De Laurent Garnier à Jamie xx, on a fait passer un blind test à Moderat

À l'occasion de la sortie de leur troisième album, III, et de leur passage à Paris ce lundi, on est allé à la rencontre de Moderat. On leur a demandé de reconnaître une petite dizaine de chansons puis de nous en parler. De Kraftwerk à Kanye West.

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Image tirée de la fameuse scène de Laurence Anyways rythmée par "A New Error" de Moderat

Kraftwerk – "Radioactivity"

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Cette chanson, il faut la chanter en allemand, elle s'appelle "Radioactivität". Ça, c'est la version anglaise, ce n'est pas la version originale de Kraftwerk. Pour moi, ce n'est pas de la techno, c'est une chanson pop classique, une sorte d'hymne de mon enfance. Comme Madonna et son "Like a Prayer", par exemple.

Vous sentez que vous avez été influencés par Kraftwerk ? 

Je dirais qu'on a peut-être été influencés passivement. Pas directement. Kraftwerk a influencé Detroit, et c'est peut-être pour ça qu'ils ont fait une si bonne musique. Nous, à 16 ans, on était vraiment à fond dans Underground Resistance, et à un moment on s'est rendu compte qu'il y avait un lien.

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Notre époque, c'est celle du début des raves, et au début c'était une scène plutôt underground. Ce qui était différent de Kraftwerk, qui était un groupe pop à son époque. Ce qui signifie que leurs disques avaient du succès. C'est un très bon exemple : ça veut dire qu'on n’est pas obligé de faire une musique "idiote" pour vendre. Plus tard, quand la techno était underground, qu'on allait en écouter dans les bunkers et ce genre de lieux, c'est devenu autre chose.

Aujourd'hui, toute la musique est électronique. Tu regardes les charts, n'importe quel morceau de r'n'b américain a une base électro solide. Et ça devient difficile de parler de musique électronique en tant que genre, parce que presque tout est devenu électronique.

De ce point de vue là, est-ce que vous pensez que la musique électro a perdu son esprit originel ?

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Peut-être que oui, que la musique a perdu son âme originelle, mais d'un autre côté, tu as toujours un esprit underground. Des kids qui téléchargent Fruity Loops ou n'importe quel software et qui sortent des beats incroyables avec. Et peut-être qu'ils n'ont pas leurs entrées dans le milieu et ils se mettent à organiser les fêtes eux-mêmes. Ça existe encore, mais c'est plus difficile à trouver. C'était déjà comme ça pour nous. Ça a fait partie de la manière dont on a grandi, mais c'était une sous-culture très petite à l'époque.

Donna Summer – "I Feel Love"

C'est la transition de la disco vers les clubs. C'est encore mettable. C'est un remix, c'est pas l'originale ?

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C'est un live.

Parce que la version originale est très longue. Tu as deux versions. La version longue qui dure neuf, dix minutes, et une version courte. Dans la version longue, tu as une transition et une modulation lente du synthé et des breaks. C'était révolutionnaire à l'époque. À cause de la construction très simple de la chanson. C'est une ligne d'arpèges et il n'y a pas de variation. C'est un motif répétitif. C'est ça qui est toujours actuel. C'est génial ! Parce que c'est une sorte de catalyseur de l'idée de techno.

Laurent Garnier – "Crispy Bacon"

Il est français. C'est un gamin d'aujourd'hui ? C'est Laurent ? De quel album ?

C'est "Crispy Bacon" de l'album 30.

Ah, OK. Il fête ses 50 ans aujourd'hui. Je viens de lui envoyer un message pour lui souhaiter. J'étais sûr que c'était français, mais je ne connais pas toutes les pistes de techno au monde. J'ai un autre morceau que j'aime bien sur cet album, plus calme, plus inspiré par Detroit.

Mais tu reconnais un style français ?

Oui. On pouvait deviner que c'était un peu plus vieux, mais c'est aussi le tempo et les sources sonores, le synthé : c'est un morceau typique de Laurent.

Si je te dis French Touch, ça veut dire quelque chose pour toi ? Ça a existé comme genre musical, l'esprit est reconnaissable ?

C'est juste qu'il n'y a pas beaucoup de lieux d'où ça pourrait venir. Et ce genre de morceau... Laurent n'est pas un producteur français classique. C'est une figure paternelle pour toute une génération en France qui a été influencée par la techno de Detroit. Et d'un autre côté en France, tu as tous les types qui font de l'électro, qui sont influencés par le rock, et puis tu as l'influence du hip-hop chez ceux qui font de la house.

Il n'y a pas beaucoup de producteurs que je mettrais dans la même catégorie que Laurent : juste lui, Vitalic, The Hacker, tous ces mecs qui ont une production un peu plus puissante, ou un style de DJ influencé par la techno old school.

C'est mieux d'être seul ou à trois pour composer de l'électro ? 

Ça dépend vraiment de la musique, je pense. Si tu veux faire un morceau techno, c'est probablement... je ne sais pas. Quand on fait un morceau, on se distribue les parties. On dit : "Charlie, tu vas dans le studio fumeur." On a deux studios, un fumeur, un non fumeur. Il va dans le studio fumeur et il fait une nouvelle partie, et il revient. Bien sûr, c'est possible avec une piste techno, mais il faut peut-être une musique plus structurée pour pouvoir bosser de cette façon.

