On a rencontré S.Pri Noir pour parler de son rap, entre lumière et obscurité

Collaboration avec Adidas, feats avec les gros noms du rap français, sortie de son single "Skywalker", S.Pri Noir est sur tous les fronts en ce moment. En plein tournant d’une carrière qui prend son envol, on a rencontré le rappeur du XXe arrondissement afin d’évoquer avec lui son parcours, sa vision du rap mais aussi de la politique. 
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Blanc comme neige dans son dernier clip, il semble que S.Pri Noir n’ait pas basculé du côté obscur de la force. Pourtant, à l’écouter, la tentation est présente et son rap, tout comme son esthétique (clip, artwork, vêtements), est teinté d’une noirceur qui cohabite avec la luminosité de sa démarche. Irradiant sur scène et en interview, le rappeur est tout autant capable de débiter un egotrip léger, que de déposer un voile épais et obscur sur sa musique en dépeignant le quotidien d’une jeunesse précaire, le vide des actions politiques mais aussi le racisme ambiant et systémique.

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Une complexité qui séduit aussi des univers artistiques très divers. Récemment invité à se produire sur la scène de la Gaîté lyrique pour la soirée Viceland, ou encore au Zénith de Paris pour la dernière date du S-Crew en mars dernier, S.Pri Noir collabore aussi bien avec Black M et la Sexion, qu’il a rencontrés au début de son parcours, qu’avec Nekfeu et son entourage, lui donnant la réplique dans "Saturne" le temps d’un couplet où l’efficacité de son flow fait presque oublier les deux autres interprètes du morceau.

Loin d’être un rappeur de feat, S.Pri Noir essaye de prendre le temps créer à une époque qui file à toute allure. S’il n’a pas sorti de longs projets depuis Le monde ne suffit pas en 2015, ces derniers singles confirment sa volonté de capter l’ère du temps pour sortir le meilleur de son rap, mais aussi de ne pas oublier de mêler à la clarté, un peu d’obscurité.

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Konbini | Quand et où es-tu né ? 

S.Pri Noir | Je suis né en 1847. Je viens de Paris XXe, d’une cité qui s’appelle Fougères. Je suis d’origine sénégalaise.

Tu es mystérieux.

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Sur mon âge oui.

Tu as commencé à rapper à 17 ans, comment en es-tu venu au rap ?

Via l’intermédiaire de mon cousin. Il allait régulièrement au studio. Un jour, il m’a proposé d’écrire un texte. Puis, ça a commencé comme ça. J’ai kiffé et après j’ai enchaîné. 

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La première étape, c’était le label Nouvelle Ecole ? Comment ça a commencé ?

À la base, on était quatre : Xa, Moblack, Still fresh et moi. On venait tous du même quartier. C’était pas structuré, on kiffait juste la musique ensemble et au fur et à mesure que les opportunités sont arrivées, on a commencé à se structurer autour du label Nouvelle Ecole.

Dans ton premier EP OSS Licence to Kill, tu as un feat avec Black M, comment s’est initiée la rencontre avec la Sexion ?

J’ai rencontré le collectif de l’Institut et la Sexion via Abou 2Being qui est en connexion avec des gars de mon quartier. Au début, on a échangé "rapologiquement" lui et moi. Ensuite, il m’a présenté à l’Institut puis j’ai rencontré la Sexion. 

Autre gros crew que tu côtoies, c’est l’entourage de Nekfeu. Comment as-tu intégré cette sphère?

Je les ai rencontrés aux prémices de mon rap en 2009. On se voyait dans des ambiances rap. On se connaît depuis l’époque des freestyles. Y avait pas mal d’open mic, c’était même avant les rap contenders, on est restés plus ou moins en contact. On a continué à bosser ensemble. 

J’ai l’impression que rares sont les rappeurs qui peuvent naviguer entre les crew tout en séduisant les différents publics, est-ce que c’est correct de dire que tu es un caméléon du rap ?

Toutes ces connexions-là, c’est des connexions amicales plus que des choix artistiques. C’est des gens que je connais, avec qui j’ai des affinités. On fait la même chose alors pourquoi pas échanger des featurings. Après tout ce que tu viens de dire, je me retrouve dans tous ces codes-là. Je kiffe la musique en général, j’aime kicker, j’aime la mélodie, ça me correspond.

