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Russie : des musiciens s'inquiètent de l'invasion de la "pop patriotique"

Publié le

par Théo Chapuis

Le gouvernement russe veut s'emparer d'un conglomérat de médias privés pour faire la promotion de pop stars "idéologiquement correctes".

Le 2 février 2013, Vladimir Poutine fait une allocution au public à Volgograd, lors du concert d'anniversaire de la victoire de Stalingrad. On ne sait pas s'il a poussé la chansonnette (Source image : the Mendeleyev Journal)

Trop, c'est trop. Un groupe de chanteurs et de producteurs russes a lancé un appel à Vladimir Poutine le sommant de ne pas transformer un important groupe de médias du pays en "holding de musique patriotique détenue par l'État" : ils accusent le gouvernement de tenter de transformer des stations de radio et une chaîne de télévision dédiées au divertissement et à la culture en porte-parole de la propagande d'État – sous couvert de pop music.

Dans une lettre citée par le journal Kommersant, des poids lourds de l'industrie musicale russe demandent explicitement au président d'empêcher l'entreprise d'État Goskontsert d'acquérir ce groupe de médias. Selon eux, si le rachat s'opère, il sera impossible "pour la plupart des représentants de l'industrie de la musique" de travailler à nouveau avec les radios et les chaînes du groupe média. Sur la FM, cela concerne les stations Russkoye Radio, Hit FM, Maximum et Monte Carlo – parmi les plus écoutées du pays selon le Guardian, qui relaye l'information. Sur le petit écran, Russkaya Media Groupe détient la chaîne de télévision RU.TV.

Ce qui les inquiète ? Que le paysage musical du pays soit amputé de tout ce qui déborde un peu du cadre admis par l'État. Le magazine Vedomosti assure qu'Olga Plaskina, patronne du groupe média, ainsi que Vladimir Kiselyov, responsable de Goskontsert, ont écrit une lettre à Vladimir Poutine pour lui suggérer que l'entreprise d'État mène un projet de développement de pop stars "idéologiquement correctes" et propres à assurer un soutien populaire aux instances dirigeantes russes.

Galas au Kremlin et concerts en Crimée

Or, l'influence du Kremlin dans les médias russes n'est plus à prouver. Le Guardian note que si le gouvernement contrôle la majorité des chaînes de télévision d'influence, c'est la première fois qu'il s'immisce dans le milieu des radios musicales. En juillet, le vice-ministre des communications Alexei Volin abondait déjà en ce sens, évoquant bel et bien le souhait de la formation d'une "holding de musique avec une direction patriotique".

Pendant ce temps-là, Kiselyov expliquait dans les colonnes de Kommersant qu'au moins quatre stations de Russkaya Media Group diffusent majoritairement de la musique occidentale, or "Nous voulons qu'elles passent de la musique russe", martelait-il. Un point de vue un peu gonflé pour le musicien Grigory Leps, qui tient à rappeler que le vaisseau amiral de ces stations, Russkoye Radio, a été conçu pour ne diffuser que de la musique russophone.

Aussi, le patron de Russkaya Media Group défend la programmation de ses ondes en soulignant que des chanteurs populaires se sont souvent produits lors d'événements patriotiques, jouant notamment en Crimée annexée et dans des zones de l'Ukraine contrôlées par les séparatistes pro-russes – malgré la menace de sanctions. "Pouvez-vous dire que c'est non-patriotique ?", fait-il mine de se demander.

Certes, il sera difficile d'accuser les signataires de cette lettre ouverte de ne pas aimer d'amour leur pays : parmi eux, la chanteuse d'opéra Anna Netrebko, qui n'a pas hésité à poser l'an passé avec le drapeau de la "Nouvelle Russie" auto-proclamée avec un leader séparatiste dans le Donbass (est de l'Ukraine).

Anna Netrebko a pris la bannière de la Nouvelle Russie ! #Donbass #NouvelleRussie #Ukraine

Elle n'est pas seule à faire partie de ces artistes qui se sont drapés du patriotisme par le passé : Grigory Leps est apparu lors de nombreux événements de soutien à Vladimir Poutine et se trouve même "blacklisté" par les États-Unis, accusé d'accointances avec la mafia locale. Iosif Kobzon, surnommé le "Sinatra russe", a également signé la lettre alors qu'il a été sanctionné par l'UE pour avoir joué en soutien des rebelles à Donetsk.

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Dans la lettre, les artistes ajoutent que si le nom de Poutine a été cité au cours des transactions commerciales pour acheter le conglomérat de radios, c'est uniquement pour la force menaçante de son évocation, afin d'intimider les propriétaires et de les obliger à vendre.

Vers la détente ?

Le Guardian, encore lui, publiait ce matin un autre article sur la musique russe. Celui-ci n'allait pas vraiment dans le sens d'un besoin de concentrer davantage de musique russophone et "patriotique" sur les ondes : celui-ci démontre au contraire que de très nombreux musiciens russes, notamment de hip-hop et de R'n'B, s'inspirent du passé soviétique dans leur image et/ou leur musique pour mélanger la culture et l'Histoire de leur pays natal aux astreintes de la musique populaire de 2015. Le rappeur Timati s'explique :

Dans le hip-hop américain, ils utilisent de vieux samples de classiques indémodables comme James Brown, Aretha Franklin, Nina Simone, des trucs des années 60, 70 et 80, en commençant par Frank Sinatra. Je me suis dit, pourquoi ne pas faire la même chose ? On fait du hip-hop et du R'n'B en Russie, dans la langue russe. Pourquoi ne pas utiliser des samples russes ?

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