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Prophets of Rage : "Ce groupe n’a pas de date d’expiration"

Publié le

par Thibault Prévost

Avant la première date européenne de Prophets of Rage sur la scène du Download Festival, on a posé quelques questions à Tim Commerford et B-Real.

La dernière fois qu’on avait pu entendre du Rage Against the Machine sur une scène de concert française, Sarkozy venait d’être élu président de la République et l’équipe de France venait de se faire piétiner au premier tour de l’Euro de football 2008. En 2017, presque une décennie après, Killing in the Name, Bombtrack ou Bullet in the Head faisaient à nouveau chavirer les cœurs d’adolescents en crise (et des autres aussi) au Download Festival de Brétigny-sur-Orge, sous la bannière composite de Prophets of Rage, ou Chuck D (Public Enemy) et B-Real (Cypress Hill) assurent le duo d’intérimaires au mic pour remplacer l’hystérique Zack de la Rocha… et foutredieu, qu’est-ce que c’était bon. Vous n’avez probablement jamais vu - et ne verrez probablement jamais - une foule de métalleux se contorsionner gauchement sur Jump Around ou Fuck Da Police et croyez-moi, c’est quelque chose.

Alors que l’album éponyme Prophets of Rage sortira le 15 septembre prochain, on a échangé quelques mots avec B-Real et le bassiste Tim Commerford pour parler musique, activisme, Donald Trump et surveillance. Avec une bonne dose de subversion, un ancrage à bâbord toute dans le spectre politique… et une pincée de complotisme. Parfois, la marée noire du revival peut aussi charrier sur les plages de notre temps quelques trésors - la Game Boy, Il était une fois la vie, et le rap fusion anarcho-communiste.

Konbini | Votre premier album éponyme sortira le 15 septembre après un premier EP, The Party’s over, dominé par la promesse de "faire à nouveau rager l’Amérique", quels est/sont le(s) combat(s) à mener en priorité, selon vous ?

B-Real | Il y a encore beaucoup de problèmes à traiter dans le monde, aux États-Unis ou ailleurs. Cet album est universel, il n’est pas seulement fait pour parler de la situation chez nous…

Il ne se limite pas à la politique américaine, donc.

B-Real | Exactement. Les gens du monde entier doivent se réveiller. Il y a énormément d’injustice autour de nous.

Tim Commerford | [La situation] est toujours mauvaise. Il faut trouver des moyens de "dé-baiser le monde" [référence au titre "Unfuck the World", présent sur l’album à venir, ndlr], c’est à ça que la chanson fait allusion. Il y a ce type, Trump, un abruti, et d’un autre côté plus de gens qui s’intéressent à l’actualité que jamais auparavant - c’est un fait, les audiences explosent. Les gens font attention à chaque étape du processus [politique], deviennent plus politisés, plus intelligents, il y a une énergie collective, des choses qui se passent et c’est l’occasion de voir émerger de nouveaux leaders. Aujourd’hui, il n’y a plus besoin d’avoir été politicien toute sa vie pour prétendre à la présidence, ça ouvre des portes et c’est magnifique.

Vous avez déclaré que "Donald Trump est Adolf Hitler", en novembre 2016…

Tim Commerford | Ouais, je l’ai dit, et c’est… il est raciste ! Construire un mur, mentir, tous ces trucs…

Du coup, s’il est Hitler, que devient Prophets of Rage ?

Tim Commerford | On est un groupe de super-héros qui existe dans l’esprit de la communauté artistique et culturelle, et nous sommes là pour nous battre et faire une musique sincère, qui vient de nous, sans préconceptions, sans "hé, voilà comment vous devez faire", mais rien que de la simple création. En tant que groupe, nous avons la possibilité de laisser notre empreinte dans une ère pour toujours, de marquer politiquement notre époque. Et nous devons nous rappeler de ce bordel qui arrive actuellement dans le monde.

Au sein de vos formations respectives, vous avez passé les 25 dernières années à vous battre grâce à la musique. Qu’est-ce qui vous permet de continuer de penser que la musique est le medium le plus efficace pour faire passer vos idées ?

