©Marvin Leuvrey

"J’avais besoin de chercher plus loin dans mon identité" : Malca, le nouvel espoir de la pop venu du Maroc

Deux ans après la sortie d’un premier EP She Gets Too High, Malca nous présente Casablanca Jungle, un deuxième projet réussi qui figure comme teaser de son futur album. À cette occasion, nous l’avons rencontré pour aborder avec lui son Maroc natal, son projet et sa vision du futur.

(© Marvin Leuvrey)

Après un premier EP aux sonorités très eighties, Malca expérimente pour la sortie de "Casablanca Jungle", son deuxième projet, un son pop quelque peu différent. Mêlant avec équilibre titres groovy entraînants et mélodies R’n’B plus douces, le jeune homme met cette fois-ci l’accent sur des sonorités arabes et des textes poignants, jusqu’alors peu approfondis.

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Ce renouveau musical, cela fait désormais deux ans qu’il le travaille d’arrache-pied. Seul ou à l’aide de ses potes parisiens, il s’agissait de trouver le son qui lui ressemble et qui correspond à la musique intemporelle qu’il ambitionne de produire. Pour y arriver, il a fallu au jeune homme natif de Casablanca, qui a quitté le Maroc pour Paris il y a de cela neuf ans, explorer ses origines et ce monde bouillonnant, qui a continué à évoluer et se construire loin de lui.

Résultent de ce travail et de ces voyages, des réflexions sur la tradition et la jeunesse de son pays d’origine, des clips léchés et un son novateur qui se nourrit d’une multitude d’influences. À l’occasion de la sortie de Casablanca Jungle (et avant son concert au Point Éphémère le 14 décembre), nous avons rencontré le chanteur pour parler avec lui de ce nouveau projet, de sa vision de la jeunesse arabe et du futur de la musique.

Konbini | Salut Malca. Ton projet Casablanca Jungle vient de sortir. Comment te sens-tu ? Es-tu confiant ?

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Malca | Je suis hyperconfiant parce que c’est un disque que j’ai pris le temps de faire et que j’aime beaucoup. Ce n’est pas tout le temps le cas. Là, je suis très à l’aise avec le projet car il représente bien tout le travail que j’ai fourni depuis un an. Je m’y exprime sur des sujets que j’ai toujours voulu aborder dans mes morceaux donc j’en suis plutôt fier.

Ton premier EP She Gets Too High est sorti il y a deux ans. Qu’est-ce qui s’est passé entre-temps dans ta vie ?

Il s’est passé plein de choses. She Gets Too High est un disque que j’ai sorti un peu en autoproduction. Tout le monde savait que je faisais de la musique. Je n’avais cependant pas à ce moment une identité particulière à projeter et c’est ce qui me manquait. J’ai donc pris ces deux dernières années pour travailler cela très fortement. En vérité, j’ai travaillé ma musique comme un universitaire travaille une thèse. Ça a été une longue recherche pour essayer de composer une sorte d’équation entre une musique arabe qui paraît obscure à beaucoup de gens et une musique pop et décomplexée plus accessible. Ça a été quelque chose de dur à formuler mais j’ai l’impression d’avoir trouvé une recette qui me plaît.

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Pendant ces deux années, tu t’es rodé aussi à la scène. C’est quelque chose d’important pour toi ?

Oui, on a fait pas mal de concerts. Ça a été l’occasion pour moi de tester mes nouveaux morceaux sur scène, de voir comme les gens accueillaient les titres. Ça permet de voir ce qui marche moins et ce qu’il faut retravailler. C’est aussi pour ça que je fais des concerts durant les périodes de composition et d’enregistrement. C’était cependant une façon de faire assez frustrante car quand tu arrives sur scène, les gens ne connaissent pas les morceaux. Tu n’as pas le même accueil que quand le public t’a dans la tête ou vient te voir mais au moins c’est une version sincère et pure de ce que les gens peuvent ressentir quand ils découvrent ta musique et c’est toujours assez chouette de se confronter à cela.

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Sur Casablanca Jungle, les sonorités sont complètement différentes, les influences orientales sont notamment très présentes. Pourquoi ?

Oui, complètement. Pour ce projet, j’avais besoin de chercher plus loin dans mon identité afin de raconter quelque chose aux gens. C’est notamment pour cela que j’ai passé pas mal de temps à Casablanca ces derniers mois et ces dernières années. J’ai essayé de comprendre les nouvelles générations qui vivent dans cette ville qui est ma ville de naissance et de cœur.

Pour moi, Casablanca sera une ville essentielle dans quinze ans. Il n’y a pas une ville qui fait mieux le pont entre l’Orient et l’Occident. Pour comprendre sa jeunesse, j’ai dû m’imprégner de ses codes car j’ai quitté la ville à 18 ans. C’était important pour moi de comprendre comment elle vivait le "progrès", sur les réseaux, sur Tinder, ou sur des choses plus évidentes mais aussi de savoir comment les gens cohabitaient.

Une partie de cette jeunesse est super progressiste et a envie de s’affranchir des restrictions liées à la société, qui sont complexes. Une autre partie de la jeunesse, qui semble être moderne car elle maîtrise tous les outils qu’on lui offre, conserve la tradition de ses parents avec les rejets qu’elle comprend sur l’homosexualité ou sur la place de la femme. J’ai fait cette musique pour offrir une alternative à ces populations, pour montrer qu’il y a un autre modèle, une autre idée du monde arabe.

Tu offres une autre image à ton public occidental, notamment.