Et en même temps, j’ai l’impression que tu ne veux pas forcément t’intégrer à un groupe et t’enfermer dans une image ?

Non, même dans ma vie, j’aime bien explorer des nouveaux trucs. C’est ce qui est intéressant. Après, il y a des mecs qui sont bien dans un seul truc et qui s’y confortent très bien. Moi, je préfère le renouvellement, la nouveauté. Les clivages serrés, c’est pas trop mon truc. 

Il y a d’autres rappeurs avec qui t’aimerais travailler et qui t’inspirent ?

Des trucs fous, des gens comme Jay-Z, Travis Scott, Kanye West, Dipset. Puis il y a des mecs comme Phil Collins dont l’univers instrumental m’inspire beaucoup.

Et tu samples Goldman dans “un sac plein d’oseille”.

Goldman possède une plume de ouf, même ses mélodies sont géniales. Il y a aussi les artistes comme Michel Berger ou France Gall. 

Pour revenir à ta musique. T’as enchaîné les EP avec OOS Licence to Kill et Le Monde ne suffit pas, j’ai l’impression qu’en ce moment, tu prends plus ton temps et que ton travail est plus cohérent.

Depuis la sortie de mon EP en 2015 Le monde ne suffit pas, il s’est passé plein de trucs dans ma vie. Puis, le rap a changé, la consommation du rap a changé. T’es plus obligé de sortir un projet pour pouvoir exister dans le rap. Avant, je faisais un projet par an, là, ça fait deux ans que j’ai pas sorti de projet. Ça m’a permis d’avoir plus de temps pour faire mes sons. Au niveau de la musique, ça m’a permis de tester des trucs différents et d’habituer les gens à me voir sur des formats qui peuvent être, pour certains, diamétralement opposés même si ça ne l’est pas pour moi. Ça permet aussi aux gens de s’habituer à ce que je vais proposer dans l’album.

Tu parles d’un tournant du rap, t’aimes bien cette époque où tout va très vite ?

Oui et non. Oui, parce qu’on a des outils qui font que la musique est beaucoup plus accessible et c’est super cool. Tout est plus accessible pour les artistes. Du coup, t’as beaucoup plus d’artistes et de propositions artistiques, ça permet de faire évoluer le mouvement. Après, je trouve dommage que le public, parfois, ne sache pas apprécier un album sur la durée et redemande directement un nouvel album. Avant, tu pouvais consommer un album sur une longue durée. Par exemple, l’album de Doc Gynéco, il y en a eu qu’un, tu vois ce que je veux dire. Les gens ont pu le digérer, ils ont pu le réécouter, l’apprécier vraiment. Aujourd’hui, ça s’enchaîne et les gens en redemandent encore plus et t’as parfois du moins bon, car les artistes sont obligés d’aller vite. C’est ce qui me gêne dans ce truc-là mais sinon tout le reste, c’est bien pour la musique rap en France.

Quand t’écris, t’es dans cette optique de créer sur la durée ou de produire ce qui te correspond sur le coup ?

Je suis dans l’optique de faire un son qui dure. Il y a des sons que j’écoutais dans les années 2000 et je les réécoute aujourd’hui, et ils ont pas pris une ride. Par exemple, les sons de Michael Jackson, les gens les écoutent encore et les kiffent autant. Pour moi, c’est par ces sons-là que t’arrives à attraper une vraie science.

T’es un ancien champion de foot américain. Est-ce que ça influence ta façon de travailler ton rap ?

Ça n’influence pas mon rap directement mais ça influence ma manière de travailler avec les gens. Au football américain, on t’apprend que même le dernier des remplaçants est aussi important que le premier titulaire ou que le mec qui met tous les touchdown. Les équipes de foot américain sont de vraies machines de 50 joueurs. Quand tu regardes un match, tu vas voir que le mec qui a marqué, ce n’est pas comme au foot où tu vas avoir le temps de voir que le milieu ou le défenseur est bon. Hors, au foot américain, si le mec marque, c’est parce que le défenseur dans l’ombre a réussi à bloquer un autre mec. On t’apprend donc que chaque personne est importante et que s’il manque quelqu’un, le résultat sera différent. C’est pareil avec le rap. On pense souvent qu’au rappeur, mais y a aussi ceux qui font les instru, le manager qui fait le taff autour, le mec qui fait ta pochette, la maison de disques qui met ton album dans les bacs, ton backeur, ton DJ sur scène… Il faut tous ces métiers autour pour donner le résultat final incarné par le rappeur.

