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Mark Ronson : "Aujourd'hui, il n'y en a que pour l'Auto-Tune"

Publié le

par Théo Chapuis

Après avoir décrypté l'actualité pour Konbini, Mark Ronson se révèle de manière plus intime et revient sur de nombreux aspects de sa personnalité, depuis son enfance jusqu'à son statut de producteur à succès. Entretien.

(Crédits image : Marius Petit)

Après avoir recueilli l'avis de Mark Ronson sur nos sujets éditoriaux, tant dans le domaine de la musique que de la société ou de la photo, du cinéma ou de la high-tech, le producteur qui sort son album Uptown Special ce mois-ci se révèle dans une interview plus personnelle.

Du choix de ses collaborations au statut de plus en plus central de producteur, de son enfance avec Sean Lennon à un road trip organisé dans le sud des États-Unis pour trouver la voix adéquate d'une chanson de son album, Mark Ronson se dévoile. Tout en restant détendu, assuré du haut de ses 39 ans (et de son physique de 29), avec cette évidente pointe de flegme britannique que des années de clubbing à New York aux côtés de Puff Daddy et de Jay Z n'ont su gommer complètement. Of course, yeah.

Konbini | Ce qui vous a rendu vraiment célèbre, ce sont vos collaborations. Le choix des personnes avec qui vous avez travaillé, mais aussi remixé. Comment faites-vous votre choix ?

Mark Ronson | Avant tout, j'écris la musique. Ensuite, j'essaye de choisir les bonnes personnes. Parfois, ce sont des gens dont vous n'avez jamais entendu parler. Parfois si, comme avec Kevin de Tame Impala [ils ont collaboré sur la chanson "Daffodils", ndlr].

Parfois, c'est une collaboration que tu penses qui n'arrivera jamais mais tu envoies un e-mail tout de même, comme Stevie Wonder. En de rares occasions il s'agit de quelqu'un que tu n'as même pas rencontré, comme avec Keyone Starr pour la chanson "I Can't Lose". On a écrit la chanson d'abord, puis nous avons cherché une chanteuse : on a parcouru les routes du sud des États-Unis pour la trouver.

Vous avez embauché Michael Chabon, écrivain, pour écrire de nombreuses paroles de votre album. Vous partez en road trip à la recherche de la voix parfaite... À quel point le processus créatif est important pour vous ?

Le processus est très important, mais une fois de plus, la musique est toujours prioritaire. Aujourd'hui, tout le monde peut produire de la musique très rapidement, on peut très bien faire son album de A à Z en deux mois, de manière électronique. J'utilise des instruments live, je prends mon temps pour choisir mes enregistreurs et mes chanteurs, j'ai besoin de temps et d'espace pour travailler. Alors ça me prend beaucoup plus de temps.

En prenant du recul sur tout ça, prendre deux semaines pour un road trip à la recherche d'un chanteur, ce n'est pas grand chose. Ce qui est intéressant à propos du processus de ce disque, c'est peut-être qu'on a fait une pause sur la route à Memphis. Je n'y étais jamais allé et instantanément, j'ai ressenti que cette ville avait une emprise sur moi. C'est là qu'on a enregistré des morceaux du disque qui n'auraient jamais été là si nous ne l'avions fait qu'à Los Angeles.

Si je regarde un peu en arrière, une part non négligeable de mes albums favoris ont mis des années à être réalisés. Ces disques ont reçu une attention soignée et ont été soumis à un art du détail qui, à mon sens, sont en train de disparaître aujourd'hui. Je ne suis pas contre la technologie, au contraire, mais j'en déplore l'usage lorsqu'il s'agit de couvrir la paresse et les erreurs d'inattention.

Quand tu penses aux groupes des 80's comme Duran Duran qui utilisaient la technologie d'une manière si excitante... Aujourd'hui, il n'y en a que pour l'auto-tune ! Tout est samplé pour réparer les erreurs et composer les beats plus vite. Je crois que c'est là que l'auditeur et l'oreille humaine sont spoliés de sons vraiment cool.

Vous travaillez avec nombre d'artistes mais vous semblez ne pas avoir de problème à partager les lauriers. Comment composer avec son propre ego et celui des autres quand on travaille de cette manière ?

Ça ne m'intéresse pas tant que ça. Sur une chanson comme "Uptown Funk", le travail a été partagé d'une manière plutôt équitable. Je suis sans doute arrivé avec avec quelques textes et une ligne de guitare, puis je me suis occupé de la production. Mais Bruno [Mars] a apporté la ligne de fond et Jeff [co-producteur, ndlr] s'est chargé des cuivres.

C'est une chanson collective car on a tous contribué. Puis il y a d'autres chansons sur le disque dont j'ai écrit environ 80% et je n'avais besoin que d'un chanteur pour les boucler. Je pense que je suis bien assez chanceux comme ça d'avoir mon nom sur une chanson comme "Uptown Funk". J'en aurais été aussi fier si ce n'était qu'une chanson sur l'album de Bruno Mars. Ne vous méprenez pas, ça me rend évidemment heureux de voir mon nom en tête des charts, c'est cool – même si c'est un peu superficiel.

