ATLANTA, GA – DECEMBER 10: Rapper Nipsey Hussle attends A Craft Syndicate Music Collaboration Unveiling Event at Opera Atlanta on December 10, 2018 in Atlanta, Georgia.(photo by Prince Williams/Wireimage)

Nipsey Hussle, ou l’indépendance jusqu’à la fin

Tué par balles, le rappeur originaire de Crenshaw représentait des valeurs uniques dans le monde actuel de la musique.

Nipsey Hussle a été assassiné par balles le 31 mars 2019 devant son magasin, à l’angle du boulevard Crenshaw et de l’avenue Slauson, à Los Angeles. Ce détail n’est pas anodin. Il représente tout ce qu’était Nipsey dans la vie : un mec droit, proche de sa communauté, installé dans son quartier pour œuvrer avec les siens. Retour sur le parcours d’un artiste qui a fait de son indépendance une force, jusqu’à la fin.

Entre urgence de vivre et projet avorté

Au milieu des années 2000, une nouvelle génération de rappeurs émerge à LA. Cette renaissance, qui verra le succès de Kendrick Lamar, Anderson .Paak ou YG, redistribue les cartes de la musique américaine. Parmi ces nouveaux talents, un jeune crips originaire du quartier violent de Crenshaw se fait connaître en distribuant ses mixtapes sans concession, les Bullets Ain’t Got No Name.

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Après trois volumes remplis de freestyles hardcore et d’énergie purement californienne, Nipsey s’est fait un nom, avec d’autres gangsters du même acabit comme Jay Rock, Glasses Malone ou Problem. Investi dans des affaires de gangs, il garde un pied dans la rue avec cette vie qui peut se terminer à tout moment. Cette urgence se ressent dans ses textes et son débit, prévoyant déjà une issue brutale et terrible.

Repéré par The Game en 2008, Nipsey est considéré comme le nouveau prince de LA, avant que Kendrick Lamar ne vienne occuper l’espace quelques années plus tard. Malheureusement, à l’époque, l’industrie de la musique est en pleine mutation et les projets sont avortés subitement pour la plupart. Nipsey est victime de cette épidémie.

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Son album South Central State of Mind ne verra jamais le jour, alors que sa sortie était prévue et qu’il contenait des productions de J.R. Rotem, Scott Storch, Play-N-Skillz et de ses amis de 1500 or Nothin' aux orchestrations parfaites. Nipsey entame alors une lente traversée du désert discographique, qui va le transformer en héros de l’indépendance.

Locals only

Après ses déboires avec le label Epic et son album mis à la poubelle, le rappeur californien décide de tout prendre en main, montant son label All Money in. Le but est clair : il veut récupérer la totalité des revenus d’artiste et faire des vrais "money circles", des circulations vertueuses d’argent avec d’autres acteurs de l’industrie comme lui.

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C’est à ce moment-là qu’il décide de monter son business dans le quartier, une boutique de vêtements d’abord, qui va devenir une véritable institution, presque un objet de pèlerinage. Ainsi, en 2010, il va construire sa légende autour d’un concept : The Marathon. Nipsey a une parole et un cap : la vie n’est pas un sprint, c’est une course de fond.

L’important n’est pas la performance à tout prix sur une courte durée, il s’agit surtout de tenir sur la longueur. Nipsey Hussle se place alors hors du temps, dans une autre dimension. The Marathon devient une mixtape, une marque de vêtements et un magasin. The Marathon devient un style de vie.

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Il redéfinit le sens profond de l’indépendance, créant son propre chemin, refusant les voies rapides. Nipsey devient une source d’inspiration, un modèle pour les jeunes rappeurs qui cherchent une autre direction en pleine ère de l’instantané, de la création interchangeable et de la musique consommable. Nipsey réfléchit local et international avec la même énergie, le même sens de la communauté et du partage.

