NEW WAVE #7 : Benjamin Siksou, profond mélancolique

Ils sont jeunes, viennent d’un peu partout et vont prendre la relève du cinéma français. Après Finnegan Oldfield, Stéfi Celma, Rod Paradot, Déborah François, Corentin Fila et Alice Isaaz, c’est le tour de Benjamin Siksou de rejoindre la team NEW WAVE.

Cette année, Benjamin Siksou vient de franchir un nouveau cap – ou plutôt deux. En musique, son premier amour, il débarque avec un album intimiste, Au chant du coq. En cinéma, il a décroché pour la première fois le rôle principal d’un film de niche, Villeperdue.

Musicien jazzy et acteur romantique, Benjamin Siksou avait le profil idéal pour intégrer la NEW WAVE, aux côtés de ses semblables prometteurs. Pour l'occasion, il propose une version des plus mélancoliques du titre emblématique des Rita Mitsouko, "Marcia Baïla". Sur le même ton, il se raconte dans une interview.

Konbini | Quel âge as-tu ?

Benjamin Siksou | 30 ans.

D’où vient ton nom de famille ?

Publicité

Ça vient du Maroc. Mon père est né à Oujda, une ville dans le Nord.

Tu as des surnoms ?

Heu… non – enfin, on m’appelle "Benj", "Benji", "Beno". C’est des diminutifs, quoi.

Publicité

Dans ta jeunesse, t’étais plus du genre à mater des films ou à écouter des sons ?

Les deux, car j’ai découvert beaucoup de musiques avec les films, notamment la musique américaine… Les Blues Brothers, par exemple.

Tu as grandi dans une famille avec un bagage artistique ?

Publicité

Oui, car ma mère est peintre. Elle peint, elle sculpte, elle fait des gravures. Et pendant un moment, son atelier était dans le salon. J’ai grandi au milieu de l’essence de térébenthine et des pots de peinture.

Il y a une œuvre dont tu te rappelles plus que les autres ?

Quand j’avais environ 7 ans, je me souviens d’un tableau qu’elle avait débuté le matin avant que je ne parte à l’école. En revenant le soir, il y avait un trait qu’elle avait fait et qui prenait toute la longueur de la toile. Elle avait vraiment passé toute sa journée à faire ce trait, un énorme trait. Ça m’a marqué de me dire qu’elle n’avait pas rien foutu. C’était vraiment son travail d’une journée.

Publicité

Tu as des frères et sœurs ?

Une sœur et deux frères. Je suis le dernier. L’un de mes frères, Jonathan Siksou, est artiste peintre aussi et vient de sortir un bouquin, Rayé de la carte. C’est l’histoire du quartier du Louvre, à Paris, sur des centaines d’années…

À la base t’es plus chanteur qu’acteur : qu’est-ce qui t’a poussé à faire de la musique ?

Peut-être parce qu’il n’y avait pas de musiciens dans ma famille. Je dirais que c’était ma voie. Parce que j’ai trouvé une liberté dans le chant et la musique. Puis dans la composition, l’écriture. À un moment, c’était quasiment vital pour moi. C’est ce qui a donné un sens à ma vie.

Tu ne joues que de la guitare ?

Oui, c’est comme ça que je compose. Un peu de piano aussi, parfois. Je prenais des cours de violon quand j’étais petit, mais c’était seulement mon éveil musical.

J’ai appris à jouer de la guitare avec des potes, pour m’accompagner au chant, à la base. Pour chanter du Nirvana, du Bill Withers… J’ai voulu apprendre les chansons que j’aimais chanter.

Tu te souviens de tes premières compositions ?

Oh oui, même si j’essaye de les oublier [rires].

Je n’assume plus du tout. Par exemple, je suis très heureux de m’être fait refouler des maisons de disques quand j’étais venu avec mes premières maquettes, parce que si elles étaient sorties je ne les assumerais vraiment plus.

C’était sur quoi ?

Des textes très adolescents, très complaisants, sur la mort, les regrets, les souvenirs… Très mélancoliques, très tristes. Après, je ne sais pas si mes textes sont plus joyeux aujourd’hui…

J’espère juste que les textes que j’écris aujourd’hui, je pourrais les assumer dans dix ans.

En fait, t’étais un ado torturé

[Rires] Oh bah oui, sinon je n’aurais pas fait de musique. Je n’aurais d’ailleurs rien fait.

Tu sais, tout ça vient d’un manque, de quelque chose à combler. Si tout va bien, tu ne fais rien : tu traînes juste avec tes potes et voilà.

D’ailleurs, la légende raconte que tu passais plus de temps à faire de la musique avec tes potes qu’à faire tes devoirs !

J’étais en bac L. Je crois que je n’ai jamais fait autant de musique que pendant l’année du bac. Je me souviens de cette période de révisions : c’est là où je me suis vraiment dit que c’était ce que je voulais faire.

Après, j’ai quand même fait un peu de fac, en histoire de l’art. J’y suis resté un an et demi, même pas deux ans. J’allais de moins en moins en cours, à la fin.

Là, pour le coup, je passais tellement de temps à faire des petits boulots et des chansons que je me suis dit que je savais ce que je voulais faire. Ou plutôt : je savais ce que je ne voulais pas faire.

Tu faisais quoi comme petits boulots ?

Pleins de trucs. Serveur, distributeur de tracts dans la rue… Gardien de musée à Beaubourg aussi. C’est étonnant comme métier : tu restes assis pendant des heures, ça permet de réfléchir.

Benjamin Siksou dans Toi, moi, les autres. (© Mars )

Et du coup, tu t’es fait repérer comment ?

Alors en fait, je me suis surtout fait repérer avec MySpace, pour La Nouvelle Star [rires].

J’y avais mis mes premiers clips et mes premières maquettes – que je faisais soit dans ma chambre, soit avec mes potes. C’est le programmateur de l’émission qui m’a repéré comme ça.

T’as accepté tout de suite de participer à l’émission ?

Oh non, j’ai un peu fait ma diva. Je ne voulais pas y aller, car je n’avais pas encore de projet, de répertoire. Je me suis aperçu par la suite que je n’avais pas eu tort, car je pense que ce genre d’émission, ce genre de "tremplin" comme on dit, est pratique pour savoir où l’on veut atterrir justement, après ce grand saut. En plus, à l’époque, c’était vraiment un truc important, qui faisait beaucoup parler.

C’est aussi pour cela qu’après j’ai mis aussi longtemps à écrire mes chansons – et à en être content. Ça m’a aussi permis de voir autre chose, de remplir des super salles, rencontrer du monde… Mais j’étais un peu frustré, artistiquement.

C’était en 2008, ça fait presque dix ans… t’en gardes quel souvenir de cette émission ?

Des souvenirs de premières fois surtout. Le stress de cette médiatisation, comme un grand tourbillon médiatique. Il y avait vraiment une sorte d’hystérie autour de ça. Les groupies qui dormaient devant l’hôtel, et qui revenaient toutes les semaines, tous les jours… Et puis en même temps il y avait aussi un truc très positif dans toute cette euphorie.

Je pouvais chanter ce que je voulais, on pouvait faire nos arrangements… Il y avait quelque chose d’un peu créatif, avec beaucoup de moyens et de super musiciens. Le direct aussi, c’était assez excitant et jouissif.

Tu te souviens de ton premier casting à La Nouvelle Star ?

Au final, ils n’ont gardé que "Just the Two of Us". Mais j’en ai chanté cinq ou six de Chet Baker, des Rolling Stones… J’avais tout choisi, mais il y avait un pré-casting avant, et c’est le producteur qui a dit que je devais chanter celle-là devant le jury.

Et quand t’es ressorti, tu savais que tu serais sélectionné ?

C’était peut-être lié à mes 20 ans, mais j’avais une grande conviction de ce que je voulais faire. Et en l’occurrence, je sentais que ça devait passer par là, c’était une évidence.

J’avais aussi un grand détachement : peut-être parce qu’on était venu me chercher, je me sentais un peu privilégié, tu vois. Après, je ne pensais pas que ça durerait aussi longtemps. Tu peux pas continuer là-dedans en ayant ce détachement absolu comme ça.

