Detroit Vs. Everybody (Clip d’Eminem)

Seul contre tous, le rap de Détroit a vraiment quelque chose de spécial

Détroit n’est définitivement pas une ville américaine comme les autres… Sa scène hip-hop non plus.

(© YouTube)

Quelle ville choisir pour un amoureux de hip-hop qui souhaite entreprendre un pèlerinage culturel ? "New York ou Los Angeles", répondra-t-on la plupart du temps. Rien d’étonnant me direz-vous, tant ces villes sont historiquement chargées d’histoire en la matière. Pour ma part, j’ai choisi Détroit, une ville aussi fascinante que déconcertante.

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Réputée pour son patrimoine musical des plus riches, la capitale du Michigan fut d’abord rayonnante grâce à sa scène soul et jazz, sans oublier le fameux rhythm and blues de la Motown dans les années 1960. Mais aujourd’hui, bien que cet héritage reste gravé, ce sont les musiques électroniques et surtout le hip-hop qui règnent en maîtres dans le 313.

Ainsi, grâce à un partenariat avec l’auberge de jeunesse locale Hostel Detroit et en collaboration avec l’association En duplex, je suis parti dans la Motor City, non seulement pour m’imprégner de son ambiance "ghost town" si particulière, mais aussi et surtout pour dénicher et partir à la rencontre des MC’s de la ville.

Après trois semaines d’intenses aventures et d’échanges, mon constat est le suivant : la scène hip-hop de Détroit, à l’image de sa ville, ne ressemble à aucune autre aux États-Unis.

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Détroit et son hall de légendes hip-hop

Il semble y avoir plusieurs voies lorsque l’on veut être rappeur : celle où l’on rappe pour s’adapter à l’industrie et brasser le plus d’argent possible, et celle empruntée par les "backpackers" ou "backpack rappers". Ces artistes sont appelés ainsi car ils sont connus pour toujours porter des sacs à dos.

On trouve à l’intérieur des dizaines de carnets et de cahiers sur lesquels figurent les textes qu’ils griffonnent à longueur de temps. Ces artistes, avant d’être obsédés par les charts, sont des passionnés de cette culture, de la langue et du maniement des mots. C’est bien simple, Détroit a vu naître certains des plus éminents d’entre eux.

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Eh oui, comment ne pas parler du rap de la Motor City sans en évoquer les légendes ? La première qui nous vient à l’esprit est bien évidemment Eminem. Marshall Mathers est celui qui, en plus d’avoir démocratisé le rap aux yeux du grand public, a mis en avant Détroit sur la carte du hip-hop américain. Mais Slim Shady est une légende parmi les nombreuses autres made in the D.

Mur peint par Felix Perez et Michael Vasquez. (© Konbini)

Parmi ces artistes, il y en a un, d’ailleurs, dont l’aura a rayonné autant voire plus que celle d’Eminem : le regretté producteur J Dilla. Puisant sa force dans les samples de soul, James Dewitt Yancey a influencé et influence toujours aujourd’hui les plus grands beatmakers de hip-hop.

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Outre ces deux chefs de file, réputés chacun dans leur domaine, on peut aussi citer comme exemples de réussite à Détroit Slum Village, Royce Da 5'9", Proof, Guilty Simpson, Kid Rock ou encore Big Sean. Nolan The Ninja, jeune espoir originaire de Détroit, ne tarit pas d’éloges sur ces figures de sa ville :

"Ils représentent énormément pour tous les artistes de Détroit. Ils sont la preuve que le talent et les compétences sont là. Bien que l’attente soit longue, ils nous motivent encore plus à devenir grands dans la musique à force de persévérance et de travail."

Un peu d’histoire…

Avec de tels monuments, comment se fait-il que la majorité des artistes de Détroit soit restée et reste encore en marge du boom global de la culture rap ? La principale raison est l’histoire du lieu dans lequel ils évoluent. Tenante du titre de la ville avec le plus grand taux de criminalité aux États-Unis, Détroit a souffert de faillite dans la seconde moitié du siècle dernier.

Longtemps symbole de la prospérité américaine notamment grâce à son industrie automobile florissante, la ville de Ford, avec General Motors, a connu plusieurs bouleversements ayant entraîné sa chute progressive : d’abord la grande dépression des années 1930, puis les émeutes raciales de 1967, mais surtout le déclin généralisé de l’industrie automobile.