Le rappeur de Crenshaw crée une autre envie, une autre ambition, celle d’un artiste proche de sa base qui garde l’indépendance et la liberté comme seuls mantras. Il va peu à peu disparaître aux yeux du grand public, mais il sera toujours là, jamais premier mais toujours omniprésent.

Au-delà du rap, chaque entrepreneur de Californie a une histoire à raconter avec Nipsey : un conseil judicieux qu’il lui a donné, une idée révolutionnaire qu’il voulait partager ou une collaboration fructueuse. Nipsey respecte uniquement le vrai, la réalité, même si elle n’est pas clinquante ou vendeuse. Il cherche le lien humain, l’argent, mais pas par n’importe quel moyen.

Débrouillard à jamais

En faisant de la débrouillardise son maître mot, Nipsey Hussle intéresse les plus grands. En 2012, Rick Ross veut le signer sur Maybach Music Group, alors en pleine ascension avec Meek Mill. Même s’il apprécie beaucoup le mogul de Miami, Nipsey refuse : signer sur un label n’est pas dans la ligne qu’il s’est fixée.

Snoop Dogg travaille aussi beaucoup avec Nipsey, notamment sur son album Malice in Wonderland. La légende de Long Beach s’est reconnue dans le modèle que propose Nipsey, et il lui propose même de jouer son rôle dans le film NWA. Honoré, il refuse aussi : pas dans sa ligne. En ne dérogeant jamais à ses règles tout en réfléchissant à l’avenir, Nipsey devient le dernier des Mohicans, le seul qui fait face à l’adversité, toujours de manière positive.

Nipsey a transformé la violence et l’âpreté de la rue en forces immuables, œuvrant pour l’éducation et le développement de sa communauté. Dans son marathon, il invente régulièrement des nouveaux concepts marquants. Ainsi, en 2014, lors de la sortie de son album Crenshaw, il met en vente uniquement 1 000 albums au prix de 100 dollars.

Le but pour Nipsey est de remettre l’œuvre au centre du business, d’en faire un soutien, une vision, un bout de vie et non uniquement un produit. Impressionné par la démarche, Jay-Z en achète 100 exemplaires. Le rappeur de Crenshaw vend ses 1 000 albums en quelques jours avec un pécule de 100 000 dollars à la clé, qu’il réinvestit dans son business. Money circle.

Nipsey a aussi marqué son temps avec son engagement fort aux côtés de YG sur le morceau "Fuck Donald Trump", brûlot extrême sans ambiguïté sur la politique du futur président des États-Unis. Depuis surveillé par les fédéraux, harcelé par la police, Nipsey représentait fièrement son Amérique, celle des quartiers populaires où se mélangent toutes les communautés, toutes les confessions.

Ces dernières années, il était devenu l’une des personnalités les plus influentes de l’industrie de la musique. Mais cette vision forte n’avait pas de drapeau flamboyant ni d’étendard puissant. Après trois projets, The Marathon et son tour de Crenshaw sous forme de mixtape, Nipsey Hussle travaille à sa consécration avec un véritable album, presque dix ans après sa première tentative.

Maintes fois repoussé, Victory Lap sort en 2018 et résume le personnage de Nipsey : un artiste immuable faisant le lien entre ancienne et nouvelle génération, un entrepreneur infatigable, un militant farouche en sous texte. Nommé pour un Grammy du Meilleur album Rap, Victory Lap était le bout du marathon, après des années de travail acharné. Nipsey a tenu sa ligne jusqu’au bout, constant, discipliné et sans reproche.

Aujourd’hui, la communauté de Los Angeles est sous le choc. Un visionnaire nous a quittés, fauché en pleine célébration, dans l’incompréhension la plus totale. Certains membres de la communauté disent qu’ils ressentent ce que certains ont ressenti avec la disparition de 2pac il y a plus de 20 ans. Comme le disait Nipsey : les balles n’ont pas de nom. Et ce sont les seules qui gagnent à la fin.

Par Aurélien Chapuis, publié le 01/04/2019

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