On a parlé rap, religion et sampling avec le légendaire soulman Lee Fields

À 68 ans, cet homme pieux a connu le succès très jeune, une traversée du désert, et a remonté la pente.

Son nouvel album, It Rains Love, est certainement l’un ses meilleurs. Nous l’avons rencontré et lui avons posé quelques questions.

Konbini | Après 50 années de carrière, qu’est-ce qui vous permet d’avoir encore l’inspiration pour sortir de nouveaux albums dans un genre musical auquel vous ne dérogez jamais ?

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Lee Fields | Ce qui m’inspire, c’est que j’aime les gens. Je les aime, et je pense que chanter des choses positives peut trouver un écho chez des personnes plus jeunes. Je veux qu’elles se disent qu’elles peuvent aussi chanter des textes comme les miens. Il y a tellement de malheurs dans notre monde que chanter est extrêmement important.

Est-ce que vous vous considérez comme un pilier de cette nouvelle vague soul qui a émergé après 2005 avec Charles Bradley, Leon Bridges, Michael Kiwanuka ou encore Sharon Jones ?

Notre musique connaît une seconde jeunesse. La nouvelle génération adore voir des musiciens sur scène, des vrais. On ne rejoue rien, tout est enregistré live en studio. Il y a ce danger de faire une fausse note, mais mes gars n’en font aucune. Mais l'éventualité est là ! L’excitation que ce risque procure est unique, et je suis heureux d’avoir pu l’inculquer à d’autres artistes.

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On dit souvent que votre son, ou celui de Charles Bradley et Sharon Jones par exemple, est le même que celui des années 1970. Mais il y a tout de même de grandes différences : quelles sont-elles ?

Si on écoute bien, on se dit que ça sonne comme dans les sixties ou les seventies, oui. Mais si on écoute vraiment, ça sonne comme aujourd’hui. Nous n’essayons pas de gommer ce qui s’est fait auparavant, c’est impossible. Nous prenons un peu de ce qu’ils faisaient, mais en l’emmenant dans une autre dimension. Nous faisons renaître la musique. Les thèmes sont différents aussi, ils sont très actuels.

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Est-ce qu’il y a une question de groove aussi ?

Oui, forcément. Je crois que si autant de jeunes gens viennent à nos concerts, c’est parce que nous croyons vraiment à cette musique. Nous croyons que l’orgue Hammond, que la trompette, que le saxophone ne sonneront jamais aussi bien que si l’on utilisait des machines ou des samples. D’ailleurs, plusieurs rappeurs ont samplé ma musique, comme Travis Scott par exemple.

Justement, que pensez-vous du rap ?

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J’ai un grand respect pour les rappeurs. Mais je peux prendre les plus gros tubes de rap, les passer chez moi, je sais que quelqu’un me dira : "Lee, coupe ça tout de suite !" Car ce qui sort de ces chansons, cette vulgarité, n’est pas fait pour tout le monde. Les artistes ont une responsabilité envers le public.

Tu peux dire ce que tu veux dire sans utiliser un tel langage, qui heurte les gens disons "normaux". Si ta musique fait sortir des personnes de la pièce, c’est qu’il y a un problème, non ? Quand j’ai commencé dans le milieu, ce genre de morceaux étaient rares. Aujourd’hui, c’est la norme. Nous, nous faisons de la musique décente. Il y a un Dieu, et il nous entend.

Le fait que Travis Scott, J Dilla, J. Cole ou A$AP Rocky aient samplé votre musique, qu’est-ce que cela vous inspire ? Cela vous surprend ?

Les rappeurs passent par le label pour négocier tout ça. Quand Travis Scott a samplé mon titre "All I Need" [pour en faire le tube "Antidote", ndlr], j’ai juste donné mon autorisation. J’étais très reconnaissant envers sa démarche. Emmener ma musique vers un public qui n’aurait jamais entendu parler de moi, c’est incroyable. Merci à lui.

Pourtant, beaucoup d’artistes n’apprécient pas cette démarche et considèrent que c’est de la triche, voire du vol lorsqu’il n’y a pas d’autorisation demandée…

Beaucoup de fans de Travis Scott viennent à mes concerts désormais, comment peut-on se plaindre ? Et puis, ça rapporte de l’argent, soyons honnêtes.

Vous parliez du fait que vous vouliez délivrer un message positif dans votre musique… Le fait que Travis Scott, qui peut être vulgaire, utilise l’une de vos chansons pour quelque chose de totalement différent ne vous dérange pas ?

