Entretien : la dernière séance photo de Kurt Cobain, vingt ans plus tard

On a rencontré Youri Lenquette, un soir vers 18 heures. Ce photographe français a eu le "douteux privilège" de capturer les derniers instants du chanteur de Nirvana, un flingue à la main.

Kurt Cobain

© Youri Lenquette, France, Paris, en 1994.

Quand Youri Lenquette débarquait dans les locaux de Konbini, on approchait un photographe qui s'étonnait, la cinquantaine passée, de faire la tournée des médias, plus de vingt ans après la mort de Kurt Cobain :

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"Je ne pensais pas que ça intéresserait autant les gens, après tant d'années."

Mais d'après lui, deux raisons justifient cet engouement nostalgique autour de la figure du leader de Nirvana :

"D'une, beaucoup de décideurs actuels dans les médias français étaient fans de Nirvana. De deux, plus le temps passe et plus je crains que Nirvana ait été le dernier avatar du rock."

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Retour vers le passé, avec du Nirvana dans les oreilles.

Konbini | Que représentait Nirvana pour vous au début des années 90 ?

Youri Lenquette | À l'époque, j'étais journaliste musical et j'avais commencé à les écouter dès leur premier album. Il faut savoir que j'ai toujours beaucoup aimé le rock. Mais attention ! Le vrai rock, celui qui vous prend aux tripes, celui qui est tranchant, un peu sexy, pas comme Led Zeppelin ou les Pink Floyd.

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Et quand Bleach est sorti en 1989, je me suis dit "tiens, voilà un groupe intéressant qui revient aux fondamentaux du rock". 

K | La première rencontre avec Kurt Cobain, ça ressemblait à quoi ? 

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Fin 1991, Best, le magazine pour lequel je travaillais, m'a proposé de prendre contact avec Nirvana lors de leur passage aux Trans Musicales de Rennes. L'idée était de faire un reportage photo sur leur tournée australienne. Après leur concert, je suis donc allé les voir. On s'est présenté et on s'est donné rendez-vous en Australie un mois plus tard.

Une fois là-bas, c'était la folie. Le groupe avait booké une tournée avant la sortie de Nevermind, et vu que le groupe ne s'attendait pas à un tel succès, ils se sont retrouvés à jouer dans des petites salles prévues pour une centaine de personnes avec un millier de spectateurs dehors en train de les attendre.

J'étais dans le hall de l'hôtel quand ils ont appris qu'ils avaient doublé Michael Jackson dans les charts. L'air de rien il étaient fiers pour un groupe qui joue ce genre de musique de détrôner la pop. Tout d'un coup, ils comprenaient que ça allait changer fondamentalement la donne.

K | Comment avez-vous rencontré Kurt Cobain ? 

Un soir tard, à l'hôtel, alors que j'écoutais comme à mon habitude des disques de punk des sixties dans ma chambre, Kurt Cobain a frappé à ma porte - il faut savoir qu'il était insomniaque - intrigué par la musique. Il est revenu plusieurs fois ensuite et à chaque fois on écoutait de la musique et on parlait de tout et de rien. Vu que j'étais âgé de 35 ans et lui de 25, j'avais l'impression qu'il cherchait en moi les conseils d'un aîné.

C'est là qu'on a commencé à vraiment sympathiser. Malgré tout, je devais réaliser la séance photo pour mon magazine, mais vu qu'on était amis et qu'il détestait être pris en photo, Kurt en profitait pour toujours la remettre à plus tard. C'était un peu le mauvais côté de notre amitié.

Avec son attitude, tête baissée, capuche de sortie, ça coupait court à toute envie de le photographier. À Melbourne, alors que je n'avais toujours pas eu d'images, un photographe de Rolling Stone m'a grillé la priorité.

Affiches de la tournée australienne de Nirvana en 1992

Affiches de la tournée australienne de Nirvana en 1992.