Je fais en partie ma musique pour les gens qui connaissent mon sujet et qui le vivent au quotidien, pour qu’ils puissent s’identifier. Mais j’ai aussi envie de voyager avec ma musique et de rencontrer les gens qui vivent dans les pays occidentaux, en l’occurrence la France, et qui peuvent avoir une image peut-être un peu "carte postale" de la vie des jeunes dans un pays arabe. Ça fait partie de mes leitmotivs de pouvoir proposer une autre vision à ce public. C’est super important.

Après la sortie du clip "Territory" du groupe français The Blaze, un texte de Mohamed Sqalli expliquait l’importance de laisser les artistes arabes raconter leurs histoires, qu’en penses-tu ?

Concernant le clip de The Blaze, je trouve que c’est un clip de ouf. Il touche un sujet hyper intéressant qu’est cette sorte d’homo-sensualisation de la vie masculine dans les sociétés arabes. Après, évidemment, c’est toujours un peu bizarre de voir comment cette identité arabe va être utilisée. J’ai l’impression que cela amène à The Blaze une sorte d’exotisme dans une musique électronique et froide, où cette identité est absente.

Je trouve que ce qu’ils ont fait est plutôt cool. Je comprends aussi ceux qui pensent qu’il s’agit d’appropriation culturelle parce qu’en effet, on n’a pas les mêmes moyens. On vient de pays où on ne nous offre pas les mêmes infrastructures pour apprendre, on ne nous offre pas les mêmes outils pour filmer, on n’a pas ce regard extérieur et on ne nous laisse pas le temps de raconter nos propres histoires qu’il y a déjà un artiste qui vient d’ailleurs et qui le fait à notre place. Il y a une sorte de frustration. Je pense cependant qu’il faut toujours reconnaître les choses belles et rien que pour ça, ce clip doit être reconnu.

Maintenant qu’on parle de clips, les tiens reflètent pleinement toutes les facettes de ta musique mais surtout de ton identité. Comment tu t’impliques dans leur création ?

On s’est adressés à TBMA et à Kevin Elamrani-Lince car ce sont des artistes qui nous séduisent dans leur manière de travailler l’image. Concernant la direction artistique des clips, je partage tout avec Mohamed Sqalli qui est mon manager et directeur artistique. C’est avec lui qu’on définit ce qu’on va voir à l’image. Quand dans "Ya Layli" on voit un Goldorak et un drapeau du Maroc, c’est parce qu’on a envie de mettre en scène ces codes-là, qui sont ceux de la culture pop arabe.

Pour revenir à la musique, quand as-tu commencé à en faire ?

J’ai commencé la musique à douze ans. À l’époque, je jouais déjà de la guitare. J’ai eu mes premiers groupes de rock quand j’avais quinze ans. On était un peu les seuls car il n’y avait pas beaucoup de groupes de rock avec des gens de mon âge. On jouait alors dans des garages à Casablanca. Je suis né à la fin des années 1980 donc je viens vraiment de cette première génération qui a grandi et appris la musique avec Internet. La culture indé et underground anglo-saxonne qui m’a influencé n’était pas dans les rues de Casablanca, elle était sur mon écran et c’est comme ça que j’ai appris à faire de la musique. L’idée d’intellectualiser la musique arabe est arrivée un peu plus tard quand je suis arrivée à Paris. Là, il était question de savoir mélanger les genres.

C’est donc à Paris que tu as commencé à bosser avec Louis Sommer. Comment s’est faite votre rencontre ? Comment travaillez-vous ensemble ?

Cela fait 5 ans qu’on se connaît. J’avais un petit un groupe quand on s’est rencontrés en 2013. Il jouait dans un endroit un peu naze pour la fête de la musique et on jouait juste avant eux. Quand je l’ai vu jouer, je me suis dit que je voulais bosser avec lui. Il y a des évidences comme ça.

Je compose et j’écris seul mais c’est avec lui que j’arrange. On produit ensemble mais on a nos spécialités. Louis travaille beaucoup les lignes de basse. Toute la partie synthé, on la joue pas mal ensemble. Sur cet EP-là, il y a cependant beaucoup de parties que j’ai arrangées seul et que j’ai composées seul. Évidemment, je me fais aider dans le son et dans la programmation des machines. J’ai eu de la chance car sur ce projet, j’ai travaillé sur beaucoup de machines analogiques que j’ai toujours rêvé d’avoir dans les mains.

© Marvin Leuvrey

C’est aussi toi qui écris tes textes, quels sujets abordent-ils ?

Chaque morceau de l’EP a un sens. Sur "Casablanca Jungle", je parle beaucoup de ma jeunesse à Casablanca, c’est vraiment rempli d’espoir. J’avais envie d’exprimer une idée très optimiste de cette ville alors que je n’en pense pas que du bien mais je trouve que ce serait trop facile d’en dire que du mal. Se concentrer sur le bien, ça donne plus d’espoir aux gens et moi-même j’ai beaucoup d’espoir, c’était donc ce que j’avais envie de véhiculer.

"Shalom", c’est un morceau plutôt compliqué parce qu’il parle aussi de mon identité. Je viens d’une minorité religieuse au Maroc. C’est quelque chose qui n’est pas simple à comprendre pour les nouvelles générations. Je suis d’origine juive et pour autant, je suis Marocain, je parle arabe et j’ai grandi auprès d’une majorité de musulmans. C’était intéressant rien que sur le principe de faire un morceau qui s’appelle "Shalom" et de challenger un peu cela, de parler de mon identité propre.

Dans les morceaux "Ya Layli" et "Wham", je m’exprime plus sur la condition des femmes, l’idée est de leur donner une sensualité et de ne pas avoir peur de la sexualité. C’est un des problèmes qu’on a au Maroc et dans le monde arabe. