un argument marketing, pour permettre à des anciens de revenir sur scène. Et je n’ai rien contre ça, c’est très cool pour eux. Mais ça veut dire quoi ? Qu’après c’est moins bien ? Je ne suis pas d’accord avec ça. Le rap d’aujourd’hui n’a rien à envier au rap de ces années-là, peut-être à part l’état d’esprit.

On est en train de vivre un âge d’or ?

Je n’aime pas trop ce terme. C’est comme dire qu’il y a un âge d’or dans le football. Là, on a Mbappé, avant c’était Zidane, avant c’était Platini… On ne peut pas dire que l’âge d’or du foot, ce soit Platini.

Certains le pensent…

Mouais, je ne sais pas, mais pour moi c’est une mauvaise analyse. S’il faut vraiment parler d’âge d’or dans le rap, je dirais que c’est plutôt aujourd’hui, à une époque où le rap n’est plus marginal, n’est plus considéré comme un effet de mode, où il truste toutes les premières places… Il n’y a jamais eu autant d’artistes rap, autant de sorties, autant d’auditeurs, de concerts… Mais cette façon de mettre les choses dans des cases ne me plaît pas.

Tout au long de cet album, tu assumes ton statut d’ancien du rap français. C’est ce qui t’a donné la force d’écrire ?

Bien sûr que j’assume mon âge, mon expérience et mon parcours. Les mecs qui ont quarante balais et qui veulent se faire passer pour des mecs de vingt ans, je trouve que ça tombe à côté. T’as quarante ans, t’as quarante ans, c’est quoi le problème ? On ne peut plus faire de rap à quarante ans ? J’espère pouvoir encore en faire à cinquante ans, sortir des albums jusqu’à ce que ça ne soit plus possible pour X raisons. Plus l’envie, plus la flamme, plus le niveau, plus de public… On verra si ça arrive, mais d’ici là, je compte bien continuer.

Le rap est une musique de jeunes, c’est un peu vrai. Mais aujourd’hui, le rap existe depuis disons 30 ans. Des mecs de 50 ans écoutent du rap aujourd’hui, ce n’était pas le cas avant. Avoir quarante ans et faire du rap avec un discours formaté pour les moins de vingt ans, que ce soit sur la forme ou le fond d’ailleurs, je trouve ça dommage. Et effectivement, sur un morceau comme "Lutèce", je dis "J’suis un ancien, j’viens de Lutèce". Aujourd’hui, j’ai un foyer, des enfants, un travail, et j’en suis fier. Je n’ai pas à le cacher pour plaire à des jeunes de vingt ans qui ont envie de s’identifier à une vie qui leur ressemble. Mais cette vie, je ne la vis plus aujourd’hui. Je raconte qui je suis à l’instant T. C’est ça l’authenticité.

Tu as toujours un peu fait ça dans tes albums, tu as toujours beaucoup parlé de la famille, etc.

J’essaie surtout de coller à ma réalité. Quand je dis dans mon album précédent que "je fais le ménage et la lessive avec fierté", c’est vrai, c’est ce que je fais. Je m’occupe de mes enfants, du linge, je range, je me lève le matin pour travailler. C’est ma vie, elle est comme ça. Pourquoi raconter une vie qui n’est pas la mienne et dire que je vends de la drogue ou que je rafale des grands-mères ?

L’originalité vient du fait que je suis unique, comme toi, comme chacun d’entre nous. Si on ne fait que ce qui marche, ou ce qui est censé marcher, si on voit le rap juste comme un produit, ce n’est pas pertinent pour moi. Ma façon de faire du rap n’est pas soumise au diktat des radios et du buzz.

Tu es un rappeur important dans le milieu indé, tu le revendiques encore aujourd’hui ?

Bien sûr, parce que je suis toujours en indé, par choix et par la force des choses. Mais par rapport au second album, dans lequel j’avais beaucoup insisté là-dessus, j’ai fait le choix d’en parler beaucoup moins dans ce nouvel album. J’ai déjà beaucoup écrit sur le sujet, et je ne veux pas me répéter. J’ai voulu faire des chansons avec des thèmes qui touchent plus de monde.

