NAO (© Ronan McKenzie)

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On a parlé de R'n'B et du sens de la vie avec Nao, la reine de la wonky funk

De passage à Paris, la chanteuse anglaise nous a accordé un moment pour revenir sur la création de son nouvel album, Saturn.

Nao. (© Ronan McKenzie)

Elle nous accueille, à bras ouverts, dans les loges de la Gaîté lyrique de Paris. Malgré le timing serré, car on est à seulement quelques heures de l’unique date française de sa nouvelle tournée mondiale, Nao est on ne peut plus sereine et décontractée. Elle prend même le temps de prendre de nos nouvelles, et en profite pour nous demander quelques leçons de français ("'Paris, je t’aime !', c’est bien comme ça qu’on dit ?").

C’est que beaucoup de choses se sont passées depuis la sortie en 2014 de l’EP So Good en 2014 et ses premières timides interviews. Il y a eu la sortie de son premier album, For All We Know, en 2016. Un projet acclamé par la critique, avec lequel la Londonienne définissait les contours de sa musique singulière, qu’elle définit elle-même comme de la "wonky funk". Il y a eu les concerts, les festivals, les nominations. Les collaborations, aussi, même si le morceau "Firefly" de Mura Masa (2015) l’avait déjà un peu mise sous le feu des projecteurs.

Et puis, en octobre dernier, Nao revenait avec un second album : Saturn. Un disque de 13 pistes, inspiré par le concept astrologique du retour de Saturne, avec lequel la chanteuse et productrice de 31 ans explorait la notion de développement personnel, les bouleversements de l’amour et les épreuves de la vie adulte. Confortablement installée dans sa loge, elle revient pour nous sur cet inspirant projet.

"Tu n’as pas besoin de croire en l’astrologie pour comprendre cet album"

Konbini | Ton album Saturn a été inspiré par le concept astrologique du retour de Saturne. Peux-tu nous expliquer en quoi consiste ce concept, et pourquoi il t’a autant inspirée pour ce second album ?

Nao | Saturn est en effet un album conceptuel, inspiré de ce concept, mais je tiens à préciser que tu n’as pas besoin d’être spirituel ou de croire en l’astrologie pour le comprendre, pour qu’il te touche ou fasse sens dans ta tête.

Le retour de Saturne est un concept selon lequel de gros changements se produisent dans ta vie à la fin de ta vingtaine ou au tout début de ta trentaine. Et je crois que c’est assez logique, puisque c’est en général à ce moment-là que surgissent beaucoup d’interrogations dans nos têtes.

C’est le moment où beaucoup de personnes, qui sont installées dans une relation amoureuse depuis plusieurs années, se demandent tout à coup : "Est-ce que je suis vraiment prêt à me lancer là-dedans pour le restant de mes jours ?" D’autres, qui ont le même job depuis leurs 20 ou 22 ans, s’interrogent : "Est-ce que c’est bien ce que je veux ?"

Donc c’est un âge qui en général marque un tournant dans ta vie, où tu te dis qu’il est temps de faire quelques changements, de prendre des décisions qui peuvent être difficiles. Et c’est ce qu’incarne le retour de Saturne, qui est une planète de leçon et de développement. L’idée, c’est que Saturne est à une certaine place quand tu nais, et qu’elle met 29 ans pour revenir à cette même place. D’où le fait qu’on se réveille un beau matin à l’âge de 29 ans, et que plein de merdes nous tombent dessus [rires].

J’ai tout de même ressenti beaucoup d’optimisme dans cet album. Y a-t-il un message particulier que tu souhaitais faire passer à travers lui ?

Il y a une chose que j’ai comprise et accepté au moment de mes 29 ans, soit au moment de ce retour de Saturne : c’est que j’avais toujours peur d’affronter les situations difficiles, de me mettre en colère ou de mettre les gens en colère, peur de causer de la peine…

Et donc, l’album tourne pas mal autour de cette idée, celle d’exprimer le fait que passer par des situations douloureuses est effectivement très dur et flippant, mais également tellement important, parce que c’est dans ces moments-là que nous grandissons le plus, que nous devenons plus forts.

De manière générale, je pense que le fait d’être honnête et d’exprimer ses sentiments te rend meilleur, et c’est ce que Saturne encourage. Elle encourage les gens à affronter leur reflet dans le miroir, et à l’accepter en se disant que ça va bien se passer.

"L’idée de ce second album était surtout de me laisser aller, de voir où mes productions m’emmenaient, de faire quelque chose de sincère dans mes textes"

Pour annoncer l’arrivée de Saturn, tu as dévoilé en juin 2018 "Another Lifetime", le premier single extrait de l’album. Pourquoi ce titre ?

