La scène rap marocaine n’a jamais été aussi bouillonnante

Dans un pays où l’industrie du disque est engluée dans l’informel, plongée dans une léthargie qui contraste avec l’extraordinaire richesse de la création locale, le rap marocain explose les compteurs sur YouTube.

@itsmemadd @elgrandetoto

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De loin, on pourrait croire qu’il s’agit d’un paradoxe de plus dans le pays aux mille visages. Mais la réalité est tout autre ! Les MC marocains ont beau faire des millions de vues avec leurs clips, on ne retrouve aucune trace de leurs chiffres de ventes. Le disque d’or ? Que nenni, même pas en rêve ! Pourquoi ? Peut-être parce qu’aucune entité ne veille au contrôle du marché. Ou peut-être parce que le téléchargement illégal fait toujours des ravages au Maroc. Difficile de s’avancer avec certitude, vu l’opacité de cette "industrie"…

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Comme dirait Jay Z, "l’homme ment, la femme ment, les chiffres non". Malgré la quasi inexistence d’une industrie musicale au Royaume chérifien, les rappeurs marocains cartonnent. Dans un pays où la jeunesse est en quête d’identité, la démocratisation d’Internet a lancé des carrières. Et la mouvance trap a complètement redistribué les cartes, au grand dam du rap engagé des années 2000. Aujourd’hui, les MC kickent avec des mots crus. Soignent leurs images. Rappent l’art de la débrouille. Mais aussi des sujets sociétaux.

Ils s’appellent Shayfeen, Toto, Inkonnu, Madd, 7liwa, 7ari, Mr Crazy, West, Lbenj, Dizzy Dros, Lferda ou encore Aafia. Ils ont entre 20 et 28 ans et réinventent la trap à leur sauce. Après H-Kayne, Casa Crew, Don Bigg ou Muslim, cette génération de trappeurs forme la troisième vague d’un rap marocain qui ne cesse de gagner en puissance. Et les faits sont là : en 2018, chaque nouveau clip d’un poids lourd de la scène marocaine a battu un record établi par le précédent sur YouTube. Une situation qui contraste avec l’absence de médias spécialisés, de maisons de disques ou de véritables canaux de distribution.

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Toto. (© Souad Bakri)

À ce jour, la seule radio où les rappeurs peuvent s’exprimer "librement" est Hit Radio, une sorte de Fun Radio local qui a été la première à avoir diffusé du rap marocain, et ce depuis son lancement en 2006. Mais en général, vu le discours cru ou critique des artistes, il est souvent difficile pour eux de s’assurer un passage sur les ondes hertziennes. Bon, il y a aussi NRJ Maroc. Mais cette webradio, fraîchement lancée, s’intéresse peu au rap.

Toutefois, les MC marocains redoublent d’ingéniosité pour faire tourner leurs sons et s’appuient sur de fortes communautés sur les réseaux sociaux. Et l’autoproduction est souvent l’unique échappatoire dans un pays où l’âge d’or des maisons de disques est bien loin. Au début des années 2000 par exemple, Platinium Music se présentait comme la "maison de disques numéro 1" au Maroc. Liée à l’époque par une licence avec Universal Music France et Emi Music Arabia, Platinium n’a pas su s’adapter à l’ère de la numérisation. Et le piratage, qui touche particulièrement le cinéma et la musique, a fini par l’achever. Investir dans un CD, à l’époque, était ainsi devenu suicidaire.

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Autres temps, autres mœurs. Depuis deux ou trois ans, l’industrie musicale sort de sa léthargie. Il faut dire que le rap marocain rencontre un grand succès sur les plateformes de streaming (Spotify, Apple Music, Deezer). Et alors que la scène actuelle semble maîtriser les codes de la communication digitale, la vente physique n’existe plus. "Je ne compte pas sur YouTube pour gagner de l’argent. Ce sont les plateformes et les showcases qui m’apportent des sous", détaille Toto qui fait aussi des toplines, à ses heures perdues.

Pour l’heure, seul Deezer propose un classement "Top Morocco" et Toto mène actuellement une armée de rappeurs en tête des artistes les plus écoutés sur l’application. Et les rares chiffres disponibles sont actuellement le nombre de vues générées sur YouTube, le nombre de passages radio et le nombre d’écoutes sur certaines plateformes digitales. “En l’absence de réseaux de distribution dynamiques, il est très fastidieux de comptabiliser les ventes”, explique Younes Boumehdi, fondateur et patron de Hit Radio.