On m'a invité ensuite à aller à Brisbane puis Perth. Finalement, j'ai quand même réussi à choper le groupe au complet, juste avant qu'ils ne reprennent l'avion pour les États-Unis. Ça s'est déroulé derrière l'hôtel, un peu à l'arrache. Mais bon.

K | Quand avez-vous revu Nirvana ?

Ils sont venus jouer au Zénith à Paris en juin 1992. Ensuite, je suis retourné les voir en 1993 à Seattle pour In Utero et j'ai pu refaire une petite séance photo vite fait avec eux. Depuis la tournée australienne, tout avait pris une proportion différente.

Ils étaient un peu dépassés par leur succès, déboussolés par ce qui leur arrivait.

K | Dans quel état d'esprit était Kurt Cobain à cette époque ?

Il faut savoir que Kurt Cobain était de base assez fragile psychologiquement, et que le succès, la pression, la fatigue des tournées, sa femme et la dope étaient difficiles à gérer pour lui. Il était aussi très renfermé sur lui-même.

Il n'arrivait pas à ouvrir la bouche dès qu'il y avait plus de trois personnes à une table. Alors lui demander d'être le porte-parole d'une génération, c'était un peu compliqué. Et en plus, l'héroïne, ça ne l'aidait vraiment pas.

Si on veut arriver à survivre dans ce grand cirque que peut être la gloire ou le succès, je pense qu'il faut être capable de se détacher, de savoir que la partie show doit se différencier de la partie "soi-même". Tout cela n'est qu'un grand jeu mensonger. Kurt Cobain n'avait pas cette distance.

K | Il regrettait le succès ?

Oui, surtout autour de l'année 1994. Il était parano, il pensait que tout le monde le détestait. Kurt rejetait le show business mais en était paradoxalement l'incarnation sans le vouloir. Je présume que c'est un peu pour ça qu'il venait souvent chez moi, à Paris, à cette époque, et se vautrait sur le canapé avec sa guitare. Mon coloc', qui ne le connaissait pas, se demandait qui était ce type qui restait chez moi à ne rien faire (rires).

Je ne suis pas certain qu'il aurait voulu rester dans un groupe de rock qui tourne, qui fait des clips. Il aurait pris, s'il était encore vivant, la direction d'une cabane, au fin fond d'une forêt et aurait continué à faire la musique qu'il aime, qu'elle plaise ou non, à la manière d'un JJ Cale ou d'un Tom Waits, sans vouloir être l'incarnation de quelque chose.

K | En 1994, vous êtes photographe depuis...

... une bonne dizaine d'années, en tout cas dans ma tête. J'ai appris sur le tas. Pour certains artistes, comme Iggy Pop ou Public Enemy, il suffisait de leur dire "top, allez-y !" et je pouvais les suivre. D'autres, il fallait être plus directif, leur donner des consignes : tout dépend de leur psychologie. Pour Kurt, impossible de lui faire faire quelque chose.

K | Comment en êtes-vous arrivé à réaliser cette fameuse séance photo ?

Il est venu plusieurs fois chez moi au cours de sa tournée en France au mois de février. Le lendemain de leur concert au Zénith auquel j'avais dû l'amener en urgence, Kurt vient chez moi pour m'annoncer qu'il aimerait faire une session photo. Évidemment, je ne l'ai pas cru. Il faut dire qu'il m'avait tellement envoyé balader ! J'étais si convaincu qu'il ne viendrait pas que je n'avais rien préparé.

J'avais même libéré ma maquilleuse et mon assistante. Et là je reçois un coup de téléphone : "Je suis dans le taxi, on arrive dans cinq minutes." Branle-bas de combat : je retourne au studio, j'appelle un pote photographe fan de Nirvana.

Kurt est arrivé avec le reste des membres avec de grosses plaques d'eczéma sur la figure. Au départ, je voulais le convaincre de ne pas faire la séance. Il s'est même déguisé une première fois avec du fond de teint noir qu'une copine métisse lui avait filé : on se croyait dans une comédie des années 30 ! Heureusement, une autre copine à moi lui a prêté sa trousse de maquillage. La séance a commencé vers 22h30, et là il a insisté pour poser avec son flingue.