Pour moi, l’album est une sorte de voyage, et chaque morceau incarne une étape de ce voyage. "Another Lifetime", qui parle d’une rupture amoureuse et annonce le début de mon retour de Saturne, était le premier morceau de l’album (et donc la première étape de ce voyage). Il me paraissait donc logique de le sortir en premier pour annoncer l’album. De commencer par le premier acte de l’histoire.

La seconde piste de l’album, qui s’appelle "Make It Out Alive", parle ainsi de la suite d’une rupture amoureuse, du fait que qu’après une rupture tu ne perds pas seulement l’être aimé mais aussi une certaine vision de ton futur, de ton passé… C’est une chanson qui parle de ce sentiment de "Mais qu’est-ce que je suis en train de faire ?", même si tu sais au fond de toi que tu as pris la bonne décision.

Et puis le morceau qui suit, "If You Ever", est un peu plus enjoué et lumineux, parce qu’il correspond au moment où tu commences à aller mieux, à avancer, même si tu ne connais pas encore forcément ta destination. Voilà de quoi l’album parle. De tous ces hauts et ces bas que tu vas devoir affronter et surpasser à un moment décisif de ta vie.

Nao. (© Ronan McKenzie)

Tu as souvent utilisé le mot "développement" ("growth") pour parler de ton album, et c’est un mot qui est également beaucoup revenu dans les critiques qui ont analysé Saturn. Dirais-tu que ta musique s’est développée, elle aussi, avec ce deuxième album ?

C’est vraiment dur pour moi de le dire, j’ai le sentiment de ne pas avoir assez de recul… Mais oui, je pense qu’il y a eu pas mal d’évolutions entre For All We Know et Saturn. L’intention de mon premier album, c’état de créer mon propre chemin, mon propre son, la "wonky funk". Je ne voulais être comparée à personne d’autre en le créant. Mais avec ce second album, l’idée était surtout de me laisser aller, de voir où mes productions m’emmenaient, de faire quelque chose de sincère dans mes textes… Et de voir où mon songwriting allait m’amener.

L’un de mes morceaux favoris de Saturn est "Drive and Disconnect", qui a une énergie très optimiste et lumineuse. Tu pourrais m’en dire plus sur ce que ce morceau représente pour toi ?

"Drive and Disconnect" est une chanson qui parle de ce sentiment que tu éprouves quand tu es installée au volant d’une voiture, qu’il fait beau et chaud au dehors, qu’il n’y a personne autour de toi… Tu sais, cet instant où vraiment, il ne s’agit que de toi, seule au milieu du monde.

J’adore conduire et écouter de la musique : pour moi, ce genre de moment est vraiment synonyme de liberté. Et puis quand tu conduis, tu ne peux pas vraiment téléphoner ou parler à d’autres personnes, donc tu es vraiment déconnectée de toutes ces choses qui prennent énormément de place dans nos cerveaux au quotidien. Ce morceau parle de cet incroyable état.

"J’adorerais collaborer avec Kendrick Lamar"

Tu as choisi d’inviter deux artistes sur Saturn : Sir et Kwabs. Qu’est-ce qui te plaît chez eux ?

Kwabs est un incroyable chanteur anglais de soul, et à l’époque, avant que le projet Nao n’existe, j’assurais les backs pour ses concerts. Donc nous avons cette relation musicale très forte. Et puis je me suis dit que ce serait superbe qu’il fasse partie de ce second album, parce qu’il était déjà sur For All We Know (sur l’interlude "Voice Memo 4 (Say Yes)"). Sa voix est juste incroyable. Quant à Sir, je suis simplement une très grande fan. C’est mon cousin qui m’a fait écouter ses albums. Je suis tombée amoureuse de sa musique, je l’ai contacté, et les choses se sont faites naturellement.

En parallèle de cet album, tu as fait une version de morceau "If You Ever" avec 6lack. Pourquoi avoir décidé de l’inviter sur ce titre ?

6lack m’a écrit sur Twitter en m’expliquant qu’il était fan de ma musique, ce à quoi j’ai répondu que c’était totalement réciproque [rires] ! Et ça en est resté là pendant quelque temps. Et puis quatre mois plus tard, je suis revenue vers lui en lui disant : "Hey, j’ai ce morceau que tu pourrais peut-être bien aimer…" Je n’avais jamais travaillé avec un rappeur jusque-là, donc j’appréhendais un peu. Mais il m’a dit qu’il adorait le morceau et la collaboration est née ! C’était super.

