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Nas revient avec King's Disease, un album compact ancré dans ses racines

Publié le

par Aurélien Chapuis

Produit par Hit-Boy, ce nouveau projet de l'étoile de Queensbridge croise Lil Durk, Anderson .Paak, Don Toliver et The Firm.

Il y a quelques jours, Nas annonçait un album surprenant entièrement produit par Hit-Boy. Depuis, les spéculations allaient bon train sur le style, l’ambiance et la consistance de ce projet. L’alliance entre Nas et Hit-Boy a tout pour plaire, mais les fans ont encore en travers de la gorge la déception Nasir avec Kanye West aux manettes.

Au début de la semaine, la tracklist était dévoilée. On est alors frappés par l’éclectisme des invités, de l’incontournable Lil Durk à l’éternel Charlie Wilson en passant par Anderson .Paak et Fivio Foreign. Mention spéciale au légendaire vétéran DJ Brucie B, méconnu des nouvelles générations. À l'écoute de l’album, il semble que tout le monde trouve sa place grâce au travail d’orfèvre de Hit-Boy.

Nas est très à l’aise sur tous les terrains proposés et il rend standard et intemporelles des combinaisons qui pouvaient paraître incongrues, comme celles avec Lil Durk ou bien celle avec Don Toliver. Hit-Boy crée des terrains d’entente, des bulles diplomatiques qui respectent l’histoire et les racines de la légende de Nas, tout en proposant une version moderne.

Sur certains titres comme "27 Summers", "Til the War Is Won" ou encore "Replace Me", Nas semble autant incarner la mentalité et la détermination du regretté Nipsey Hussle que les énergies sages et détendues de Dom Kennedy, deux collaborateurs réguliers du producteur Hit-Boy. Sur le fin de l'album, avec "10 Points" ou "The Cure", Hit-Boy trouve les arrangements parfaits pour accompagner la diction si éloquente de Nas.

Le chaînon manquant entre histoire et présent du rap

Cette ligne artistique correspond à la science du flow de Nas et à sa manière si particulière de raconter les histoires en passant par de petits détails criants de vérité. Certains titres paraissent trop courts, mais l’album culmine à 38 minutes, ce qui donne une bonne énergie continue sans perdre l'auditeur.

Dans ses titres, Nas est lucide sur la situation actuelle et il se sert de son aura pour délivrer certains sentiments forts comme dans l’indispensable "Ultra Black", premier extrait sorti quelques jours plus tôt, une sorte de suite virulente aux morceaux "Black" et "Black 2" de Buddy.

Le retour inattendu de The Firm

La plus grosse annonce de l’album est tout de même le retour surprenant du groupe originel The Firm sur "Full Circle" pour la première fois depuis 1996. Nas y retrouve surtout Cormega alors que leur relation a été extrêmement tumultueuse au fil des années. En effet, les deux rappeurs sont très proches au début des années 1990, Nas consacrant même son titre "One Love" à son pote Cormega alors incarcéré sur son album classique Illmatic. Produit par Q-Tip d'A Tribe Called Quest et reprenant un refrain légendaire de Whodini, "One Love" deviendra une fondation du rap de Nas, avec une narration puissante et une émotion palpable sur ce xylophone évocateur.

Cormega est comme un frère pour Nas et, musicalement, il est un modèle d’écriture et de technique. Il est en avance sur son temps et certains morceaux, comme "Testament", commencent à tourner sur les mixtapes, lui apportant une aura de lyriciste de la rue. Alors que le quartier de Queensbridge devient un véritable bastion du rap avec l’essor de Mobb Deep et son entourage, Cormega semble être le génie électron libre qui pourrait les unifier tous.

À la sortie de prison de Cormega, Nas commence à travailler avec lui. S’ensuivra alors un morceau d’anthologie sur It Was Written, le deuxième album de Nas. "Affirmative Action" et sa mélodie entêtante à la guitare produite par les Trackmasters est le titre fondateur de The Firm, un groupe informel avec Nas, son comparse AZ, la rappeuse Foxy Brown et celui qui va donc devenir sa Nemesis, Cormega.

Les couplets s’enchaînent sans pause ni refrain avec une force et une dextérité incroyables, laissant tout le monde en attente d’un album commun de ces Avengers du rap new-yorkais. "The Firm baby."

"Affirmative Action" est devenu iconique en France car il aura son "Seine Saint-Denis Style Remix" avec NTM. Sur cette version, les couplets de Cormega et Foxy Brown sont remplacés par ceux de Kool Shen et JoeyStarr et ils ajoutent ensemble un refrain avec le fameux "Chacun sa millefa, chacun sa mafia, ça se passe comme ça".

Un an après, en 1997, dans une alliance entre Dr. Dre et les Trackmasters, sort l’album de The Firm, entre rap de rue, inspirations mafieuses et extensions plus pop. Mais sans Cormega. Steve Stoute, le manager et producteur de Nas, ne s’entend pas avec Cormega et pense qu’il peut détruire le projet par son attitude instable.

Il pousse Nas à le remplacer par un autre rappeur du Queensbridge, Nature. Cormega sera alors évincé de l’histoire, comme s’il n’avait jamais existé. En l'espace de quelques mois, quelque semaines, The Firm n'a plus la même saveur.

L’album de The Firm est une déception critique et commerciale. Bien produit et ambitieux, poussé par les singles "Phone Tap" et "Firm Biz", il manque pourtant de cohérence et déçoit les fans de Nas pour sa direction trop pop. Les rappeurs sont tous excellents, y compris la pièce rapportée, Nature. Mais ça ne suffit plus.

Le premier morceau de l’album après l’introduction devient alors d’une réalité implacable : "Firm Fiasco". Dr. Dre abandonne carrément le navire et The Firm cesse d’exister instantanément. Cormega s’en donne alors à cœur joie, faisant de la trahison son principal moteur.

Mega est un rappeur sans concession, toujours proche de la rue et ses travers. Empêtré dans des histoires de labels, il finit par proposer des albums forts et authentiques en totale indépendance les années suivantes, avec toujours de nombreuses attaques à son ex-meilleur ami du rap sans jamais vraiment le nommer. Nas y répondra régulièrement par morceaux interposés et ce différend autour de The Firm restera une des plus grandes guerres froides du rap moderne. 

C’est donc totalement incroyable de les retrouver tous ensemble sur "Full Circle", un morceau évolutif parlant de relations humaines, de couples et de cycles. Ce titre chargé d’histoire voit même Dr. Dre apparaître en surprise sur l’outro, comme pour boucler le cercle et terminer cette trajectoire manquée avec Cormega et l’équipe. Une magnifique façon de répondre à sa propre histoire. Avec King's Disease, Nas place les dernières pièces du puzzle.

"Everything comes back around full circle (yup)."

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