Miles Michaud nous ouvre les portes de l’univers sauvage et romantique d’Allah-Las

C’est à la Nouvelle Vague, où se déroulait la première soirée de la Route du Rock, que nous avons rencontré Miles Michaud, chanteur du groupe californien Allah-Las.

(© Allah-Las/Facebook)

En 2011, le groupe Allah-Las sortait son premier album, Allah-Las. Dès les premières notes, on sentait le soleil réchauffer notre peau et le clapotis des vagues bercer nos oreilles, autant que l’on voyait la végétation sauvage pousser. Des caresses rassurantes, du vent aux cris des oiseaux qui appellent à la liberté et nous invitent à prendre le large… Le groupe californien offrait déjà de belles synesthésies. La voix de Miles Michaud, quant à elle, invitait à la quiétude et l’apaisement.

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Sous l’aile de Nick Waterhouse, gourou du rhythm’n’blues à l’old school, les membres d’Allah-Las avaient appris l’enregistrement analogique et le goût de l’intemporel. Depuis, ils continuent d’explorer le son de l’Amérique romantique de Jack Kerouac, qu’ils ont inondée de réverbérations sauvages. Avec trois albums à leur actif, ils ont su fédérer tout en restant fidèles à leur patte unique. Dans l’idée de percer le mystère, nous avons rencontré le chanteur du groupe à sa sortie de scène à la Route du Rock.

Konbini | Quand tu étais jeune, tu voulais faire quoi plus tard ?

Miles Michaud | On me destinait à une carrière de scientifique. J’adorais l’espace et tout ce qui était mathématique.

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Que faisais-tu avant de faire de la musique, pendant que tes acolytes bossaient au magasin de disques Amoeba ?

Je travaillais dans la télévision et dans la pub. J’étais free-lance, c’était intéressant mais quand j’ai commencé la musique, je n’ai pas hésité à me casser de ce milieu hypocrite et à devenir mon propre patron.

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Mis à part ton amour pour la musique, qu’est-ce qui a fait que tu décides de faire de ta passion ton métier ?

Quand j’étais petit, mes parents avaient des guitares qu'ils gardaient sous leur lit. À mes 2-3 ans, je les sortais et jouais avec en cachette. J’essayais de reproduire la chanson que Pépé le putois jouais pour séduire Penelope Pussycat, le chat qu’il pensait être une moufette. Je me trouvais trop cool. Mon père m’a appris un peu plus tard mes premiers accords. Je me suis mis à jouer devant ma mère. Quand j’ai eu 8-9 ans, on s’amusait avec mes copains. On n’avait aucune idée de ce qu’on faisait.

Y a-t-il une chanson en particulier qui t’a donné envie de te consacrer à la musique ?

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C’est difficile à dire. Ma mère écoutait Joni Mitchell et mon père Crosby, Stills & Nash. Ce sont mes premières fascinations. Il n’y a pas de morceau en particulier. Simplement le fait de voir ce que la musique pouvait faire ressentir à mes parents, ça a suffi à me donner envie. Être témoin de ce pouvoir que la musique avait sur eux m’a touché.

Tu as d’autres passions… La science, par exemple ?

Non, plus maintenant. Je suis désenchanté. La science a beau aller toujours plus loin au niveau technologique, je ne crois plus qu’elle a les réponses. C’est une triste réalité à admettre. En revanche, j’ai toujours eu une profonde affection pour l’écriture et la littérature. C’est ma première passion avec la musique.

"Le premier album parlait d’amour perdu, mais il y a beaucoup de choses dans nos têtes en ce moment et on ressent l’envie de les partager aussi."

Allah-Las fait découvrir de la musique aux gens avec la playlist hebdomadaire "Reverberation". En tant que journaliste musique, je trouve qu’il n’y a pas plus difficile que d’essayer de faire découvrir aux gens de nouveaux talents inconnus ou de vieux groupes obscurs. Comment faites-vous ?

Reverberation est un rituel qui nous est précieux. Tu ne peux pas dire aux gens ce qu’ils devraient écouter ou ce qu’ils doivent aimer. On propose simplement ce qu’on aime. Si les gens apprécient, tant mieux, si ce n’est pas le cas, il n’y a aucun souci. On laisse les autres prendre leurs propres décisions. Le journalisme musical, et ce n’est pas pour t’offenser, c’est parfois inintéressant. Noter un album 3,7 étoiles, c’est de la merde.