Je pense que c'est pour ça qu'on fait de la musique de cette manière. Tous ensemble. Parce que c'est la seule musique qui vient d'elle même. C'est difficile à décrire. Le fonctionnement. On est assis ensemble, Sasha, Charlie et moi, au studio, et ce n'est pas possible de faire des musiques différentes. C'est le produit de l'ensemble.

En fait c'est ce qu'il s'est passé la première fois qu'on est allés en studio ensemble avant de faire le premier album. On était là : "OK, qu'est-ce qu'on va faire comme musique ?" C'était pas clair, tu vois. Ça n'existait pas, il n'y avait pas de concept. On essayait différentes choses. Je me souviens qu'on a même fait un morceau très funky. Et puis d'une manière ou d'une autre, le son Moderat s'est assemblé. Ce n'était pas prévu. Ça s'est un peu fait tout seul.

Vitalic – "Poney Part One"

C'est français, pas vrai ?

Oui, encore une fois.

J'aime bien le kick. Je ne connais pas le morceau, mais c'est typiquement français. Je peux même te dire l'année. Dans les années 2000. C'est 2006. Ça a été un hit en France, j'imagine.

Oui, c'était un bon single.

C'est qui ?

Vitalic.

Vitalic, je l'avais dit. Un de ses hits du début.

Qu'est-ce que vous pouvez m'en dire ?

Je sais que c'est quelqu'un de très passionné par la musique électronique. Il a eu un gros impact ici en France. Il aime bien faire des grands gestes en concert. Ce qui est aussi notre cas, même si on essaie d'avoir une approche discrète. On était backstage et Vitalic jouait, on a vu quelques secondes, Mais je me souviens que le dispositif sur scène était énorme, visuellement.

Je voulais parler des raves. Est-ce que ça a encore un sens aujourd'hui quand on parle d'électro ou de techno, ou est-ce que ce que vous avez l'impression que c'est désormais passé de mode ?

Pour moi le mot rave est un peu daté, mais de façon plutôt jolie, sentimentale. Mais je ne dirais plus : "Allons à une rave." Ce qui est sûrement dommage d'ailleurs. En même temps, je ne crois jamais avoir dit ça tout court. Même dans années 1990, je n'ai jamais dit "rave", c'était déjà un peu cucul.

Donc c'est un peu ringard ?

Un peu, oui.

Siriusmo – "Ideologie"

C'est de la musique de Berlin, d'il y a dix ans. Et ce morceau s'appelle... Est-ce que c'est "Ideologie" ?

Oui.

Super morceau. C'est un de ces morceaux où il a combiné tous les bons aspects de la house et de la composition. C'est un morceau intelligent. On entend très clairement ses influences. Il est très influencé par Stevie Wonder, et tous ces compositeurs de funk de l'époque.

Quelles sont vos influences en dehors du cercle de l'électro ?

On est influencés par beaucoup de producteurs différents. Je suis un grand fan de Timbaland, des Neptunes et Dr. Dre, tous ces producteurs de hip-hop des années 1990, mais aussi les nouveaux. Mais sinon, pour les vrais compositeurs, on est fan de Bach. Dr. Dre et Bach.

Bach ?

Vous dîtes comment, "Batch" ?

Non, on dit "Back"

Bach et Dr.Dre, ils devraient bosser ensemble. Je crois que cette question des influences est très difficile, parce qu'on est trois. Et chacun d'entre nous a des influences différentes. J'écoute vraiment plein de genres de musique différents. En ce moment, j'écoute beaucoup de musique des années 1980. Et même les trucs ringards comme Spandau Ballet ou ce genre de choses.

Ensemble, on peut se mettre d'accord sur Depeche Mode. Parce qu'ils ont fait partie de notre enfance/adolescence. On a tous des grandes sœurs. C'est bizarre, mais en Allemagne, Depeche Mode était très populaire. Il n'y avait pas beaucoup de musique qu'on trouvait facilement, mais eux oui. Donc on a pu les entendre dès notre enfance.

Hier encore, j'écoutais un autre titre de Depeche Mode que je ne connaissais pas vraiment et on se rend compte que ce ne sont pas que des albums avec des tubes, il y a aussi des morceaux plus silencieux, des morceaux intelligents. Et quand on écoute Depeche Mode, c'est assez déprimant. Tout ce qu'ils touchent se transforme en or.

Darkside – "Paper Trails"

Elle a un drôle de nom, je crois, peut-être... Ah si c'est "paper" quelque chose, c'est la chanson que j'aime le moins de l'album. C'est vraiment pas une de mes préférées. Mais c'est un super album. Ça a l'air d'être un album très conceptuel, et on admire ça. Cette capacité à se poser et à faire des plans, faire un album à partir de ça, et que ça sonne cohérent. Un album qui rend la forme importante. Qui raconte une histoire du début à la fin.

Cce n'est pas votre manière de produire quand vous faites un album ?