Y a-t-il d’autres rappeurs avec lesquels tu aimerais collaborer ?

Sans hésiter : Kendrick Lamar, dont j’adore la musique. Il est clairement numéro 1 sur la liste des gens avec lesquels j’aimerais travailler un jour [rires].

"L’esthétique du film Thelma et Louise m’a vraiment marquée"

J’aimerais parler du côté visuel de cet album, qui est très important, de l’artwork aux clips en passant par tes tenues… À quel point es-tu impliquée dans la direction artistique de ton projet ?

Je suis 100 % impliquée ! Parce que ça fait aussi partie de la narration, selon moi. Pour Saturn, j’ai fait appel à la photographe Ronan McKenzie. Je lui ai parlé des idées que j’avais, et surtout du fait que j’avais adoré l’esthétique du film Thelma et Louise, qui m’a vraiment marquée.

On a utilisé ce film comme la base de notre collaboration, que ce soit pour les photos ou les vidéos, avec cette idée de grands espaces désertiques en Californie, cette impression de se sentir seule au milieu de nulle part… C’est vraiment ce sentiment-là que j’avais envie de capturer – et puis tu vois, ça colle avec ton morceau préféré de l’album, "Drive and Disconnect" !

Oui, c’est vrai ! Ça colle parfaitement même. J’aimerais te parler d’un autre sujet maintenant : as-tu l’impression que la scène soul et R’n’B britannique, portée par des femmes comme toi, Jorja Smith, Mahalia ou Mabel, connaît aujourd’hui un second souffle ? Et si oui, est-ce un phénomène stimulant pour toi, en tant que chanteuse anglaise ?

Oh oui, je trouve même cela super excitant ! Je crois que les chanteuses de soul et de R’n’B n’ont jamais vraiment eu d’espace pour briller, parce que tout était très dominé par les Américains. Je crois aussi que pendant longtemps l’industrie n’a pas vraiment cru en cette scène, et donc n’y a pas mis les moyens – ou alors, quand elle les a mis, c’était pour des artistes blancs. Mais l’industrie est en train de changer.

Aujourd’hui, grâce à Internet, c’est aux gens de choisir ce qu’ils ont envie d’écouter, et je pense que cela a permis de mettre en lumière cette talentueuse scène anglaise, et donc forcé l’industrie à se dire : "Ah mais oui, en fait ces artistes sont bons !" [Rires.] C’est aussi ce qui arrive à la scène grime, qui connaît aujourd’hui une vraie reconnaissance dans l’industrie musicale mais qui existe depuis trente ans à Londres… Il a fallu attendre l’arrivée de Drake, soit d’une personne extérieure, pour que l’industrie réalise la puissance de cette scène grime ! Ce que je trouve dommage, mais comme on dit : mieux vaut tard que jamais.

As-tu l’impression qu’on laisse aujourd’hui plus de place pour les jeunes femmes noires et métisses au sein de cette industrie musicale ?

Oui, plus que jamais. Est-ce assez ? Je ne sais pas… Mais c’est sûr qu’à mes débuts, je ne me sentais pas forcément bien accueillie, et c’était sans doute dû au fait que je n’avais pas beaucoup d’artistes auxquelles m’identifier, tu vois ? Donc inconsciemment, forcément, je me disais : "Ouais bon, du coup, je ne pense pas que les gens vont vouloir écouter ma musique." Mais ça a changé, il y a de plus en plus d’artistes noirs qui sont exposés dans la presse, dans les festivals, aux États-Unis, en France… Donc ça avance.

Finalement, qu’est-ce que la musique t’a apporté et qu’aucun autre moyen d’expression n’a su t’apporter ?

La musique constitue pour moi un moyen de guérir. Le fait que je sois une chanteuse me permet de soigner mon corps, de soigner mon âme… parce que c’est une forme d’expression tellement puissante et personnelle : c’est ta voix ! Et on sait tous l’effet que cela fait, de ne pas pouvoir s’exprimer, de ne pas pouvoir dire ce qu’on a sur le cœur, d’être triste ou en colère et de ne rien pouvoir laisser transparaître…

Le fait d’avoir la musique me permet d’exprimer tous mes sentiments, et ce même quand je ne suis pas en mesure de les exprimer dans ma vie de tous les jours. J’ai énormément de chance d’avoir la musique dans ma vie.

Saturn, le deuxième album de Nao, est disponible depuis le 26 octobre 2018.

Par Naomi Clément, publié le 12/03/2019