© Eléna Pougin

Interview : Muzi, itinéraire d'un musicien sud-africain hors normes

Soutenu par Diplo, The Prodigy ou encore Damon Albarn, Muzi vous présente son nouveau clip en exclusivité sur Konbini.

Soutenu par Diplo, The Prodigy ou encore Damon Albarn, Muzi est l’une des étoiles montantes de l’industrie musicale sud-africaine. Plongé très tôt dans l’univers de la musique aux côtés d’une mère chanteuse, le DJ et producteur débute d’abord en Afrique du Sud, son pays natal, avant de partir à Berlin pour infuser sa musique des scènes électro et techno allemandes, en perpétuelle ébullition.

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À force de pratique, l’artiste prend confiance en lui et s’autorise davantage de références à sa culture et aux sons sud-africains. En 2018, il sort Afrovision, une ode aux différents héritages culturels du continent. Cet opus est un moyen d’offrir des morceaux teintés d’influences africaines traditionnelles et de diffuser une image plus fidèle de l’Afrique à sa communauté.

Ce cheminement lui permet de sortir cette année l’EP Stimela SeGolide, un lot de morceaux qu’il dédie à l’enfance de sa mère. Quatre titres aux récits personnels qui parviennent pourtant à trouver un écho auprès d’un large public.

Nous avons pu rencontrer Muzi. Fidèle à l’image qu’il renvoie dans ses clips, il s’est présenté à l’entretien enjoué et apparemment ravi de voir que le message transmis par sa musique avait voyagé avec succès jusqu’en Europe.

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Konbini | Tu viens d’un univers très musical. Comment as-tu commencé à t’intéresser à ce milieu ?

Muzi | Mon père écoutait beaucoup de reggae quand j’étais petit et ma mère était chanteuse. Mon désir d’écrire s’est manifesté vers mes 11 ans. Vers 13 ans, ma mère a ramené à la maison un vieil ordinateur qui plantait tout le temps, mais c’est ce qui m’a permis de commencer à faire du son.

Comme tu as beaucoup voyagé, est-ce qu’il t’est arrivé de ressentir une certaine distance entre ta musique et ceux pour qui tu la faisais ?

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Plus maintenant ! J’ai compris que la musique était un langage universel. Évidemment, la connexion avec le public d’Afrique du Sud est plus simple car ils savent de quoi je parle. Mais ceux pour qui ce n’est pas le cas peuvent comprendre ma musique tout autant. D’ailleurs l’une des villes où je suis le plus écouté est Paris, ce qui est assez fou.

Avec Afrovision et ton récent EP Stimela SeGolide, l’intention est de montrer la réalité derrière l’idée que les gens se font de l’Afrique du Sud…

Bien sûr, c’est extrêmement important ! Avec Internet, j’ai l’impression qu’on a été plus à même de raconter nos histoires, ça nous a permis d’être plus honnêtes, plus véridiques, et surtout de partager notre univers au-delà des frontières de l’Afrique du Sud ou même de l’Afrique au sens plus large. Ça a permis aux gens de découvrir ma culture, mais aussi de valoriser l’industrie musicale africaine, car certains ont tendance à croire qu’il ne s’y passe pas grand-chose alors que de nombreux talents émergent.

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Dans ce sens, il y a le clip de "Stimela SeGolide", dans lequel tu montres les conditions de vie des travailleurs dans les mines en Afrique du Sud…

Cet EP parle des voyages qu’effectuent quotidiennement les Sud-Africains pour se rendre au travail, dans les mines d’or, de diamants… L’idée, c’était de montrer que ces longs trajets brisaient la dynamique familiale.

Tu n’as pas toujours été aussi confiant à l’idée de partager ta culture et de raconter des histoires personnelles. On dirait que cela s’est fait progressivement pour toi.

Oui, c’est certain ! Après mon voyage à Berlin, j’ai ressenti le besoin d’être près de mes racines. Je pense que j’ai pu assumer d’en parler dans ma musique parce que j’ai pu me ressourcer en rentrant chez moi. Je ne me sentais plus très légitime à faire de la musique inspirée de rythmes africains sans y habiter. Je me sentais déconnecté, je l’ai compris en revoyant ma mère. J’ai compris par la suite que c’était mon devoir d’artiste d’en parler car on ne peut plus attendre que quelqu’un le fasse à notre place.

De plus en plus de personnes assument fièrement leurs origines. C’est nécessaire dans un climat de montée des extrêmes ou, au contraire, est-ce parce qu’ils sont plus libres de le faire ?

À mesure que les gens se sont libérés, ils ont compris qu’il y avait des histoires plus spécifiques qui n’avaient jamais été racontées jusqu’à aujourd’hui : celles de leurs grands-parents, d’un ami ou même de certaines minorités… On a aussi pris conscience que certains n’avaient pas cette liberté primordiale et que pour eux, on se devait d’être honnêtes sur nos vécus.

© Eléna Pougin

Les gens sont devenus plus curieux aussi, peut-être plus alertes, non ?

Les réseaux sociaux ont aidé dans ce sens. Surtout, je pense que les gens ont commencé à refuser de vivre dans des cases et Internet leur a permis de s’en extirper. Des initiatives comme Afropunk sont également importantes pour ces mêmes raisons. Apprendre les uns des autres, c’est essentiel.

Tu as voulu nous emmener dans ton monde avec Stimela SeGolide. Tu as même créé une collection de vêtements pour exprimer davantage ce besoin. Qu’est-ce qui te passe par la tête au moment où tu la confectionnes ?

Cette histoire, c’est celle de ma mère. Elle joue un rôle déterminant dans ma carrière comme dans ma vie. D’une conversation avec elle, j’ai su que c’était un récit qui méritait d’être entendu, celui de son enfance. Ses parents travaillaient beaucoup et elle a dû se débrouiller seule très vite. Je n’avais pas prévu d’en parler.

Concernant ma collection, c’est en discutant avec un artiste de Dead 93 à propos de mon envie de créer du merchandising autour d’un de mes projets qu’elle est née. L’important pour moi, c’était les combinaisons, car elles sont inspirées des vêtements de travail de mon grand-père. Ça avait beaucoup de valeur à mes yeux.

Tu es très connecté à ta communauté, tu fais même des vidéos intitulées les "Muzi Mondays". Comment tu as créé cette connexion ?

Tout est parti de tutoriels make-up sur YouTube. J’ai voulu trouver un moyen d’adapter ce format à des vidéos musicales. C’est ainsi que j’en suis venu à cette idée, qui devrait d’ailleurs durer.

Il y a aussi ce choix que tu as fait, celui de rester un artiste indépendant. Est-ce que tu ne le regrettes pas parfois ?

Non, je suis plus libre, plus créatif aussi. Si j’avais un label et que je leur avais dit que je voulais faire un EP sur l’histoire de ma mère, je pense que je n’aurais pas été pris au sérieux. Ma situation me permet de faire les choses pour moi, pour mes proches et pas pour un profit. Je ne cherche pas à avoir des hits à tout prix ou à me faire passer pour quelqu’un d’autre. Mes chansons représentent des émotions que j’ai ressenties à un moment ou à un autre. Je suis très spontané dans ma musique et il faut que j’aie la liberté de prendre le temps qu’il faut.

Par Eléna Pougin, publié le 27/09/2019

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