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De Sniper à Orelsan : quand le rap français raconte le parcours des réfugiés

Publié le

par Samuel Delwasse

Des textes forts qui témoignent de réalités dramatiques.

Alors que de nombreuses vagues de conflits frappent certains pays du monde, les crises humanitaires poussent à des flux migratoires. À l’instar de la crise qui touche actuellement l’Afghanistan. L’escalade des affrontements de ces dernières semaines et la fuite du président afghan Ashraf Ghani dimanche 15 août ont conduit les talibans à prendre le contrôle de la capitale, eux qui dominent maintenant près de la quasi-totalité du pays. Plus de 60 000 familles ont été déplacées par les combats ces deux derniers mois, alors que l’ONU déplore déjà plusieurs centaines de morts au cours des dernières semaines.

Des milliers d’Afghans cherchent à fuir le pays par tous les moyens. Les avions qui décollent du sol afghan se font de plus en plus rares et sont essentiellement des avions étrangers envoyés par les gouvernements locaux pour effectuer un rapatriement de leurs ressortissants et tenter d’évacuer le plus d’Afghans menacés. Il y a quelques jours, les images de l’aéroport de Kaboul témoignaient de centaines de personnes cherchant à tout prix à monter dans des avions pour fuir le régime des talibans.

Depuis son émergence en France et encore aujourd’hui, le rap a toujours comporté une dimension politique qui lui a beaucoup (parfois trop) collé à la peau, lui conférant une place à part dans le panel musical français. Force est de constater que face à ces enjeux sociaux qui touchent les plus démunis, de nombreux rappeurs ont, à plusieurs reprises, pris la parole et mené des actions en faveur des réfugiés.

À l’image de Médine. En 2012, à l’occasion de son album Made In, le rappeur réalise un documentaire intitulé I’m Migrant Don’t Panik, dans lequel il met en avant la double nationalité et cherche à casser les clichés à propos des populations issues de l’immigration. Le tout en montrant l’importance du rap et l’espoir qu’il peut faire naître chez certains jeunes.

Des artistes sont même allés jusqu’à prendre leur stylo et tenter, l’espace d’un morceau, de donner de la voix à ces migrants contraints de quitter leur pays, cherchant en Europe la paix et la sécurité. Retour sur cinq titres marquants qui font écho à ces situations dramatiques.

Sniper – "Eldorado"

Dans ce duo entre Aketo et Tunisiano datant de 2006, Sniper met en scène deux frères venant du Maghreb : l’un est diplômé mais n’arrive pas à trouver un emploi, l’autre est atteint d’une maladie grave qu’il pense pouvoir soigner en Europe. Les deux adolescents décident de quitter leur terre natale et d’embarquer sur un bateau avec un passeur, vers la France.

Tunisiano et Aketo décrivent les horreurs qu’ils vivent en route : de la difficulté de la séparation aux péripéties du voyage, à l’arrivée et la confrontation aux gardes-côtes.

L’histoire s’achève sur un dénouement terrible et la mort d’un des deux frères, laissant alors l’autre dans un cauchemar éveillé. Aketo et Tunisiano ont déclaré avoir été poussés à composer ce titre "à la suite d’un reportage qu’on a vu à la télé qui nous a beaucoup touchés. On voyait des Africains qui se faisaient recaler entre la frontière de l’Espagne et du Maroc. On a d’ailleurs samplé un passage des infos pour débuter le morceau".

Orelsan – "La Petite Marchande de porte-clefs"

Au cœur de la discographie fournie d’Orelsan se trouve ce morceau particulier, dans lequel il raconte l’histoire d’une jeune Chinoise contrainte de vendre des porte-clés à la sortie du métro parisien. À travers le titre, il raconte son parcours, dénonçant la politique de l’enfant unique en République populaire de Chine et la réaction d’une famille lorsqu’ils ont une fille. Il raconte comment, décidant de ne pas la tuer ou de la donner pour un mariage, ses parents l’ont finalement vendue à des trafiquants à la tête d’un réseau d’enfants clandestins qui travaillaient dans des usines.

Au bout de son périple, elle atterrit finalement à Paris et est condamnée à vendre des porte-clés pour survivre. Orelsan, comme beaucoup, l’ignore en passant devant elle. "Pour l’histoire, c’est un reportage sur le kidnapping des enfants en Chine qui m’a inspiré. Et puis je me suis dit, si dans le métro je connaissais l’histoire des gens qui mendient, j’aurais davantage envie de donner. En fait, cette chanson me donne encore plus de remords", déclare-t-il à Public.