Je parle moins de rap. J’ai abordé des thèmes comme la séparation, la mort, la réussite, l’échec, le travail, le mensonge, l’amour, la haine… Des sujets qui touchent tout le monde. Dire : "Je fais du rap en indépendant", c’est bon, c’est fait. Je veux toucher les gens dans ce qu’ils vivent au quotidien, au plus près de ce qu’ils ressentent.

J’ai voulu m’écarter de la thématique récurrente du rap qui est un thème privilégié chez moi depuis mes débuts. Le rap parle du rap, c’est une composante de cette musique que de se regarder le nombril et d’être égocentrique. J’aime bien, je sais faire. Mais là encore j’ai voulu évoluer.

Sur le morceau "Dos Rond", tu dis que tu prends ton mal en patience face à beaucoup de choses qui ont l’air de te peser dans notre société. Est-ce que prendre son mal en patience, c’est être d’une certaine manière résigné ?

Quand j’ai écrit ce refrain : "Je prends mon mal en patience, je fais le dos rond", c’était par rapport à la musique, au rap, au départ. Quand je galérais pour écrire ce troisième album. Une des grandes qualités qu’il faut avoir dans la musique et dans la vie en général, c’est la patience. Il faut savoir faire les choses dans le bon timing. Mon dernier album est sorti il y a six ans. À l’échelle du rap français, c’est une éternité.

Quand j’ai écrit ce refrain, c’était par rapport à mon manque de créativité et d’inspiration. C’était difficile à vivre car j’ai besoin de créativité pour me sentir bien, mais je me disais que j’allais y arriver. Et puis ce morceau est devenu une version 2018 de "J’éclaire ma ville" [titre original de 2007, ndlr]. C’est un morceau très cinématographique, de plans de vie, de ville, de Paris, je rentre chez les gens, dans leur tête, dans leur quotidien.

J’ai commencé par le refrain : "Je prends mon mal en patience, je fais le dos rond" pour finalement parler du décor et parler de ceux pour qui la vie est dure. Un des messages principaux de l’album c’est : "Croyez en vous, en vos rêves, battez-vous et accrochez-vous pour essayer de les réaliser, il faut y croire." Comme je l’ai fait. C’est pour ça que l’album s’appelle Ça va bien s’passer. C’est un message d’espoir dans un album qui reste sombre… Enfin, pas sombre, mais avec une forme de pessimisme. Quand j’étais au point mort, je me disais que ça allait bien se passer, que je vivais une mauvaise période mais que je n’allais rien lâcher.

Tu as été au point mort avant cet album ?

Au niveau artistique et créatif, oui. C’était après la tournée du deuxième album, Itinéraire Bis. Après chaque album, j’ai besoin de me replonger dans le quotidien pour nourrir mes textes.

C’est d’ailleurs ce que tu avais fait après le premier album, non ?

Oui, j’ai besoin de vivre, et ça se sent dans ce nouveau disque, quand je parle de relations homme-femme, du travail, quand je parle de réussite et d’échec.

En 2001, tu sortais une compilation réunissant plusieurs rappeurs du 18e arrondissement de Paris, Explicit Dixhuit. Aujourd’hui, on voit de nombreux rappeurs qui sont issus de ce quartier cartonner, est-ce qu’une nouvelle compilation serait envisageable ?

Il y avait, et il y a toujours, un vivier énorme dans le 18e. Après, je ne le referai pas parce qu’une compilation, c’est galère. Quand on avait bouclé Explicit Dixhuit, je me suis dit que je ne referai plus jamais de compilations. C’est beaucoup de temps, beaucoup d’énergie. Mais le projet serait super intéressant avec la nouvelle génération du 18, les anciens…

C’est pour souligner cette filiation du 18e que tu invites Sopico sur le titre "D.A." ?

Entre autres, oui, mais surtout parce que j’aime ce qu’il fait. Mais c’est bien d’avoir fait ce pont entre les générations. So a écouté et aimé "J’éclaire ma ville" quand il était plus jeune. C’est une fierté pour moi.

Tu es très attentif à ce qui se fait dans le rap français, mais qu’en est-il du rap US ?