Quand on produit, c'est toujours un peu bordélique. On pense qu'on a un concept, puis on se met à travailler et ça part dans une direction complètement opposée. Difficile à dire. Pour nous c'est beaucoup d'essais et d'erreurs. On enregistre beaucoup de musique puis on trouve le noyau dur, l'idée, la destination. Le procédé est très important. Mais je ne sais pas, peut-être que c'est la même chose pour monsieur Jaar. Mais on ne dirait pas. Quand on écoute l'album, on a l'impression qu'il suit vraiment un plan. Qu'il s'est posé et qu'il l'a construit.

Jamie xx – "Loud Places"

Jamie xx, je l'ai entendu à la radio allemande bien avant la sortie de l'album, pendant la journée. Et la radio en Allemagne n'est pas si ouverte d'esprit, donc c'était une sorte de miracle. Mais ça marche très bien, c'est très accrocheur. C'est un bon morceau. C'est un très bon producteur. Il n'a pas produit énormément, je crois. Enfin, peut-être qu'il a des millions de morceaux sur son disque dur, mais il ne sort pas beaucoup de morceaux. Mais tout ce qu'il sort, c'est de la qualité. Lui aussi, il a des mains en or.

Jamie xx travaille avec des rappeurs, est-ce que ça vous intéresserait de collaborer avec certains d'entre eux ?

On avait beaucoup de featurings sur notre premier album. Le premier album avait un concept différent. C'était plus une collaboration entre Modselektor et Apparat plutôt qu'entre nous trois comme individus, comme c'est le cas sur les albums suivants. Pour le premier album, on a invité beaucoup de monde pour les parties vocales et d'autres choses.

C'est déjà assez difficile d'amener un disque de musique électronique sur scène et de le jouer live. Si en plus, tu as beaucoup de guests, ça devient presque impossible. On se considère comme un groupe de live. On aime faire des lives. C'est une décision importante de ne plus inviter d'autres personnes.

Kanye West – "Part 2."

Un indice ?

C'est un rappeur américain.

Est-ce qu'il a sorti un album récemment ?

Oui.

Son nom commence par un K ?

Oui, je crois bien.

Et son nom de famille avec un W ?

Oui.

Special K. On en a parlé entre nous. On lui accorde trop d'attention. C'est tout ce qu'on peut dire.

Et même comme producteur, vous ne voulez pas parler de son travail ?

Honnêtement, je n'ai pas vraiment écouté, parce que je trouve le personnage si prenant que je n'arrive pas à accorder d'attention à la musique. Je ne connais pas trop sa musique. [Ils parlent entre eux en allemand]. Oui, il se cache sous son personnage. Il enterre la musique sous son ego.

Vous n'avez pas écouté sa musique, vous n'avez vu que son visage ?

C'est déjà assez comme ça. Je ne suis pas arrivé jusqu'à la musique.

OK. Celle-là, je pense que vous la reconnaîtrez.

Moderat – "A New Error"

Je ne connais pas.  Ça ne sonne pas français. Ça sonne très allemand. Quand la ligne de basse rentre, ça fait très allemand. Kalkbrenner peut-être ? C'est vrai que ce n'est pas très loin. Même école. Vous savez, à l'époque quand on a commencé, quand on s'est tous réunis dans le même immeuble à Berlin, à Mitte, il y avait tout le monde, Paul Kalkbrenner aussi. Et souvent quand j'y allais pour leur rendre visite, parce qu'ils avaient leur studio dans cet immeuble, Paul était dans le coin, et plein d'autres artistes, à l'époque.

Quelle a été votre réaction quand vous avez su que ce morceau a été utilisé pour un film ?

Honnêtement, je n'ai même pas vu le film de Xavier Dolan, ni les autres. J'ai encore des devoirs à faire. Des fois… c'est comme une chanson à moi qui a été utilisée dans Breaking Bad, mais je ne l'ai jamais vue. Peut-être que j'ai peur de voir, je ne sais pas. Des fois, quand on entend sa musique dans un film, on se dit que ça ne marche pas du tout. C'est bizarre, parce qu'on a une approche complètement différente, on l'a fait avec une autre idée en tête. C'est peut-être pour ça que j'ai un peu peur de voir ces films et de voir l'utilisation de la musique qu'ils font.

Ça vous intéresserait de faire la bande-son d'un film ?

Oui. On a juste besoin d'un réalisateur, de beaucoup d'argent et de temps. Pour nous c'est difficile, faire de la musique nous prend beaucoup de temps, c'est beaucoup d'efforts. Et généralement les productions de films n'ont pas ce temps. Si tu rencontres le réalisateur très tôt et que tu partages ses idées, et que vous vous mettez à bosser ensemble, ça peut marcher. Mais c'est pas comme ça que ça se passe la plupart du temps. On devrait écrire un e-mail à Mark Zuckerberg. Mark, si tu nous regardes, on est dans la dèche. Charlie a tout dépensé en café et en cigarettes... Donc si tu veux investir un million de dollars sur Charlie, Sasha et moi, contacte-nous.

Par Louis Lepron, publié le 25/03/2016

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