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Pourquoi les fans de Slayer ont tout compris

Publié le

par Théo Chapuis

Lundi 26 octobre, le coucher du soleil s'est teinté d'une lueur rouge sang sur l'horizon parisien – preuve que Slayer venait jouer dans la capitale. Les planètes étaient enfin alignées pour que Konbini parte à la rencontre des fans de Slayer, célèbres comme parmi les plus dévoués de tous dans l'univers metal.

"FUCKING SSSLLLAAAAAYYYYYYEEERRRRRRRRR" (Crédits image : Theo Chapuis pour Konbini)

"Jambon beurre emmental, le sandwich du METAL !", s'amuse à clamer le vendeur d'en-cas à l'entrée du Zénith de Paris lundi soir. Humour de circonstance : autour de lui, tout ce que la région parisienne compte de fans de thrash metal est réunie pour célébrer le retour des lions noirs du thrash metal : les Californiens de Slayer. Même s'ils étaient supportés par les non moins cultes Anthrax et le bouillant sextet norvégien Kvelertak, c'est bien pour Slayer, 34 ans d'âge, que l'immense meute de metalheads qui m'encercle a fait le déplacement.

Tignasses hirsutes, cuirs délavés, barbes touffues, vestes patchées et motos parquées en masse... Porte de Pantin, entre les kebabs et le McDo', les barbus patibulaires attablés aux bars qui jonchent l'avenue Jean Jaurès avant le concert ne passent pas inaperçus. En fait, le look de cette portion de fans n'a guère évolué depuis la sortie de l'épique premier album de Slayer (Show No Mercy, 1983). Après tout, le public vient écouter l'une des formations les plus fidèles à elles-mêmes, mais également les plus décisives de l'histoire du metal tout entier : sans Slayer, le metal n'aurait jamais été le même.

Classic

Il n'y a d'ailleurs pas un spectateur ce soir pour contredire la légende. Pas Thomas en tout cas. À 37 ans, Casquette sur la tête et banane ravie sur les lèvres, il me presse de le questionner afin de rentrer au plus vite. Entre Slayer et lui, voilà des années, ç'a été le coup de foudre :

Slayer c'est devenu un de mes groupes cultes quand j'étais tout petit ! Je me souviens d'un reportage sur Arte où on voyait des mecs sortir du concert avec des steaks sur leurs cocards tellement le pogo était agressif... Slayer, c'était la violence ! Quand tu vois ça tout jeune, ça impressionne – d'autant que j'écoutais à ce moment-là des trucs plus soft comme Iron Maiden, Metallica, AC/DC, Guns, etc.

Il n'y a pas d'âge pour vénérer Slayer (Crédits image : Theo Chapuis pour Konbini)

Maryline a 40 ans et elle en est à son cinquième concert de Slayer. Sa "première fois", c'était en 1994 et elle se considère comme une "vraie fan". Au fait, vous ai-je dit que son chat s'appelle Araya ? Voilà pourquoi :

Slayer, c'est la machine de guerre. Quand je vais les voir en concert, même s'il y a 8000 personnes autour de moi, ça se passe entre eux et moi. Et même s'il y a d'autres groupes que je préfère à Slayer, avec eux, c'est unique. C'est l'essence même du thrash metal.

L'essence même ? Elle n'exagère pas : âgés de 18 ans, trois lycéens qui coulent des bières en ricanant devant les vestes à patches qui défilent devant eux m'expliquent qu'il faut "au moins voir Slayer une fois". Alors qu'ils ont à peine la moitié de l'âge du premier album du groupe, ils le considèrent comme "un monument", un "pilier du metal"... Pourquoi ?

Les paroles tapent sur la religion, sur les problèmes de société, mais pas uniquement en disant "oh, c'est pas bien !" Slayer se saisissent de sujets assez lourds [l'un de leurs derniers titres se baptisait "Jihad", ndlr].

Sébastien et Philippe, 26 et 18 ans, ont déjà vu Slayer cinq et sept fois respectivement : "C'est le seul groupe dont je ne pourrai pas me lasser. Ils ne me déçoivent jamais", me confie le second. La différence avec les autres groupes ? "L'intensité", que ce soit sur scène ou dans le pogo, dans lequel il va jouer des coudes "systématiquement". Aussi étonnant que ça puisse paraître, c'est d'ailleurs l'occasion de revoir quelques connaissances : "Dans le pogo, on revoit toujours les mêmes têtes ! Si tu es un peu physionomiste tu te rends compte que c'est ce même gars avec le même t-shirt que l'année dernière !".

Viens comme tu es pour voir Slayer ! (Crédits image : Theo Chapuis pour Konbini)

Culte du pogo, fans séduits par l'ambiance agressive, attaques contre la religion et le politiquement correct... Parmi le fameux "Big Four", comme on nomme les quatre patrons du fameux thrash metal (avec Anthrax, Megadeth et Metallica), seul Slayer représente encore ce metal provoc', immature, acide et anti-chrétien. D'une certaine façon, même si les albums se sont parfois un peu essoufflés en qualité, le quartet slaytanic est toujours resté le même. La façon dont Ben, 34 ans, me l'explique pourrait d'ailleurs laisser le néophyte assez perplexe : "Slayer fait du Slayer depuis 1983 (sic)".

"Avant que je meure..."

D'ailleurs certains ne rigolent pas lorsque je leur demande si c'est la première fois qu'ils viennent voir le groupe. Lorsque je lui demande, Nicolas, grand gaillard à la barbe blanche, me répond sèchement "Non, pas du tout. Ça fait très longtemps que j'écoute Slayer". Parfois, on ne plaisante pas avec ses idoles – même si elles t'incitent à renverser des crucifix.