T’es d’ailleurs plus “Skywalker” que “Skyfall” en ce moment, ça représente quoi ?

C’est des personnages de fiction mais qui correspondent super bien au genre humain ou du moins à ce que je suis. Par exemple, James Bond, c’est un gars qui est dans l’urgence dans ses missions mais même dans le speed, il essaye d’avoir une petite touche d’humour. Je trouvais que ça me correspondait. Tu prends Anakin Skywalker, il est tiraillé entre le bien et le mal et je pense que le genre humain connaît les mêmes tiraillements. L’idée, c’est d’aller vers le bien et ça me correspond aussi. C’est pour ça que là, j’ai pris Anakin Skywalker et que le prochain aussi, ce sera un personnage de fiction qui me correspond tout autant. 

Il y a de l’egotrip dans ton rap, mais tu parles aussi beaucoup du quotidien, d’une jeunesse précaire et aussi du racisme. Ce sont des thèmes qui te sont chers ?

Si je peux, à ma petite échelle, mettre en lumière le quotidien d’une jeunesse qui n’a pas forcément de porte-parole au niveau politique ou au niveau des médias grand public, en exposant mon point de vue, car ça reste toujours mon point de vue et mon expérience, je le fais. Je pense que c’est ça le rap, c’est raconter son expérience et après, des gens vont se reconnaître dans ce que toi t’as vécu.

Tu es d’ailleurs très impliqué dans la lutte contre les inégalités. Tu as participé à la B.O. du film La Marche mais aussi à un projet sur le procès de Zyed et Bouna avec l’association Stop le contrôle au faciès. C’est important de mettre ton rap au service de ces causes ?

On est venu vers moi pour participer à la bande-son de La Marche. Au départ, je ne connaissais pas la marche pour l’égalité et contre le racisme qui est parti des Minguettes en 1983. On m’a raconté l’histoire et j’ai dit oui direct car je trouvais que ça correspondait énormément à l’actualité. Concernant le projet avec l’association Stop le contrôle au faciès, j’ai directement dit oui. Le contrôle au faciès, j’ai connu, je connais et je connaîtrai toujours. De ce côté-là, je suis assez pessimiste, je pense que ça ne changera pas. Je pense que c’est super important de participer à des causes comme celles-ci. Des causes qui sont ancrées dans le réel. C’est pas utopique ni fictif. J’ai donc accepté avec grand plaisir.

Dans le morceau "Paramètres", tu dis "Va dire aux politiques qu’aux élections on votera pas - Ça augmente pas nos putains de payes - On se sent pas représentés", c’est toujours ce que tu ressens ?

Parfois, t’as pas le temps d’expliquer tout ce que tu écris. Quand je dis ça, c’est un message qui s’adresse directement aux politiques. Je ne veux pas dire que je ne vais pas voter, ou inciter les gens à ne pas voter, c’est simplement dire aux politiques qu’aujourd’hui, on ne se reconnaît pas en vous, ni en vos messages, en vos positions ou en vos programmes qui sont fakes. On sait très bien que vous n’allez jamais les appliquer. Et aujourd’hui, c’est le même état d’esprit, c’est même encore pire tu vois. Aujourd’hui, je vais aller voter mais par défaut car je n’ai pas le choix. Je vais aller voter mais c’est par pur dépit.

Tu joues beaucoup sur le noir et le blanc dans ton esthétique (clip, pochette, vêtements). Qu’est-ce qui se cache derrière cette attention particulière aux couleurs ?

C’est comme ce que je te disais par rapport à Skywalker et James Bond, c’est des personnages à la fois très noirs mais aussi archi blancs dans leurs actions. James Bond possède le permis de tuer. Son métier, c’est éliminer des gens en masse mais en même temps, il œuvre pour le bien. Pareil pour Anakin, il passe du clair à l’obscur puis il revient à la clarté. Pour moi, c’est pareil, il y a des trucs que j’ai faits dans ma vie et que je regrette aujourd’hui. Il y a une dualité qu’on peut d’ailleurs ressentir dans mes textes.

Par Sophie Laroche, publié le 08/05/2017

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