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Kurt Cobain, The Last Session, 1994, Paris © Youri Lenquette

K | Pourquoi se baladait-il avec un flingue ?

Personne ne le sait, je ne lui ai pas posé la question. Sûrement pas pour de bonnes raisons : il n'était pas en danger de mort. Au début, je ne voulais pas mais il a insisté pour jouer avec. Toutefois, il y avait une ambiance plutôt bon enfant durant la session. Après il a pris le chapeau avec des plumes noires, sans lâcher son flingue. Ce n'était pas lugubre ou quoi que ce soit. Kurt, même avec un flingue, évoquait tout sauf le mec agressif et violent.

À ce moment-là, je n'imaginais pas du tout que ça allait finir comme ça. On a fait quelques photos avec les autres membres, et sur le coup de 1h30 du mat, ils ont pris leur taxi. Le lendemain il devait partir pour Rennes, avant-dernier concert de la tournée française.

K | Le flingue, c'était un message ?

Non, je crois que c'est une succession de coïncidences. Il savait très bien que ça faisait un moment que j'attendais de faire une vraie séance photo avec lui. Je pense qu'il a voulu enfin me donner l'opportunité de le faire ce soir-là. Et puis c'est un grand classique des rockeurs que de poser avec une arme à feu durant une séance photo. Sur le moment, il n'y avait vraiment pas matière à s'inquiéter.

Aussi, si on croit à la thèse du suicide, ça implique deux choses qui ne collent pas. Premièrement, pour aller voir un pote afin de mimer son suicide sans que ce dernier ne le sache, il faut franchement être machiavélique. Ça, ce n'est pas du tout Kurt. Ça ne collait pas du tout avec sa personnalité.

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Kurt Cobain et Youri Lenquette façon Polaroid en février 1994 © Youri Lenquette

Deuxièmement, vu qu'il déprimait, je lui avais proposé de partir en voyage avec moi au Cambodge pour faire un break. On avait bloqué une quinzaine de jours en mai pour ça, pour revoir le site d'Angkor, dont il avait aimé mes images. Et quelqu'un qui a prévu de se suicider ne prévoit pas de partir en vacances.

J'en avais parlé à Dave [Grohl, ndlr], et on se disait que s'il avait pensé à ça, si son suicide était prémédité, ça aurait été un sacré enculé.

K | Que pensez-vous des théories conspirationnistes ? 

Je ne vois personne autour de lui qui aurait eu un intérêt à lui faire du mal et qui ait pu être capable d'organiser un tel meurtre. Ce que je crois, c'est qu'il s'est retrouvé seul chez lui, qu'il déprimait et qu'il était là à se dire "j'en ai marre, c'est tous des cons, ils vont bien voir".

Contrairement à Ernest Hemingway qui voulait arrêter sa vie à un moment donné et qui y avait réfléchi, pour Kurt Cobain, je vois plus ça comme une sorte de suicide d'adolescent que comme un suicide prémédité dès ma séance photo.

Kurt Cobain en première de couverture de Best en 1994

Kurt Cobain en première de couverture de Best en 1994.

K | Comment avez-vous géré la suite ? Vos clichés ont dû être très plébiscités...

La semaine qui a suivi sa mort, j'étais un peu secoué, mais soulagé de ne pas avoir donné les photos que j'avais faites lors de cette fameuse séance à Paris – sinon elles auraient été en couverture de tous les magazines. Et soudain je me suis rappelé que j'avais fait une autre séance à Seattle en 1993, où on voyait Kurt jouer cette fois avec un M-16 en plastique.

J'ai donc immédiatement appelé mon agence pour les empêcher de les diffuser et là j'apprends qu'elles ont déjà été reprises partout dans le monde entier. J'ai essayé de stopper leur diffusion mais c'était trop tard, la machine était lancée.