Tu ne devrais parler que de choses que tu aimes, c’est là que réside le pouvoir de la critique. Comme dans Star Wars, c’est ça le bon côté de la force : partager les choses que tu aimes. C’est comme ça qu’on fait. Je ne crois pas en la critique négative, comme je ne crois pas en le fait de quantifier le travail de quelqu’un. Quand je lis "cet album mérite un 53 %", je me dis what the fuck ? Ça ne veut vraiment rien dire.

J’ai entendu dire que vous viviez tous des ruptures amoureuses pas faciles avant votre premier album, qui est cathartique. Comment fait-on pour écrire après, quand la situation a changé et qu’il n’y a plus le besoin d’exprimer un chagrin ?

Quand tu as besoin d’écrire, tu écris. Ça sort tout seul. Peu importe ce que tu vis à ce moment-là, le sujet de tes préoccupations a besoin de sortir. Le premier album parlait d’amour perdu, mais il y a beaucoup de choses dans nos têtes en ce moment et on ressent l’envie de les partager aussi. Nos chansons plus récentes traitent surtout de la société contemporaine, de la condition du monde et d’autres choses comme ça. L’important est que ça nous touche à un moment et que nous ressentions le désir de nous exprimer.

Ce n’est pas trop difficile de chanter ces chansons qui évoquent une rupture qui a eu lieu il y a autant de temps ?

Parfois. Mais quand tu es sur scène, la première chose que tu souhaites est d’avoir une sorte de communion avec le public. S’il est toujours transporté par ces chansons, tu l’es aussi. Quand je chante "Catalina", j’ai parfois la gorge nouée, même si l’histoire que la chanson raconte date d’il y a des années et que je suis passé à autre chose. Savoir que ça a cet effet sur les autres et qu’ils s’y reconnaissent, c’est une sensation incroyable.

Quand on a joué en Hongrie au Sziget Festival, on avait l’impression que les rangées du devant attendaient le groupe d’après et qu’elles ne ressentaient rien. Les autres semblaient prendre leur pied, mais ça nous a affectés. Je n’aime pas trop le dire, mais on dépend du retour du public. On ne jouerait pas ces morceaux à chaque concert si le public ne les aimait pas. Évidemment qu’on est fatigués de jouer ces chansons, mais si ceux qui les écoutent nous offrent l’énergie dont on a besoin pour continuer, ça en vaut la peine.

Vous avez commencé il y a neuf ans. Qu’est-ce qui a changé dans votre musique d’après vous ?

On essaie tout le temps de découvrir des nouveautés. La musique que l’on écoutait il y a neuf ans est différente de celle que l’on écoute aujourd’hui. Pareil pour celle que l’on joue. On essaie de créer une continuité pour ne pas décevoir ceux qui aimaient ce que l’on faisait avant, mais on veut aussi proposer de la nouveauté. Cet équilibre de progression est complexe. On ne pourrait pas dire : "Eh, nous sommes Allah-Las, voici notre album disco", ça ne fonctionnerait pas. Comme je le disais plus tôt, il faut garder une connexion avec le public. C’est important pour nous.

"On ne sait pas si on a atteint l’intemporel avant que les années ne passent. On essaie de ne pas être trop définis par l’époque à laquelle on vit."

Pourquoi aimez-vous autant la réverbération ?

C’est difficile de mettre les bons mots sur cette affection. Quand tu écoutes de la réverbération, qui est un son immersif, tu as l’impression que la musique t’entoure. Tu ne sais pas de quel côté ça vient, ça te prend aux tripes. C’est comme quand tu es dans une cave ou une église, lorsque quelqu’un parle, tu regardes tout autour et tu te demandes d’où ça vient. Ça t’atteint d’une manière inimitable. Je n’ai pas inventé ça, quelqu’un s’en est occupé il y a longtemps, mais je lui en suis reconnaissant. C’est comme les chants grégoriens, c’est un son qui te transporte dans le ciel. C’est vraiment magique.

Je sais que l’intemporel est votre but, mais comment arrive-t-on à obtenir une musique intemporelle lorsque tout change autant tout le temps ?

