AccueilMusique

Il y a vingt ans, Prodigy de Mobb Deep délivrait H.N.I.C., un premier album salvateur

Publié le

par Aurélien Chapuis

Le rappeur de Mobb Deep proposait une musique dure et introspective sur la vie, la souffrance et la mort.

L’année 2000 marque le passage de Prodigy en solitaire avec un premier album, H.N.I.C. (les initiales pour "Head Nigga in Charge"). Le regretté rappeur du groupe Mobb Deep propose alors une plongée abyssale dans son monde, lugubre et radical. Prodigy garde la même direction que sur les albums de son duo avec Havoc, notamment la ligne de conduite de leur dernier disque en date, le sous-estimé Murda Muzik.

D’ailleurs, plusieurs morceaux qui finiront sur Murda Muzik étaient à l'origine prévus pour cette première course de fond en solo de Prodigy. C’est le cas du célèbre "Quiet Storm", dont Havoc ne fait que le refrain. La basse empruntée à Grandmaster Flash, qui sonne ici comme le rotor étouffé d’un hélicoptère en plein Apocalypse Now, aurait ainsi donné le ton d’un disque hanté et torturé.

La première sensation de H.N.I.C. sera le single "Keep It Thoro", qui reprendra "Quiet Storm" dans l’introduction du clip comme s’il s’agissait d’une suite logique, d’un même ensemble. Produit par le jeune Alchemist, "Keep It Thoro" est brutal et sans concession. Sans refrain, il va pourtant être joué en radio et marquer durablement l’année 2000 de son sceau.

Alchemist explique à Complex comment le morceau a été fait : "J’ai rencontré Mobb Deep exactement à la période où P bossait sur H.N.I.C. C’était parfait car j’avais les beats qu’il lui fallait, des trucs bruts et sombres. Je me souviens que quand on a bossé 'Keep It Thoro', P est venu avec un rhume pour enregistrer les voix, ça lui donnait une intonation très particulière, plus nasillarde que d’habitude. J’ai voulu chercher à l’atténuer avec des filtres mais P m’a dit :'Nan, c’est mieux comme ça, quand je rentre sur le son, il y a un truc spécial.' Il avait clairement raison."

Plus loin dans l’album, Alchemist va produire un des titres les plus importants de la carrière de Prodigy, "Veteran’s Memorial". Prodigy y est introspectif, il raconte les histoires de ses proches comme des vétérans, comme si tous ceux avec qui il avait grandi étaient des rescapés d’une énorme zone de guerre. Et il parle surtout de ceux qui ne s’en sont pas sortis. Les détails sont précis et les images fortes. Prodigy considèrera toujours ce morceau comme un de ses meilleurs.

Comparé aux productions précédentes de Prodigy avec Mobb Deep, H.N.I.C. est habité par une touche plus synthétique et froide qui plane sur l’album dès l’incroyable morceau d’introduction "Genesis". Le titre et le sample sont directement tirés de la période rock progressif du groupe Genesis de Peter Gabriel et Phil Collins, mais rejoué pendant un live du groupe entièrement au synthétiseur.

À travers cette énergie fantomatique, Prodigy dévoile ses paranoïas les plus brutes, entre conspirations mondiales et trahisons appliquées au monde de la rue. Encore sans refrain, "Genesis" nous fait entrer totalement dans l’album qui va s’avérer être le plus important de la carrière de Prodigy.

Affiche promotionnelle de l’album H.N.I.C. de Prodigy en 2000

Aux côtés d'Alchemist, Havoc, Rockwilder ou EZ Elpee, Prodigy réalise d’ailleurs beaucoup d’instrumentaux sur lesquels il pose, pour personnaliser encore sa musique, jusqu’à son duo avec B.G. des Hot Boys et de Cash Money sur "Y.B.E.". Cette collaboration inédite, à cette époque où le rap de la Nouvelle Orléans était encore mal vu par la scène de New York , reprend le célèbre "One Love" de Whodini, morceau très influent dans le quartier de Queensbridge, Nas ayant déjà repris le refrain sur Illmatic.

Les autres collaborations sont très centrées sur le quartier de Queensbridge, avec Nore de CNN sur le cinglant "What U Rep", l’éternel Big Noyd, Havoc bien sûr, mais aussi les jeunes Bars N Hooks, Infamous Mobb ou encore la légende Cormega. Le résultat démontre la vitalité bouillonnante de ce quartier de New York dans le rap de l’époque, une force confirmée sur la compilation QB Finest, qui sort aussi en 2000, avec notamment une superbe collaboration entre Nas et Prodigy

Tout au long de l’album, Prodigy oscille entre un personnage dur tiré des meilleurs films de blaxploitation et un vrai soldat en guerre dans son quartier du Queensbridge. L’univers est connu des fans de Mobb Deep, mais Prodigy y ajoute un supplément de lucidité, d’aigreur et de souffrance. À cette période, Prodigy décide de réduire les excès et d'adopter un mode de vie plus sain.

Prodigy sur un banc du Queensbridge pour la promotion de <em>H.N.I.C.</em> en interview dans le magazine <em>VIBE</em> en novembre 2000.

Cette nouvelle discipline de vie l’amène à se livrer beaucoup, notamment sur la maladie génétique du sang qui l’accompagnera jusqu’à sa mort en 2017. Il se dévoile jusqu’à terminer l’album sur le morceau "You Can Never Feel My Pain", dans lequel cette malédiction prend une forme de journal intime, une vérité extrêmement palpable et difficile à digérer – mais aussi impossible à égaler.

En 2000, Prodigy a sûrement atteint un premier apogée de sa carrière, celui d’un véritable dur à cuire dont la rue n’est qu’une facette. Son combat est aussi intérieur, contre ses propres démons, sa maladie. Sa musique devient réellement une course contre la montre, une provocation à la vie, un crachat sur la tronche de la mort. Prodigy assure un monument du rap avec H.N.I.C. Certifié disque d’or et encensé par la critique, c’est un des albums les plus sincères et violents de son époque. Et il résonne encore plus fort depuis la disparition de son auteur.

À voir aussi sur konbini :