En ce qui concerne les clichés de Paris, des dizaines de journaux ont voulu me les acheter. Cette fois, j'ai bien prévenu mon agence de ne pas partager celles où on le voit pointer l'arme sur sa tempe, ni celles où il l'a dans la bouche. On m'a alors proposé des sommes astronomiques pour les récupérer, mais j'ai toujours refusé. Les enchères montaient tous les jours. J'aurais pu me faire 80 000 euros : de quoi m'acheter un petit appartement.

Surtout que la plupart des propositions émanaient de médias qui n'avaient jamais parlé de Nirvana du vivant de Kurt. Mais je me suis dit que s'il y avait un gamin fan de Kurt Cobain qui voyait la photo avec le gun qu'il met dans sa bouche, ça pouvait être catastrophique. J'ai donc pensé à attendre dix ans. Dix ans sans les diffuser.

K | Comment a réagi Courtney Love suite à la diffusion de ces quelques photos ?

Elle m'a attaqué à travers une tribune dans Rolling Stone. Elle m'accusait d'avoir fait du blé derrière son dos en publiant des photos issues de la séance à Seattle, prises dans le jardin de Dave Ghrol. À cette séance, il avait attrapé une carabine et l'avait mise dans la bouche. Trois clics. Fin 93, il les approuve et mon agence les donne au monde entier, sans savoir qu'il allait mourir quelques mois plus tard.

Le jour où j'apprends sa mort, c'est un dimanche d'enfer pour moi : je dois terminer un article sur Bashung et faire une session avec lui l'après-midi. Et je me dis : "Oh putain, ma photo de Seattle." Je demande à la retirer le lendemain. Mais malheureusement, dès le vendredi soir, les quotidiens ont eu accès à cette photo. J'ai dû produire des attestations afin de prouver que je voulais retirer cette image.

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© Youri Lenquette

Courtney Love a essayé de me faire passer pour un salaud alors que je ne l'avais vue que deux fois. Elle clamait que Kurt choisissait mal ses amis et que j'en étais l'incarnation.

Suite à ces fausses accusations, j'ai demandé à Rolling Stone de publier un droit de réponse. Et étant donné qu'ils "oubliaient" à chaque fois de le faire, je leur ai tout simplement envoyé les clichés que j'avais gardés pour moi avec un gros coup de marqueur dessus pour leur montrer ce que j'avais refusé de vendre, le tout accompagné d'une menace : si le magazine ne publiait pas mon droit de réponse, je vendais les clichés à leurs concurrents. Inutile de dire qu'ils l'ont fait dès le lendemain.

Ensuite, à l'occasion de la commémoration des dix ans de la mort de Kurt Cobain, j'ai accepté de vendre deux autres photographies de la session à Paris à des magazines, ce que je regrette vu qu'elles se sont vite retrouvées sur Internet.

K | Kurt Cobain est selon vous la dernière icône "rock"...

Nirvana vient d'une époque où la musique avait encore une véritable portée. Aujourd'hui, toute la mythologie autour de ce genre a disparu : la musique est devenue un produit qu'on consomme comme les jeux vidéo ou les séries. Et même s'il y a de très bon groupes, plus jamais on ne vivra ce type de renouveau musical.

Aujourd'hui, j'ai l'impression que la fonction du rock a changé : il n'est plus aussi utile, n'a plus la même pertinence. D'une manière générale, la musique a des capacités à agir sur l'ordre sociologique et beaucoup moins sur des problèmes économiques.

Quand j'avais 15 ans, avoir les cheveux longs, sortir avec sa copine ou écouter du rock, c'était tout un tas de choses qu'on voulait conquérir. En revanche, du boulot, on en trouvait. Les jeunes d'aujourd'hui sont confrontés à un rapport inverse : le côté sociologique a disparu. Par contre, la musique ne répond pas aux questions existentielles que la jeunesse se pose.

Du style :

Comment je vais m'en sortir ?

Propos recueillis par Louis Lepron et Sarah Barbier

Par Sarah Barbier, publié le 04/04/2014

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