J’imagine qu’on ne peut le savoir qu’avec du recul. On ne sait pas si on a atteint l’intemporel avant que les années ne passent. On essaie de ne pas être trop définis par (ou appropriés à) l’époque à laquelle on vit. Nos études, nos recherches, notre goût du passé et de l’histoire… Nous laissons tout ça nous influencer dans la manière dont on fait les choses. Je ne suis pas sûr qu’on atteindra l’intemporel, mais on en a envie. Seul le temps nous le dira.

À ce qu’il paraît, Los Angeles a pas mal changé. Qu’est-ce que tu en penses ?

J’ai grandi là-bas. J’adore le fait qu’il y ait la plage, la montagne, le désert, que tout soit si accessible et qu’il soit facilement possible de sortir de la ville. Il y a tout partout. Cela dit, tout le monde vient y vivre en ce moment, et y vivre quand on n’a pas beaucoup d’argent est devenu compliqué. Ça étouffe l’atmosphère créative qui caractérisait si bien cette ville.

Je ne serais pas la personne que je suis aujourd’hui si je n’y avais pas grandi. Quand j’étais au collège, je séchais les cours pour aller à Amoeba chercher de nouveaux vinyles à ajouter à ma collection. J’avais acheté une fausse pièce d’identité à l’époque, et j’écumais les bars pour y voir des concerts. Si je n’avais pas vécu tout ça, je ne sais pas ce que je serais. Peut-être un scientifique ? [rires]

Tu peux me parler de Robbie Simon, qui s’occupe de l’imagerie du groupe ?

Robbie et Matt [Matthew Correia, le batteur du groupe ndlr] vivaient ensemble à San Francisco en 2005-2006. Le groupe partage les opinions de Robbie depuis toujours et il a débuté l’art au moment où on a commencé Allah-Las. Dès le début, ce qu’il faisait nous a plu. On lui a demandé de nous créer des flyers et depuis on travaille ensemble. J’aime beaucoup cet homme, ce qu’il invente, son esthétique, sa perspective sur le monde et l’art. C’est tout ce dont on a besoin.

J’ai entendu que vous n’écoutiez pas vos albums une fois qu’ils sont finis. Pourquoi ?

Écouter son propre album procure une sensation un peu étrange, comme lorsqu’on s’écoute parler au téléphone. On passe tellement de temps à travailler sur un album, à l’écouter encore et encore, à en épingler tous les détails et tous les défauts pour l’arranger que quand c’est fini, c’est vraiment fini. Une fois qu’on l’a envoyé au pressage, on ne veut plus y penser. Ça met du temps pour pouvoir l’entendre d’une oreille objective et l’aimer à nouveau.

Après avoir travaillé si longtemps, on le déteste un peu. Pas parce que c’est nul ou parce qu’on n’en est pas fiers, mais parce que la musique devrait être quelque chose qui touche subjectivement, ça devrait transporter autre part spontanément. Quand tu connais trop bien la chanson, que tu l’as trop entendue, que tu sais tout ce que tu y as changé, ça n’a pas le même effet.

"J’espère vraiment que la musique que l’on fait sera plus pérenne que celle de Justin Bieber et toute la musique pop commerciale de nos jours."

Je n’ai pas encore réécouté notre premier album, mais j’imagine que si je le faisais demain, je découvrirais des choses que je n’avais pas entendues à l’époque, ça me toucherait différemment. C’est un album qu’on a créé pour les autres et pour nous, mais pas pour pouvoir l’écouter. On l’a fait pour exprimer quelque chose et le partager avec le monde. C’est exactement comme un tampon, le mot "record" [album en anglais, ndlr] implique le fait d’enregistrer une période, ce qu’on ressentait et ce qu’on pensait à un moment donné.

Peut-être que mes enfants me diront que mes albums sont merdiques [rires]. J’espère que non. J’espère vraiment que la musique que l’on fait sera plus pérenne que celle de Justin Bieber et toute la musique pop commerciale de nos jours. C’est pour ça qu’on le fait à l’old school et qu’on enregistre sur cassettes. J’espère que les gens du futur aimeront ça, mais je n’ai aucune idée de ce que le putain de futur nous réserve.

(© Facebook/Allah-Las)

Allah-Las sera à Rock en Seine le vendredi 25 août. Leur prochain EP intitulé Covers #1 sortira le 23 novembre 2017.

Par Chayma Mehenna, publié le 25/08/2017

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