Et avant La Nouvelle Star, il y avait déjà le cinéma.

Oui, j’avais tourné mes deux premiers films avant l’émission, sauf que le premier est sorti pendant et le deuxième, Largo Winch, six mois après.

Comment ça se fait ? Tu avais un désir d’être acteur ou c’était simplement des propositions que tu ne pouvais pas refuser ?

Oui, évidemment. Le jeu est moins évident que la musique parce que j’osais moins me dire que je voulais le faire, et je me donnais moins les moyens d’y arriver – c’est plus venu par les autres. Mais c’est aussi l’une des règles de ce métier : ça vient beaucoup par les autres…

"C’est très rigolo de jouer les gros connards : c’est un puits sans fond pour un acteur"

En fait, tu aimes bien être dirigé ?

Oui. Surtout que dans la musique, c’est moi le chef, c’est moi le maître à bord : il y a quelque chose de jouissif là-dedans. Mais il y a aussi quelque chose de jouissif dans le fait de se mettre au service d’un rôle, d’une histoire, d’un metteur en scène… Je me fais beaucoup plus violence au cinéma, parce que je vais là où je ne serais pas allé tout seul.

Donc, ça demande d’aller plus loin, ou du moins ailleurs – tout en ramenant tout toujours à soi et à ses émotions… C’est de l’interprétation dans les deux cas. L’un se nourrit de l’autre.

Comment tu as décroché ce premier rôle ?

J’avais déjà un agent. Ça faisait presque deux ans que je passais des castings régulièrement et comme je n’avais pas fait d’école de théâtre, c’est comme ça que je travaillais le jeu.

Pour Largo Winch, c’est la première fois qu’on m’a dit banco, et je me souviens que j’étais en lévitation quand je suis rentré chez moi [rires].

Et peut-être un mois plus tard, j’ai décroché mon deuxième rôle.

Selon toi, c’est quoi le rôle qu’on te propose trop souvent ?

J’sais pas… Ah, si : on me propose souvent des rôles de gros connards, et c’est très agréable de jouer les gros connards [rires]. C’est un puits sans fond pour un acteur, le connard.

Sinon, le jeune premier : romantique, amoureux, je ne sais pas. Peut-être que c’est dû aux cheveux. Il est tant que je les perde.

Comment tu choisis tes rôles ?

On ne peut jamais savoir ce qui va marcher. Tu penses juste à l’expérience que ça peut être. Quand tu vois que c’est Abdellatif Kechiche, tu n’hésites pas. Je connaissais bien son travail.

Justement, Abdellatif Kechiche a une certaine réputation dans le milieu… Il est comment en vrai ?

Je n’ai jamais assisté à ces scènes d’hystérie dont on a beaucoup parlé. Je suis arrivé tard sur le tournage, ça faisait déjà trois mois qu’ils tournaient. Mais par contre c’est vrai que c’est totalement inédit la façon dont ça se passe. C’est très étrange.

Comment ça ?

J’avais passé le casting six mois avant. On m’a appelé alors que le film était en train de se faire. Il y avait plusieurs équipes qui ont été remplacées, les gens étaient fatigués et puis à ce moment il n’y avait plus de scénario.

Ils tournaient vraiment à l’instinct ce qu’il voulait. Il y avait quelque chose d’improvisé, mais improviser avec une équipe de 40 personnes c’est vraiment très étonnant.

C’est donc très instable au quotidien, mais en même temps, quand ça tourne, c’est électrique. Il parle, il essaye des trucs, il dirige en permanence. On ne sait pas si on revient le lendemain…

Benjamin Siksou dans La Vie d’Adèle. (© Wild Bunch )

Et sinon, quels sont les films qui t’ont marqué quand tu étais gamin ?

Je suis très films français – même si j’ai regardé beaucoup de films de série B, forcément doublés en français, quand j’étais petit.

Un air de famille ou Cuisine et dépendances m’ont beaucoup marqué. Peut-être à cause des thèmes aussi, qui me correspondent, comme celui de la famille.