Alors qu’on parle souvent des migrants venant du Maghreb ou du Moyen-Orient vers l’Europe, Orelsan choisit ici de mettre en lumière toutes ces vies qui ont été détruites par la politique de l’enfant unique en Chine qui fut en place de 1979 à 2015 pour faire face au danger de surpopulation. Ces mesures furent à l’origine de désastres humains, de stérilisations forcées, d’homicides, d’avortements sélectifs (qui seraient, selon la sinologue Isabelle Attané, à l’origine de l’élimination de 500 000 à 600 000 filles chaque année), de trafics d’enfants et de leur mise en esclavage. En moyenne, il est estimé qu’entre 30 000 et 60 000 enfants ont disparu chaque année au cours de cette période.

Preuve des perturbations causées par ces mesures : en 2005, le rapport de masculinité à la naissance était de 120 garçons pour 100 filles. En 2015, le gouvernement chinois a autorisé les familles à avoir deux enfants. En 2021, un assouplissement à trois enfants par famille a été accordé.

Soso Maness – "Bilal"

Bilal, jeune Africain passionné de rap et de foot, tente de rejoindre l’Europe pour quitter un quotidien de misère. En chemin avec un passeur, il est interpellé par des milices libyennes. De nombreux migrants ont témoigné de la dureté des conditions de détention illégale des migrants par des milices libyennes. De la torture aux viols, aux meurtres et à l’esclavagisme, l’enfer des prisons à Tripoli pour les migrants sans papiers a été relayé dans les médias au cours des années 2010.

Parvenant à s’enfuir, Bilal embarque à bord d’un bateau et vogue vers l’Europe.

Cette histoire est d’autant plus particulière que dans l’histoire que propose Soso Maness, aucune fin n’est donnée. Il laisse à l’auditeur le choix d’imaginer la suite qu’il entend pour ce personnage. Un morceau important dans la carrière du rappeur, lui qui voulait éduquer sur l’inhumanité des conditions de vie qu’ont pu connaître certains réfugiés.

"Je pense que c’est important de pouvoir un peu éduquer par rapport à sa musique, son public. Parce que nous-mêmes, sans se rendre compte, tu peux être raciste envers ces gens-là alors que tes parents ont été comme lui."

Bigflo & Oli – "Rentrez chez vous"

Un titre qui prend les précédents totalement à contre-pied. Bigflo & Oli inversent les rôles et décrivent une France en guerre, de Paris à Toulouse, qui pousse les frères à se retrouver à Marseille pour tenter de quitter le pays, traverser la Méditerranée et se réfugier au Maghreb. On suit le périple des deux frères qui, chacun de leur côté, essaient de quitter l’apocalypse dans laquelle ils sont plongés en France. La faim, la soif, l’arrachement à sa famille, à ses racines, l’inconnu auquel ils doivent se préparer : chacun nous décrit ses angoisses et ses peurs.

Finalement, l’un des deux frères n’arrivera jamais à destination. Le deuxième décrit l’atrocité de l’accueil dans les camps de migrants, ainsi que l’hostilité des locaux qui leur somment de "rentrer chez eux". Avec cette histoire, Bigflo & Oli tentent de mettre l’auditeur à la place de ce que des milliers de migrants vivent dans le monde.

Illustrant ainsi l’idée que, même si ces problèmes nous semblent étrangers, ils ne sont finalement pas si loins et doivent être traités avec compassion et empathie. "C’est une chanson très importante. Une histoire imaginaire pour nous, mais réelle pour tant de gens. Il faut continuer à en parler autour de soit", déclarent-ils sur Instagram.

Brav – "Là-haut"

Pour le rappeur du Havre, ce titre est un moment marquant de sa carrière. Plus imagé que raconté, Brav met en scène dans un clip la même famille de deux côtés différents : l’une, famille de migrants, échoue sur la plage, munie de gilets de sauvetage, ayant visiblement échappé de peu à la mort. L’autre, famille de locaux, vit paisiblement dans une petite bulle blanche posée au milieu de la plage.

L’ignorance que reçoivent les migrants s’accentue au fil de la vidéo, de sorte que l’évolution du clip voit la bulle de la famille de locaux se remplir de brume, leur cachant progressivement la vue sur ce qu’il se passe en face d’eux, jusqu’à l’aveuglement total.

Avec cette mise en scène, Brav insiste sur le désintérêt que certains portent à leurs semblables, et, en choisissant volontairement de reproduire la même famille à l’intérieur et à l’extérieur de la bulle, il montre que les deux ne sont pas si différents que cela. Il cherche encore une fois l’empathie de celui qui décide, face à sa télévision, de fermer les yeux sur les nouvelles et les catastrophes qui se déroulent en Afrique. "Derrière ces migrants, il y a des hommes et des femmes. C’est devenu tellement ordinaire qu’on oublie à quel point il est important de les aider", raconte-t-il à Clique.

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