Ils utilisent ma musique pour quelque chose que je n’aurais jamais fait, c’est certain. Mais s’il pense que, pour lui, c’est une bonne chose, alors je n’ai pas de problème avec ça. Je ne cherche pas à dire aux autres musiciens ce qu’ils doivent faire. J’ai ma vision des choses, mais je ne l’impose pas. Jamais. Si c’est fait légalement, dans un bon esprit et sans hypocrisie, alors ça me va. C’est le plus important. Dieu autorise cela. Mais c’est certain, jamais je ne ferai un titre comme celui de Travis Scott.

Vous êtes donc quelqu’un d’extrêmement pieux…

J’ai été élevé comme ça, dans cette croyance très forte, dans cette crainte du jugement divin. Je ne suis pas un homme parfait, mais je pense que ma foi et ce qu’elle me pousse à véhiculer me permet d’être pardonné. Nous avons besoin de principes.

Vous êtes arrivé à New York à l’âge de 17 ans, seul. Comment cela s’est-il passé ?

Quand je vivais en Caroline du Nord, un de mes amis est venu me voir en disant : "Mec, tu peux réussir à New York." J’avais joué avec tous les meilleurs groupes du coin, dans tous les meilleurs endroits. Il n’y avait rien à faire de plus. J’avais le choix entre partir pour Detroit, Memphis, ou New York. Je ne connaissais personne à Detroit, ni à Memphis. Mais cet ami m’a dit que si je venais à New York, je pourrais venir chez lui.

Alors, à 17 ans, et avec 20 dollars en poche, je suis parti. Ma mère était très triste, je n’oublierai jamais les larmes qu’elle a versées quand elle a vu le bus démarrer. Avec le recul, je déconseillerais vivement à une jeune personne de faire cela. J’étais très naïf. Il y a beaucoup de dangers dans cette ville. New York peut être très hostile, surtout pour les nouveaux venus. Mais je n’y pensais pas. J’ai été chanceux.

Ça a été une période difficile pour vous ?

Bizarrement, non. Quand je suis arrivé, mon ami venait d’avoir un bébé, il ne savait pas que j’allais débarquer chez lui. Il m’a vu devant sa porte, et ses yeux sont devenus plus gros que des pièces de 50 cent [rires]. Il était sous le choc, il disait : "Qu… qu… quoi ? Tu ne m’as jamais dit que tu venais. Où est-ce que tu loges ?" Et je lui ai dit : "Eh bien, chez toi !" Sa femme et lui m’ont fait comprendre que je pouvais rester, mais qu’il fallait que je trouve un travail.

Le lendemain, il se mariait, je n’étais même pas au courant. À la réception, j’ai rencontré un type qui m’a emmené dans un club sur Fulton Street. Il m’a permis d’y jouer et de payer mon loyer pendant plus d’un mois. À cet âge, si jeune, pouvoir se loger et vivre en chantant à New York, c’était quelque chose d’incroyable. Et puis les concerts se sont enchaînés, tout est allé très vite, et ça ne s’est jamais arrêté jusqu’aux années 1980.

Que s’est-il passé dans les années 1980 ?

À la fin des années 1970, les choses ont commencé à ralentir pour moi. La musique avait changé, et j’ai investi dans l’immobilier. Je suis devenu un vrai businessman, je ne faisais plus de musique. J’avais perdu le désir de monter sur scène. Et puis, il y a eu une tragédie dans ma famille [long silence].  La sœur de ma femme a été tuée par son mari, qui s’est ensuite suicidé.

Nous avons alors accueilli leur enfant dans notre foyer, nous l’avons élevé. Mon enthousiasme pour la musique était parti, je ne pouvais plus me permettre d’être sans arrêt sur la route.

Qu’est-ce qui vous a redonné goût à la musique et à la scène ?

En 1987, j’ai acheté un immeuble de trois étages, avec un restaurant spécialisé dans les poissons au rez-de-chaussée. Quand j’ai emmené ma femme voir le bâtiment, elle m’a dit : "Il est très beau cet immeuble, mais qu’est-ce que tu y connais au poisson ?" Je lui ai répondu : "Eh bien, je sais juste que ça a bon goût." Elle m’a fait comprendre qu’il fallait que je m’investisse dans ce que je connaissais le mieux : la musique. Avec l’argent que j’avais gagné, j’ai racheté du matériel, et je me suis remis en selle.