B-Real | La musique a toujours été un medium très puissant pour influencer et donner de l’inspiration aux gens. C’est un moyen, en tant qu’artiste, de les réveiller. Ça a toujours été un moyen de communication qui vous fait réfléchir, ressentir - comme toute forme de divertissement, d’ailleurs. Vous avez trois groupes différents qui ont été là pendant vingt ans [Public Enemy, Cypress Hill et Rage Against The Machine, ndlr], qui représentent chacun un contexte politique et social connu de leurs fans et qui se mélangent, ce qui nous donne une plateforme plus importante. Bien que nous soyons un "nouveau" groupe, nous avons le luxe d’évoluer sur une grande plateforme, et nous pouvons l’utiliser pour inciter les gens à se réveiller, à s’impliquer, à… "Faites revenir la compassion", pas seulement "Make America great again" ou "Make America rage again" !

Ce serait votre mantra, ça, "faire revenir la compassion" ?

Tim Commerford | Non, pour ça on a déjà "unfuck the world" ! (rires)

B-Real | Ouais, il faut de la compassion, parce que les gens sont piégés dans la vie quotidienne. Et je le vois beaucoup par exemple sur ma chaîne, où sur les vidéos qu’on reçoit, 9 fois sur 10 ce sont des gens qui se font tabasser ou agresser et ce qui est frappant c’est qu’au lieu d’aider, les gens filment pour qu’ils puissent avoir des vues sur leurs profils de réseaux sociaux. Le manque de compassion est incroyable. Et les politiciens n’ont aucune compassion pour nous non plus, ils entrent dans les vies des gens pour leurs votes, pour leur élection, et une fois que c’est fait, ils se foutent complètement de leurs besoins. Le temps des poignées de main, des sourires et des bisous aux enfants est révolu, ils ont leur siège ! Ils nous ont fait ça de tout temps et c’est comme ça qu’un gars comme Donald Trump a été élu. Il n’est pas nécessairement la meilleure réponse à nos problèmes mais il montre à quel point les gens sont lassés des politiciens, et il nous montre aussi à quel point les gens sont endormis. Combien se disaient : "Oh, Hillary va être élue, Trump ne gagnera jamais, pourquoi j’irai voter ?"

Tim Commerford | Ce qui me fait marrer c’est que maintenant, on est bloqués avec le plus hideux, le plus gras, le plus bizarre, le plus freak de tous les enfoirés que je puisse imaginer - et en tant que fan de film d’horreur, ça pourrait presque me divertir -, et les gens réalisent enfin que ce freak est le visage de notre pays, mais franchement, le putain de rire bizarre, le sourire bizarre d’Hillary était tout aussi étrange…

Quelles seraient les solutions pour que vous ne soyez plus énervés ?

Tim Commerford | Il y a différentes solutions pour différents problèmes, mais si je devais en dire une, ce serait "apprenez à jouer d’un instrument, apprenez à créer, à vous exprimer à travers l’art", car peut-être que ça va inciter quelqu’un à s’exprimer à son tour et puis d’un seul coup les gens se soulèvent, les attitudes changent ! Ça ne sert à rien de dire : "Je vais faire ceci, je vais être un leader du changement"… le changement nécessite une multitude de petites étapes.

Quel est le titre de l’album dont vous êtes le plus fier et pourquoi ?

B-Real | C’est une putain de bonne question. J’aime bien "Radical Eyes" et l’autre, là, je me souviens plus du titre… "Who owns who?"

Tim Commerford | Il est tellement neuf, après tout on a tout fait en trois mois ! On l’a imaginé, écrit, composé, enregistré, le studio l’a mixé et masterisé, et… boom !

Les drones sont un thème récurrent de votre disque, et vous leur dédiez même une chanson entière… pourquoi cette obsession ?

B-Real | C’est une idée de [Chuck] D et moi. Aux États-Unis, pendant les années Obama, il y avait ce thème récurrent des drones tueurs qui avaient une "death list", [une liste de cibles] déterminée par le président. Et d’un seul coup, tu vois tous ces gens avec leurs propres drones, certains inoffensifs et d’autres potentiellement dangereux, et Chuck D s’est senti obligé d’écrire sur ce nouveau phénomène. Le truc avec les drones, c’est qu’ils peuvent être utilisés pour t’espionner…

Ils sont l’incarnation de l’état de surveillance, en somme.

B-Real | Exactement. Votre vie privée est de moins en moins… privée. Aujourd’hui, certaines personnes vont jusqu’à tirer sur ces trucs quand elles les voient voler au-dessus de leur propriété, car tu ne sais jamais qui les contrôle ou ce qu’elles font chez toi. Certaines personnes les utilisent à des fins répréhensibles, le gouvernement les utilise pour espionner, pour surveiller certaines personnes sur certaines listes. Nous nous sentions obligés de parler de ces choses-là.