Résultat ? Détroit n’est plus que l’ombre d’elle-même. Avec certains quartiers complètement laissés à l’abandon, un chômage au sommet et un service public réduit au minimum, la population de la ville est passée de près de 2 millions d’habitants en 1950 à 700 000 aujourd’hui, soit une baisse de population 65 % en 60 ans.

Officiellement déclarée en faillite le jeudi 18 juillet 2013, Détroit renaît progressivement de ses cendres, telle un phénix. Ses rappeurs avec elle. Count Mack, Curtis Roach, Clear Soul Forces, GodBody LC, Supakaine ou encore Yakuza Moon en sont de parfaits exemples à découvrir.

Cela étant, la situation globale de leur ville contraint les MC’s de Détroit à rester dans l’ombre, loin des ondes radio. Par manque de moyens, la plupart d’entre eux ne bénéficient pas des mastodontes promotionnels que sont les grands labels. C’est une des raisons pour lesquelles le rap de Détroit est souvent loin des projecteurs et à des années-lumière du son mainstram qui passe à la radio.

Detroit vs everybody

Majoritairement cantonnés à l’underground, les MC’s de Détroit puisent leur inspiration dans ce passé calamiteux. Loin d’être fatalistes, ils se servent de ces difficultés quotidiennes pour gagner, en contrepartie, une force de caractère, une identité et une force créative hors du commun. Supa Emcee, éminent MC originaire du quartier d’Highland Park, connu pour avoir freestylé contre Eminem dans 8 Mile, explique :

"À Détroit, nous sommes boudés par l’industrie parce que nous n’avons pas les ressources suffisantes pour se faire connaître plus largement. Nous nous sommes construits à partir de rien pour que l’industrie vienne nous chercher.

Cette difficulté fait que nous devons nous battre deux fois plus que les autres pour atteindre nos rêves. Mais je sais pertinemment que nous sommes forts, talentueux et pleins de ressources. Nous savons ce que nous voulons : faire de la bonne musique."

De cette marginalisation subie est carrément née une devise : "Detroit vs everybody." Cette phrase quasi-mystique n’est pas seulement le titre d’une chanson d’Eminem ou le nom d’une marque de streetwear locale. À Détroit, c’est le symbole d’un état d’esprit revanchard.

À l’image de leur ville ravagée par les crises et ignorée bien trop souvent par les pouvoirs publics, les rappeurs locaux se sentent eux aussi seuls contre tous sur la scène rap. Les artistes made in the D se servent de leur art pour clamer haut et fort leur amour et leur fierté pour leur ville. Supa Emcee explique :

"Cette devise représente tellement pour nous. Elle existe car personne ne considère Détroit et notre musique à leur juste valeur. 'Detroit vs everybody' correspond si bien à notre état d’esprit à tous. Nous vivons pour ces mots parce que nous aimons notre ville et sa musique." 

De ce fait, il existe entre les rappeurs de Détroit un intense sentiment de solidarité et d’unité. Il continue :

"Nous sommes tous dans la même galère et nous venons du même endroit. Nous ressentons les mêmes choses et partageons les mêmes valeurs concernant la vie et la musique. On voit les choses en grand pour Détroit et nous toucherons le ciel ensemble." 

Nolan The Ninja surenchérit :

"Nous sommes une grande famille, les vétérans comme les nouveaux. J’aime et je respecte quiconque dans la ville fait son truc à sa façon. Au-delà des accolades, nous nous efforçons tous d’améliorer nos vies et notre environnement. Cela nous aide à nous unir pour aspirer au meilleur."

En lien étroit avec la renaissance progressive de la ville, le rap de Détroit monte en puissance et parvient de plus en plus à s’affranchir de ses frontières, à l’image d’artistes comme Danny Brown, Dej Loaf ou encore Tee Grizzley…

Bien qu’elle reste encore majoritairement underground, "la scène rap de Détroit est un monstre en pleine croissance", affirme Supa Emcee. Et soyez sûrs que ce monstre affamé ne reculera devant rien pour obtenir la place qui lui revient de droit sur la carte du hip-hop américain.

Par Jérémie Léger, publié le 31/08/2018

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