Le peu de fierté mal placée dont vous semblez faire preuve s'étend-il au copyright ? Dans de multiples interviews, notamment une conférence TED, vous semblez être un admirateur de la culture du sampling. Quelle serait votre attitude lorsque le prochain Mark Ronson samplera votre musique dans 40 ans ?

Je ne pourrai jamais être contre, ça serait hypocrite de ma part. Le plus grand succès que j'ai jamais eu avant ce disque, c'était pour un album de reprises, justement, Version, en 2008. Puis j'ai été connu en produisant des beats et en faisant le DJ pour des nightclubs. Tu donnes à ces artistes du crédit, tu leur offres une autre exposition, tout va bien. Quoi qu'il arrive, si tu veux vraiment utiliser un son, tu trouves toujours un moyen.

Quand vous étiez plus jeune, votre meilleur ami était Sean Lennon, rien moins que le fils d'un des Beatles. Avez-vous grandi dans une atmosphère baignée de musique ?

Sean est toujours l'un de mes plus proches amis. Je crois qu'une fois on était sortis tous les deux et on avait rencontré le batteur de Pearl Jam, ou un truc comme ça. Mais je n'ai pas vraiment grandi dans le milieu musical. Mes parents aimaient beaucoup faire la fête et ils étaient amis avec beaucoup de musiciens, mais quand tu es un gamin tu ne fais pas attention à ce genre de choses.

Quand j'ai déménagé à New York, mon beau-père était un musicien et c'était bon d'être exposé à la musique à un jeune âge. En fait, c'est plus tard, en rencontrant Jay Z et Puff Daddy quand j'étais DJ à New York que j'ai vraiment commencé à connaître des gens célèbres, pour être honnête. Quoi qu'il en soit, depuis que j'ai eu ma première batterie à trois ans, j'ai toujours su que je voulais faire de la musique.

Ne le prenez pas mal, mais un gamin anglais, juif et blanc, c'est un peu le dernier profil auquel on s'attendrait pour être le DJ d'un type comme Puff Daddy. Comment en es-tu arrivé là ?

Aucun problème. J'étais surtout très opportuniste à mes débuts. J'allais à pas mal de clubs et je rencontrais les DJs que je vénérais comme Stretch Armstrong ou Clarke Kent et j'ai juste eu assez de chance un jour pour que quelqu'un me dise "Okay, c'est ton tour, on te laisse ta chance".

J'ai ouvert pour un de ces mecs et doucement, je me suis fait un nom en trois ou quatre ans. D'habitude, Jay Z et ce genre de types allaient à des fêtes au Tunnel le jeudi soir, des lieux d'une capacité de 3 000 personnes, des soirées hip-hop bien crasseuses. Un jour, je ne sais plus quand, Puffy et ces mecs-là ont découvert notre petite scène et ils ont adoré.

Après ça, ils venaient souvent me voir faire le DJ. Puffy a fait une petite tournée pour laquelle il m'a engagé. Quelques concerts à Londres et à Paris. D'ailleurs, c'est la toute première fois que j'ai joué à Londres, je ne jouais qu'à New York alors.

Les producteurs doivent-ils être aussi présents ? Mark Ronson n'en est pas certain (Crédits image : Marius Petit)

As-tu déjà essayé d'imaginer quelle carrière tu aurais eue si tu étais né à un autre moment de l'Histoire, comme en 1950 par exemple ?

1950, c'est un peu difficile parce que j'aurais atteint la maturité avant l'avènement de pas mal de musiques avec lesquelles je travaille, mais en 1970 je crois que je pourrais. C'est intéressant, j'en parlais avec Giorgio Moroder justement : s'il avait écrit "Love to love you, baby" aujourd'hui, le crédit aurait plutôt été "Giorgio Moroder featuring Donna Summer", tout comme c'est Calvin Harris featuring Rihanna.

Aujourd'hui, les producteurs brillent sous les projecteurs aux côtés des musiciens. Qu'en pensez-vous ?

Les gens doivent être reconnus à leur juste valeur, mais je trouve ça effectivement étrange qu'on s'intéresse autant aux producteurs. Quiconque a choisi de devenir un producteur "de chambre" ou un DJ sait qu'il a choisi de passer beaucoup de temps seul dans une cave humide ou dans le coin sombre d'un club parce qu'il est naturellement quelqu'un de maladroit, de gêné, un nerd quoi.

Quand j'ai fait un Saturday Night Live avec Bruno [Mars] je me disais "Mince, mec, qu'est-ce que tu fais ?", j'étais vraiment gêné. De toute façon, il est tellement bon que quoi que je fasse, ce sera nul à côté de lui. Quand on a répété, on a enregistré une version afin de la regarder ensuite, ce que j'ai fait, et j'avais l'air si empoté ! On aurait dit ces chiens qui remuent la tête à l'arrière des voitures.

Donc oui, je pense que les producteurs sont plutôt faits pour être écoutés, mais pas pour être vus. Je crois qu'il y a des exceptions, comme Skrillex ou Diplo, qui ont des personnalités massives, et des légions entières de fans aux États-Unis.

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