Droits d’auteur : l’éternel imbroglio

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S’il y a bien un artiste qui fait beaucoup parler de lui actuellement, c’est Toto, qui est aussi connu sous le nom de ElGrandeToto. En seulement un an, ce Casablancais de 23 ans s’est imposé comme LE rappeur du moment ! Celui qui s’est démarqué avec le banger "Pablo" et l’EP Illicit nous a confié qu’il était enregistré à la Sacem. Quid du bureau marocain du droit d’auteur ? Chargé officiellement "de la protection et de l’exploitation des droits d’auteur et des droits voisins", cet organisme ne se prononce que sur les créations enregistrées chez lui. Et c’est là que le bât blesse. D’après plusieurs sources, seulement un tiers des productions musicales est dûment enregistré au bureau marocain du droit d’auteur (BMDA). Autrement dit, plus de 70 % des morceaux produits par la jeunesse marocaine ne figurent sur aucun registre officiel.

Comme si ce n’était pas assez, personne au sein de cette structure n’est en mesure de s’exprimer publiquement autour de la question. Pour Toto, c’est simple : "je ne suis pas inscrit au bureau marocain du droit d’auteur car ça ne peut rien m’apporter. Il suffit de voir les maisons de jeunes qui sont ringardes et n’encouragent en rien l’expression artistique. Pourquoi aujourd’hui je leur donnerais une part de mon travail alors qu’ils ne m’ont pas donné un centime quand je galérais ?"

Des propos qui trouvent plus ou moins écho dans la bouche de Younes Boumehdi, le PDG de Hit Radio : “Très peu d’artistes marocains sont inscrits au BMDA, notamment la nouvelle génération. Cela est dû, je pense, à un manque d’information et de communication de la part de l’organisme en question”. Et même si le BMDA est actuellement en pleine refonte, il reste beaucoup à faire pour séduire les nouveaux talents de la scène hip-hop.

Quand le rap marocain prend l’accent français

Depuis quelques mois, le Maroc s’impose comme la nouvelle destination préférée des rappeurs français en quête d’inspiration. Aujourd’hui, on peut croiser Mister You, Lacrim, Rim’k, La Fouine, Lartiste ou encore Laylow dans un studio d’enregistrement, dans le plus grand des calmes. Ou presque. "Je pense qu’on a notre propre sauce au Maroc. À partir de là, les artistes français sont obligés de venir collaborer avec nous", nous avoue Toto. Comme un symbole de cette évolution, Lacrim n’a pas hésité à inviter des valeurs sûres de la scène locale (le groupe Shayfeen et Madd) sur son dernier projet, R.I.P.R.O 3. Un album qui est d’ailleurs passé entre les mains de West, un producteur et rappeur casablancais qui est l’un des seuls à kicker avec la langue de Molière. Il nous explique :

“J’ai rencontré Lacrim en 2015 à Casablanca pour travailler sur les prises de voix de R.I.P.R.O 2. Et depuis, je travaille beaucoup avec lui, souvent à distance. Ce monsieur n’a pas de pitié quand il s’agit de faire de gros titres.

Si les rappeurs marocains ont commencé à s’exporter, c’est donc aussi le cas des beatmakers. Tout a commencé avec SouleymanBeats. Ce dernier a pu s’infiltrer dans le game grâce à Booba pour lequel il a produit le morceau "OKLM". Par la suite, tout s’est enchaîné pour ce jeune producteur puisqu’il a pu collaborer avec Niro, PNL, Alonzo, SCH, Damso, Benash, pour ne citer qu’eux. En parallèle, un autre beatmaker a pu se démarquer. Il s’agit de Hades qui, après quelques productions pour la scène locale, a été rapidement repéré par Mister You, puis Rim’k. “Ma collaboration avec Mister You est celle du déclic. Sa réaction et celle de son entourage étaient plus que positives”, se rappelle ce jeune producteur qui depuis, a produit les trois derniers albums de Rim’k (et notamment le très attendu Mutant).

Aujourd’hui signé chez Sony Music France, Hades a toutes les cartes en main pour s’imposer dans l’Hexagone. Tout comme cette nouvelle génération d’artistes qui est promise à un bel avenir. Et à la vitesse à laquelle les choses bougent, on aimerait bien dire qu’il n’est pas impossible de voir un album marocain dans les bacs en France. Mais il est illusoire de croire que l’absence de structures professionnelles capables d’encadrer et d’accompagner les artistes vers le succès n’handicape pas la création locale. Pour booster l’industrie musicale, il faut tout un écosystème.

“On a besoin de formations aux différents métiers du spectacle, et les entrepreneurs doivent avoir des garanties de rentabilité”, souligne Amine Boushaba, chroniqueur culturel chez L’Economiste. Car si le talent et le public passionné sont bien là, reste au Maroc “de lancer un plan de développement visant la culture, d’autant plus que les industries créatives et culturelles rapportent plus que l’industrie automobile en France”, renchérit ce journaliste. Un constat partagé par le rappeur West : “Aujourd’hui, on apprend beaucoup sur Google mais, entre le virtuel et la réalité, il faut savoir être pragmatique pour ne pas y laisser des plumes.”

Comme quoi, le Royaume aurait tout à gagner avec une véritable restructuration de l’industrie musicale !

 

 

Par Badr Kidiss, publié le 04/09/2018

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