On a fait le bilan avec Toro Y Moi, une des plus belles révélations de cette décennie

À 22 ans, Toro Y Moi réalise qu’il peut faire de la musique son gagne-pain. Des années de bidouilles et à tâtonner derrière lui, il s’impose comme fer de lance de la scène vaporwave aux côtés de son ami de Washed Out. Ce parfait self-made-man a désormais plusieurs années de carrière derrière lui. À la frontière entre le producteur et le musicien, cet artiste originaire de Caroline du Nord ne cesse de changer de son et d’approche, adepte d’expérimentations en tout genre, toujours en quête de la recette de la chanson idéale. Celle qui émeut, celle qui invite à l’écoute en boucle, celle qui appelle le corps à la danse et l’esprit à la détente. Outer Peace, son dernier ouvrage en est la plus belle preuve, véritable patchwork d’influences et de techniques, qui n’oublie pas de rappeler le savoir-faire pop de l’homme et sa propension à pondre des tubes. Il s’y essaye à des litres d’auto-tune, invite des voix singulières telles Abra ou encore Instupendo et superpose les nappes synthétiques.

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Nous l’avons interrogé quant à son évolution, sa position et ses difficultés lors d’une interview bilan. 

Peux-tu me raconter tes débuts ? 

Ma mère avait une machine à karaoké qui enregistrait sur deux bandes. J’ai commencé par enregistrer des reprises avec. Au bout d’un moment, je me suis mis à enregistrer ce qu’on faisait avec mon groupe de l’époque, puis ce que faisaient d’autres groupes sur un enregistreur à 9 pistes. À ce moment-là je suis devenu passionné d’enregistrement. Je faisais ça seul chez moi. Puis je me suis mis à créer de la musique plus électronique en 2009. Je pense qu’en découvrant J. Dilla, My Bloody Valentine, Boards Of Canada et même Ariel Pink cette année-là, j’ai eu envie de faire de la musique qui sonnait comme tout ça. Ça a donné le son lo-fi et chillwave de mes débuts. Depuis, je me suis mis à travailler sur ordinateur. 

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À quoi ressemblent 24 heures avec toi ? 

Ça va vite. Généralement je me lève à 9 heures. Je fais un peu de stretching, j’envoie des mails puis studio… C’est assez rigide, je n’ai pas beaucoup de temps pour me reposer. Quand je suis à la maison, je passe du temps avec mon chien, avec mes amis. Je suis motivé par le travail mais je ne pense pas qu’il faut faire cela en continu. Avant, je ne pouvais pas me relaxer autant car je voulais arriver là où je suis aujourd’hui.

Qu’est-ce qu’il se passe en 10 ans de carrière ?

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Faire ça depuis 10 ans, j’ai beaucoup appris à prendre soin de mon esprit, de mon corps… J’ai eu à me demander où ma musique se place entre mainstream et indie. Ça devient plus facile et difficile en même temps tous les ans. C’est juste un travail comme un autre, on joue tous au même jeu, celui de survivre, au sein du capitalisme. C’était un travail dès le début, dès ma première tournée j’ai compris que j’avais la possibilité de gagner de l’argent et de continuer. C’est juste un travail fun. J’ai réalisé que j’avais besoin de ralentir la cadence à des moments, comme de 2016 à 2018. Je n’ai pas tourné avec Boo Boo. J’ai repris une vie normale, j’ai re-structuré mon équipe, le groupe, etc. 

Tu as laissé de côté la bedroom pop de tes débuts, pourquoi ? 

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Je vois le changement comme quelque chose d’inévitable. Ça fait partie du processus. Si tu ne changes pas, tu ne grandis pas. Je me sentais assez en confiance pour passer à l’étape d’après. Ce que j’aime le plus avec les Beatles, c’est la manière dont ils expérimentaient autour de leur son, la manière dont ils ne se répétaient jamais. Ils utilisaient une batterie, des amplis, des guitares, des microphones différents pour chaque chanson, chaque album. À l’époque ça faisait toute la différence mais aujourd’hui tu peux faire tellement plus que ce serait bête de ne pas en profiter. Changer de genre et mélanger les styles, je trouve ça intéressant.

Es-tu en paix avec tes choix ?

J’ai toujours eu l’impression de faire partie du côté indie mais je suscite de plus en plus l’intérêt d’artistes mainstream. Aller vers cette direction a l’air d’être l’étape suivante logique et c’est facile… J’ai toujours ressenti le besoin de faire remonter la sous-culture plutôt que de me diriger vers le mainstream. Ne pas tomber dans le trop préparé, le trop réfléchi. Avec l’indie tu peux avancer à ton rythme, ne pas avoir peur du burn-out, c’est quelque chose dont j’ai besoin : avoir du temps pour moi.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile ? 

J’ai longtemps peiné à gérer le fait de réussir en tant que personne de couleur. Être vu comme une icône, une figure… Je ne pense pas que j’étais prêt à ça. Mais maintenant je le suis. Le fait de savoir que des gens se sentent connectés à mon art et mon histoire m’est plus important que le fait d’être populaire. J’ai eu à agir de manière professionnelle à un moment. J’ai dû me rappeler que c’est un travail comme un autre, qu’il fallait que je m’expose plus, que je me raconte plus lors d’interviews… 

De quoi t’es-tu rendu compte avec du recul ?

Jusque-là je restais un peu dans ma bulle musicalement parlant. Maintenant, je prends un peu plus en compte mon public. J’ai dix ans d’expérience, je sais qu’il faut que je retourne à de vieux sons, que j’en intègre de nouveaux, que je garde mon public tout en expérimentant… Ce sont des choses qui sont attendues de moi. 

On dirait que tu aimes les chansons courtes, pourquoi ?

J’aime les chansons courtes pour certains genres musicaux. L’influence de la playlist, du streaming m’a inspiré. On n’écoute plus vraiment d’album. Je voulais créer un album contemporain par cet aspect. Je voulais que ce soit des "ear candy type songs" plutôt que de longues chansons introspectives.

Pourquoi avoir changé de sujet sur ce nouvel album ? L’amour, ça ne t’inspire plus ? 

Je pense que l’amour est un sujet intéressant. J’ai l’impression que les gens capitalisent dessus. Je ne pense pas pouvoir écrire une chanson qui n’est pas personnelle ou vraie… Tous les scénarios sur lesquels j’écris sont proches de moi. Je n’ai pas envie d’être uniquement perçu comme un cœur brisé, ce n’est plus le cas. Je sais que l’amour est universel, que la majorité de la discographie des Beatles et de Bob Dylan porte sur ce sujet. C’est difficile de reconnaître ça tout en m’en éloignant mais je n’ai plus envie d’écrire là-dessus pour l’instant. L’amour, c’est vivre un mouvement, ce n’est pas que du bon. J’ai eu besoin de changement, de parler d’autres choses : d’histoires personnelles. J’ai toujours eu envie que mes chansons aient une utilité positive. Je pense que ce sont des chansons de folk modernes. Elles parlent de naviguer dans la société… De la condition humaine de manière générale.  

Par Chayma Mehenna, publié le 28/11/2019

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