Tim Commerford | Vraiment, il y a maintenant tellement de drones dans les airs, et personne ne se pose de question…

Pensez-vous que vous-mêmes avez déjà été espionnés ?

B-Real | Je pense qu’il n’est pas ridicule de croire que nous l’avons été, tant nous que Rage Against The Machine.

Tim Commerford | Oh, nous l’avons été. Notre page de réseaux sociaux était un différent type de page et la CIA est venue et a imposé des restrictions sur le genre de choses que nous pouvions faire avec [sic].

Je ne suis pas sûr de comprendre. Pourquoi feraient-ils ça…

Tim Commerford | Sur notre page Web [avec RATM], nous avions notre propre module de réseaux sociaux, qui est rapidement devenu assez populaire, et la CIA l’a fait fermer.

Pour quelle raison ?

Tim Commerford | Pour être honnête, c’était dans les années 1990, et c’est parce que quelqu’un avait dit : "Tuez le président".

B-Real | Et c’est considéré comme de la subversion. Du côté de Cypress [Hill], ça nous est peut-être ou peut-être pas arrivé à cause de notre politique concernant le cannabis, mais en tout cas, je ne l’ai jamais vu. Quant à ce que nous faisons maintenant, c’est clairement une possibilité. Le font-ils ? Je ne sais pas. Je ne suis pas parano.

Tim Commerford | Ils n’arriveront jamais à stopper la créativité, on est tranquille. C’est notre arme.

Lorsque vous avez composé cet album, avez-vous en quelque sorte senti le poids de vos ombres [par rapport au succès de vos groupes] ?

B-Real | Non, pas du tout. On est tous venus excités, dans un studio de répétition, et nous sommes venus avec un plan. Une fois au studio, on s’est amusés. On ne l’a pas envisagé comme du boulot, où chacun fait sa part et s’en va, comme beaucoup de groupes aujourd’hui. On a tout fait ensemble. Les ego étaient mis de côté pour proposer ses suggestions […] et faire le meilleur album possible. Et la musique que nous avons créée est putain de lourde, tant au niveau du son que du contenu.

Tim Commerford | Et maintenant, l’album est fait, il sort le 15 septembre et là, maintenant, c’est le playbook, le match commence !

Vous avez l’air super excités à l’idée de jouer cet album sur scène…

Tim Commerford | J’adore ça ! On est une équipe !

B-Real | Depuis qu’on a joué "Unfuck the World", notre premier single, dans ces festivals, la réaction a été géniale. Aucun de nous n’avait d’attentes, on est un nouveau groupe, on se disait "putain, j’espère que les gens vont aimer…"

Tim Commerford | Et c’est ce qu’on va faire ! T’étais fan de nous ? On t’apporte de nouveaux sons ! Voilà ce qu’il se passe.

B-Real | Ce qui est cool, c’est que l’album a son propre son.

Tim Commerford | C’est pas du Rage, on change les accords, on essaie des trucs bizarres musicalement, des trucs qu’on a jamais fait avec Rage, et on n’essaie pas d’être Rage. Rage mélangeait du hip-hop avec du punk, je pense - ce qui est cool -, nous, on prend du hip-hop en essayant de lui ajouter un peu de droiture [sic]. Et je trouve que c’est cool, on essaie de trouver ce point d’équilibre, en essayant de pencher vers du rock classique, du rock’n’roll. Quand le rock et le hip-hop se mélangent, c’est quelque chose de merveilleux, et tout ça se met en place avec DJ Lord. Et à chaque fois nous progressons, et c’est pour ça que nous le faisons. C’est un sport, c’est une équipe.

Quel est votre plan ? C’est un plan à long terme ?

B-Real | Ce groupe n’a pas de date d’expiration. On adore jouer ensemble, on s’entend très bien, nos conversations sont putain d’hilarantes… Beaucoup de gens voient ça comme un side project, mais pour nous, c’est la priorité. Nous ressentons le besoin d’être ce groupe et on s’amuse ! On joue une musique incroyablement puissante, avec des paroles incroyablement puissantes et aussi sérieuses que soient les choses, c’est toujours aussi marrant de jouer.

Tim Commerford | Si c’était un jeu d’arcade, on est arrivés, on a balancé nos pièces et on a commencé direct au niveau "Extrême". On est Voltron.

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