De Chester Bennington à son nouvel album : discussion avec Mike Shinoda de Linkin Park

À l’occasion de son passage au festival Rock en Seine, nous avons rencontré un artiste encore à fleur de peau depuis la disparition de son ami.

(© Mike Shinoda, via Facebook)

Il y a à peine plus d’un an, Chester Bennington, chanteur emblématique de Linkin Park, se donnait la mort. Son guitariste, Mike Shinoda vient de publier un album intitulé Post Traumatic, centré sur son deuil et son besoin de vivre après l’épreuve de la perte de son ami. Lors de son passage au festival Rock en Seine, nous avons pu lui poser nos questions sur ce nouvel opus.

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Kobnini | Tu fais partie de Linkin Park depuis plus de vingt ans et du groupe Fort Minor depuis bientôt quinze ans. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de sortir ton premier album solo ?

Mike Shinoda | Ça va sembler curieux, mais je ne vois pas vraiment cet album comme un album solo. La seule différence avec mes précédents, c’est qu’il n’y a que mon nom dessus. Il y a deux raisons pour lesquelles j’ai décidé de faire cela : la première, c’est que c’est un disque très personnel. La seconde, c’est que je ne m’étais jamais autant confié en musique, et je voulais souligner le fait qu’il était très différent de ce que j’avais pu faire auparavant.

Est-ce que tu perçois cela comme un grand pas dans ta carrière, peut-être comme le début d’une véritable carrière solo ?

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Pas vraiment, non. Je n’ai pas du tout réfléchi de manière stratégique, en tout cas pas de cette façon. Pour moi, il était temps d’être honnête envers les fans, de leur expliquer comment j’avais vécu la disparition de Chester. J’ai enregistré 90 % de cet album chez moi. Ça n’était pas un travail de production massif, lourd : il faut voir cela comme un journal intime.

On a fait des jams, des improvisations, on a beaucoup discuté sur nos différentes façons de vivre cette dernière année… D’abord, alors que je n’avais que deux ou trois chansons d’enregistrées, je ne savais même pas si j’allais sortir quoi que ce soit.

Mais quand j’ai commencé à les accumuler, j’ai senti le besoin de les partager avec les fans, pour ouvrir un dialogue avec eux. Certains étaient très inquiets pour nous, mais je pense qu’avec Post Traumatic, ils peuvent être rassurés et comprendre.

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Cet album parle principalement du deuil… Tu l’as vu comme une catharsis ?

Oui, totalement. Toutes les formes d’art que je pratique sont des catharsis. La peinture, le dessin, la musique…

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Chester Bennington est mort le 20 juillet 2017… Quand as-tu commencé à écrire cet album ?

Pendant plusieurs semaines, je ne voulais pas retourner dans mon studio. Le problème, c’est que plus j’attendais, plus j’étais anxieux d’y retourner. On y a enregistré tellement de choses avec Linkin Park… Les voix de "What I’ve Done", par exemple.

J’avais enregistré une démo, j’ai montré la mélodie à Chester, qui a adoré et écrit les paroles dans la foulée – et que l’on a enregistrées tout de suite. Il y a des centaines de souvenirs de la sorte dans ce studio. J’ai commencé à y retourner doucement, seul, pour faire un peu de piano. Puis on y a fait quelques jams, qui sont devenus des chansons, qui sont devenues un album. Tout s’est fait progressivement, tranquillement.

On sent beaucoup de différentes vibes, notamment R’n’B au début de l’album…

Du R’n’B moderne, oui. Mais aujourd’hui, les genres musicaux sont tellement mélangés… Il y a beaucoup de chansons de cet album qui passent d’un genre à un autre sans qu’on s’en aperçoive réellement. Il fallait avant tout que la musique soutienne mes paroles le mieux possible.

Tu as eu un autre groupe, Fort Minor, à dominance hip-hop… Sur cet album, on sent cette influence, notamment dans le titre "About You". Quelle place a le hip-hop aujourd’hui dans ta vie ?

J’ai grandi avec le hip-hop, c’est la première musique dont je suis tombé amoureux. Ça a été la musique que j’ai le plus écoutée durant mon adolescence. Ces temps-ci, ça peut être Pusha T, Vince Staples, Kendrick Lamar, Post Malone… Ce sont des artistes qui ont aussi un côté rock, je trouve.

Ce qui me fascine, c’est de voir qu’un album vient tout juste de sortir, mais qu’il a déjà des millions de streams au compteur. Tous les vendredis, je prends les nouvelles sorties, je trie ce que j’aime dans une playlist, et je l’écoute durant la semaine.

Musicalement, cet album est résolument moderne. C’était important pour toi de raconter ce deuil en utilisant des sonorités tournées vers l’avenir, pour ne pas trop regarder en arrière ?

Oui, c’était très important. La différence avec un album de Linkin Park, c’est qu’il n’y a que des choses que j’aime. Avec le groupe, même si je compose la plupart des musiques, que je fais plus de la moitié des sons, je dois prendre en compte les avis de chacun. Quand je compose une basse pour Dave, une batterie pour Rob, je le fais en pensant à eux, à leur jeu, à leur sensibilité. Mais ça n’est pas exactement ce que moi j’aurais joué.

Sur Post Traumatic, j’ai fait 95 % des sons. Par exemple, le morceau "World’s On Fire" est une démo que j’avais proposée aux gars de Linkin Park, mais ils ne l’avaient pas aimée. Je l’ai gardée et l’ai utilisée sur mon album en ajoutant des paroles adaptées.

On a l’impression d’un album allant d’un point A à un point B. Il y a la dureté de la perte de Chester au début, différentes étapes du deuil, puis des morceaux de plus en plus lumineux…

Je crois que ça commence par le deuil, mais que ce deuil disparaît très vite. Arrivé à la moitié de l’album, on entre dans quelque chose de totalement différent. C’est pour ça que la huitième chanson s’appelle "Crossing a Line". C’est là que ça a commencé à changer. Il est d’ailleurs possible que les gens préfèrent la seconde moitié, parce que la première peut être difficile à écouter, notamment pour les fans.

Finir l’album de manière plus lumineuse, plus apaisée, est-ce que cela veut dire que tu parviens à aller de l’avant désormais ?

C’est un long processus, mais je crois que nous sommes tous en train de tenter d’aller de l’avant, à notre rythme. Quand je réécoute le début de l’album, je me dis : "Wow, j’étais vraiment dans un sale état." Mais c’est comme relire un journal intime, cela permet aussi de voir l’évolution que l’on a pu avoir. Le fait que je ne me retrouve plus dans les premières chansons est une bonne chose. Cela veut dire que j’avance, oui.

Par Brice Miclet, publié le 29/08/2018

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