Downtown 81, m’a complètement changé. On suit Basquiat dans New York, en 1980-1981, et on voit toute la scène new-yorkaise du début des années 1980, avec un mec qui s’appelle James Chance, un chanteur qui fait du free-jazz punk. C’est incroyable, fascinant. Je l’ai vu vers 18 ans. C’est le moment où j’ai voulu faire de la musique.

Sinon, il y a aussi Roy Andersson, un réalisateur au style très particulier, très reconnaissable, qui a fait Nous, les vivants. Autant dans le fond que dans la forme, c’est très grinçant, très drôle et étonnant.

As-tu des talents cachés ?

La bouffe. La faire et la manger. Ça me prend beaucoup de temps.

En ce moment, tu es à l’affiche de Villeperdue. Qu’est-ce qui t’a séduit dans ce film ? Il est très différent de ceux que tu as faits jusqu’ici.

C’est un moyen-métrage qui dure 52 minutes. Il a fait quelques festivals l’an passé. C’est l’histoire d’un trio, un frère et une sœur qui retrouvent leur mère, pendant un week-end, après la mort de leur père. Ça parle de l’amour, de la famille, des complications qu’ils entraînent.

Je trouve que c’est l’un de mes plus beaux rôles parce que le réalisateur, Julien Gaspar-Oliveri, nous cherche, nous accompagne. Il nous fait donner le meilleur de nous. Moi c’est ce que j’attends : j’ai envie qu’il y ait ce rapport, avec le metteur en scène.

Il y avait vraiment une urgence, on a tourné très vite, avec peu de moyens.

Quels sont tes prochains projets en cinéma ?

Pour le moment, je préfère ne pas en parler car je ne suis pas sûr de les faire, et par le passé il y a eu tellement de déceptions…

Bon, par contre, en musique tu as ton premier album qui sort…

Ah bah oui. L’album c’est une grosse étape dans ma vie, avec les concerts qui vont arriver à la suite de ça.

Tu nous le présentes ?

Alors, tu trouveras 12 chansons originales que j’ai composées et écrites ou coécrites. Il y en a une qui a été écrite par Ben Mazué et d’autres par Pierre Grillet, qui avait écrit "Madame Rêve" pour Baschung.

J’ai enregistré en Hollande, dans un studio magnifique (une église). C’était très intéressant de travailler avec quelqu’un qui n’avait pas le français pour langue natale, parce que j’ai l’impression qu’il travaille plus avec la musique des mots qu’avec leur sens. Ça donne une couleur différente à l’album, c’est riche.

J’ai réussi à aller au bout de mes idées, de certaines obsessions musicales. Ça m’a beaucoup soulagé de pouvoir collaborer, de me lâcher un peu. En plus, cette fois, je n’ai écrit qu’en français. Pour moi, l’anglais ça me sert plus à chanter de grands standards qu’à écrire des chansons originales. J’ai vraiment dissocié ça dans ma tête, les reprises en anglais pour le spectacle, et mes compositions et mes textes en français. Ce qui est, je trouve, beaucoup plus sincère, naturel et intéressant à chanter.

Une série qu’on a faite en pensant bien fort à Polo <3

Crédits :

  • Autrice du projet et journaliste : Lucille Bion
  • Direction artistique : Arthur King, Benjamin Marius Petit, Terence Mili
  • Photos : Benjamin Marius Petit et Jordan Beline (aka Jordif, le roi du gif)
  • La team vidéo : Adrian Platon, Simon Meheust, Maxime Touitou, Mike "le Châtaigner" Germain, Félix Lenoir, Mathias Holst, Paul Cattelat
  • Son : Manuel Lormel et Axel Renault
  • Remerciements : aux brillants actrices et acteurs qui ont participé, à Rachid et la team Konbini, aux SR, à Benjamin Dubos, Raphaël Choyé et Anis Aaram, les agents et attachés de presse : Matthieu Derrien, Karolyne Leibovici, Marine Dupont, Pierre Humbertclaude, Nina Veyrier.

Par Lucille Bion, publié le 24/10/2017

Pour vous :