Ça a été difficile de revenir ?

Pas tant que ça. J’ai commencé à enregistrer des chansons dans mon sous-sol, et à distribuer les copies autour de moi, à les faire écouter à toute sorte de personnes. Un jour, alors que je faisais tourner ma chanson "Meet Me Tonight", un DJ dans un club a passé ce disque. Les gens ont commencé à demander qui était le chanteur, et je leur expliquais que c’était moi. Et je suis reparti sur la route comme ça, je suis allé dans le Mississippi, en Alabama… J’ai fait les premières parties de grands artistes, partout dans le pays.

Vous retrouvez vite des musiciens avec qui vous produire ?

C’était au milieu des années 1990. J’avais rendez-vous pour l’enregistrement d’un album, je m’attendais à voir des musiciens noirs, des mecs qui sentaient la soul. Je frappe à la porte, on m’ouvre, et là, je vois ces gamins, ils avaient 19-20 ans : The Soul Providers. J’étais très surpris.

Nous avons parlé, ils en connaissaient un rayon, et avaient déjà appris les morceaux que je voulais jouer. Sharon Jones était aux chœurs. J’ai ensuite rejoint un groupe, on était cinq sur scène, ça nous permettait de jouer sur les petites scènes, dans les bars. Puis, les Soul Providers ont pris Sharon comme chanteuse principale, et se sont finalement appelés The Dap-Kings. On a tous signé sur le label Desco Records.

Comment avez-vous rencontré les musiciens The Expressions, qui vous accompagnent encore aujourd’hui ?

Par Leon Michels, qui était à la fois actif dans les Soul Providers et dans le projet Dap-Kings. Il y a une dizaine d’années, il a décidé de créer son propre label, et m’a demandé d’enregistrer quelques chansons. Deux semaines plus tard, il m’appelle pour me dire que l’album est terminé. Je lui dis : "L’album ? Quel album ?" Et il me montre le disque de My World. Je suis rentré chez moi, j’ai vu ma femme et lui ai dit : "Hey baby, check this out !" Depuis, les choses sont allées de mieux en mieux.

Vous avez toujours chanté de la soul music. Est-ce grâce à vos musiciens, The Expressions, que vous parvenez à moderniser votre son tout en rendant hommage à la musique d’antan ?

J’ai touché à de nombreux styles musicaux, notamment en chantant sur les chansons des autres. Mais la soul est ce que je préfère chanter car elle requiert de l’humain. C’est l’humain qui la joue, qui l’incarne. Il n’y a pas d’algorithme. Les gars de The Expressions m’ont été envoyés par Dieu. Toutes ces années, j’ai prié pour qu’un groupe vienne à moi et comprenne ce que je ressens. Mes prières ont été exaucées. Quand tu as la foi, que tu l’as vraiment, tu attends, et tu es récompensé. Je les attendais avant qu’ils soient nés.

Ce nouvel album, It Rains Love, est effectivement très positif, très bienveillant, on a souvent l’habitude d’entendre la soul music aborder des thèmes sociaux très forts…

Ma musique ne parle pas de cela. Elle parle d’amour, de l’amour de Dieu, du genre humain. Je crois que l’amour est la réponse. Je crois que l’amour des hommes et de la planète est la seule échappatoire pour l’être humain. La Terre est comme un navire naviguant dans une mer galactique. Nous ne sommes pas réellement dans notre élément naturel, nous naviguons à contre-courant.

L’amour et l’unité nous permettent d’aller dans la bonne direction. Aujourd’hui, si tu veux entendre de la vulgarité, tu n’as qu’à allumer la radio. Si tu veux faire la fête et passer du bon temps, pareil. Ce dont on n’entend finalement peu parler, c’est de cet amour que je chante. Si j’arrive à le rendre intéressant, on se rendra compte de combien cela manque dans notre quotidien. La manière dont les gens réfléchissent se base sur ce qu’ils voient et ce qu’ils entendent.

Durant la guerre froide, on a acquis la possibilité de détruire des parties entières de notre planète en un rien de temps. Mais il n’y avait pas de risque d’extinction de l’espèce humaine. Aujourd’hui, on peut potentiellement anéantir toute vie sur Terre. Chanter quelque chose qui a du sens, c’est ma manière d’essayer de contrer cela, à mon niveau.

Par Brice Miclet, publié le 11/04/2019

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