Je n’écoute quasiment plus de rap US. J’en ai bouffé dans ma jeunesse, mais je n’écoute plus que du rap français. Avant, l’Amérique me faisait rêver : la NBA, le rap, les villes, les fringues, les voitures… Mais aujourd’hui, plus du tout. J’ai pris du recul par rapport à tout ça, je n’ai jamais été attiré par le bling-bling et les valeurs à l’américaine. Aujourd’hui, musicalement et à l’échelle du rap, le rap US, c’est fort, ça ne bouge pas. Mais les valeurs qu’ils transmettent, leur façon de se la raconter, ne me touchent plus du tout. Je les vois comme des pitres. Et c’est pire depuis l’élection de Trump.

Il y a beaucoup de rappeurs qui écrivent et posent leurs instrus très vite en studio, sur le moment, mais à l’écoute de ce nouvel album, et des autres, on sent que ça n’est pas ton cas…

Ca dépend. Il y a des morceaux comme "Lutèce" ou "Champions du Monde" que j’ai écrits très rapidement. Mais globalement, je mets du temps. C’est douloureux et laborieux car j’ai une exigence. Je veux que mes morceaux restent dans le temps. Écrire rapidement, si c’est pour écrire de la merde… L’instantané ça peut être cool comme ça peut être catastrophique.

J’aime prendre du recul sur ce que j’écris, parce que les mots ont une valeur. C’est ce qui fait que je touche les gens, si le public ne m’a pas oublié depuis le dernier album, c’est grâce à ça. Je suis dans une quête de sens. Je peux écrire rapidement, mais tu ne me verras jamais écrire en studio avec du monde autour. J’ai besoin de me mettre dans ma bulle, tout seul avec une instru qui va tourner en boucle pendant des jours et des jours. C’est ma façon de faire, à chacun la sienne.

Combien de temps peux-tu passer sur l’écriture d’un morceau ?

Je peux passer deux ans sur un morceau, comme pour "Chanson pour ton fils". Et "Lutèce", deux jours. Il y a des morceaux pour lesquels il faut trouver les mots justes, prendre du recul, ne pas se tromper. Si tu veux faire passer certaines émotions, un certain message, il faut peser tes mots.

Justement, comment est née "Chanson pour ton fils", qui est un texte très personnel rappé sur un piano seul ?

Au départ, je voulais écrire une chanson triste, un texte que Renaud aurait pu écrire à sa meilleure époque. Je l’écoutais quand j’avais neuf, dix ans, quand il était au sommet de ce qu’il pouvait délivrer avec ses paroles. J’adorais Renaud, les personnages de ses chansons, sa façon de raconter des tranches de vie et de transmettre des émotions. Mon point de départ, c’est ça. Je voulais faire un titre qui donne envie de pleurer, qui touche profondément, qui mette l’auditeur dans un état émotionnel fort. C’est un patchwork de plein de choses que j’ai vécues. C’est une histoire qui en rassemble plusieurs.

La dernière chanson de l’album est "Champions du Monde". Tu y racontes le parcours des Bleus presque à la manière d’un commentateur sportif. Comment t’es venu ce concept finalement très inhabituel dans le rap ?

C’est un storytelling ultime. Ça n’a jamais été fait je crois. Je voulais raconter cette Coupe du Monde à la manière d’un commentateur sportif. J’avais cette idée en tête depuis la fin de l’année 2017, en me disant que si la France gagnait, je l’écrirais. Ça n’avait du sens que s’ils la gagnaient. Je m’étais déjà essayé à l’exercice. Quand j’ai vu les trois premiers matchs, je me suis dit que ce n’était pas gagné justement…

Et plus ils sont montés en puissance, plus je me disais que c’était possible de faire ce morceau. J’ai écrit le premier couplet après la demi-finale contre la Belgique, puis le reste après la victoire finale, en cinq jours. Ça n’est pas une chanson à refrain, c’est un titre pour l’Histoire. J’y ai vu un signe du destin : ce que j’avais espéré s’est produit. Je rêvais de faire ce titre et c’est arrivé. Les Bleus ont eux aussi réalisé un rêve, ça me permettait de boucler la boucle de cet album, de légitimer le message principal qui est : "Croyez en vous, poursuivez vos rêves, travaillez dur pour y arriver, ça va bien s’passer".

Par Brice Miclet, publié le 26/10/2018

Pour vous :