"Je suis vieux, ils sont vieux et avant que je meure, je continue à les revoir". Nicolas fait référence au décès tragique de Jeff Hanneman, guitariste historique du groupe aux côtés de Kerry King. Emporté en 2013 à l'âge de 49 ans par la cirrhose du foie, Hanneman était célèbre pour avoir signé un contrat publicitaire avec la marque de bières Heineken – dont le logo était visible jusque sur sa guitare.

Malgré plus de concerts de Slayer au compteur qu'il n'y a de doigts à une main, Sébastien et Philippe sont toujours incapables d'être menaçants sur une photo (Crédits image : Theo Chapuis pour Konbini)

À l'opposé de la ferveur psychorigide de Nicolas, on rencontre aussi certains individus venus découvrir le groupe sur scène. Non loin, trois types se tiennent à l'écart du bruit des cannettes et des blagues metal auto-référencées. Habillés sobrement, ils dénotent un peu parmi la masse noire aux cuirs patchés qui nous entoure : les quadras Eric, Michaël et Emmanuel verront Slayer pour la toute première fois ce soir. "J'écoute plutôt de la musique classique, du punk, mais pas de metal", confie le premier. Mais ils semblent pourtant enthousiastes à l'idée de voir ce groupe "mythique", pour lequel on ne leur reprochera pas de pogoter – "pas comme pendant le concert de ZZ Top l'année dernière".

Slaytanic

Puceaux comme experts en Slayer affichent tous le même enthousiasme à l'idée de revoir les auteurs du tube "Mandatory Suicide". Les sous-bois qui ornent le Zénith de Paris résonnent des rires impatients du public, avide de jouer les bad guys et de brandir les cornes lorsque les projecteurs se tamiseront pour laisser place au thrash metal. Vous pensiez les metalleux tristes comme des cailloux ? Détrompez-vous : le fun fait partie intégrante de l'attirail du groupe et de ses fans. Même si le destin a décidément un drôle de sens de l'humour : il fallait que la date de sortie de leur neuvième album God Hates Us All tombe un 11 septembre 2001. Forcément.

Même s'ils étaient moins visibles que de nombreux autres épouvantails metal, Slayer a réussi à énerver beaucoup de monde. Après tout, une de leurs chansons traite des horreurs du camp d'Auschwitz et du docteur Mengele. Leur fan club le plus célèbre se nomme la Slaytanic Wehrmacht (tout en finesse). Leur logo ailé hérisse les sentiments pseudo-antifascistes de tout un tas de gens. Dans ce cas, pas surprenant qu'inquiète à l'idée de confier sa passion pour Slayer auprès d'un journaliste (la presse généraliste a encore bien du mal à se saisir de la culture metal), Maryline s'attarde sur cet aspect sulfureux du groupe pour rassurer :

Ils ont souvent été accusés de nazisme à cause de leurs nombreuses références, mais ils dénoncent : ils en parlent avec le recul d'un historien. Il y a une violence dans la musique, dans les paroles... mais dans le metal, en règle générale, il n'y a pas de politique, ni de religion.

Aux côtés de groupes comme Laibach, Throbbing Gristle, Killing Joke ou beaucoup d'autres, ils ne sont pourtant pas les premiers à se saisir d'une parodie d'esthétique fasciste pour mieux s'en moquer. Pas vrai Sid ?

Et aujourd'hui ?

Reste cette question que se posent certains, tellement aigris de ne pas avoir assisté à la tournée de 1985 aux côtés de Venom et d'Exodus qu'ils ont décidé d'en dégoûter les autres : voir Slayer en 2015, ça a encore du sens ? "Ceux qui disent ça n'ont qu'à écouter Repentless, leur dernier disque, ils comprendront que c'est reparti ! Y'a rien à dire, c'est génial, quoi. Du thrash comme on aime à la Reign In Blood", m'explique avec aplomb Cyril, 18 ans.

"Ils ne vieillissent pas. La musique reste toujours la même. Sur scène ils sont toujours aussi puissants, c'est toujours aussi solide... J'ai toujours autant de plaisir à payer pour les voir", d'après Philippe, 18 ans aussi. "C'est dans les vieux pots qu'on fait la meilleure soupe et un groupe qui dure aussi longtemps, qui est encore autant demandé, ce n'est pas pour rien : c'est vraiment de la bonne musique pour les amateurs du genre. C'est du bon metal !", estime de son côté Emmanuel, 39 ans, issu de ce trio de types qui n'avaient encore pas vu le groupe en concert.

Les cornes, c'est trop mainstream... (Crédits image : Theo Chapuis pour Konbini)

À 37 ans, Thomas en a vu, des concerts. Pourtant, lui aussi est tout aussi enthousiaste que les autres : "Je ne fais pas partie des puristes qui disent que Slayer est fini depuis que Dave Lombardo est parti et que Jeff Hanneman est mort : l'année dernière encore, j'ai pris une bonne tatane ! D'ailleurs leurs deux remplaçants, Paul Bostaph et Gary Holt insufflent une bonne dynamique".

Difficile de lui donner tort : cascade de riffs tranchants comme des lames, solos de guitares aux gammes impies, avalanche de double pédale... 34 ans après s'être formé à Huntington Park, dans la banlieue sud de Los Angeles, Slayer règne encore et abat un déluge de classiques sur la nuque de ses fans – qu'ils soient de la première comme de la dernière heure. Ce soir à Paris, plus de 6000 bouches s'ouvraient de concert pour hurler les dernières paroles du refrain de "War Ensemble" :

The final swing is not a drill, it's how many people I can kill !

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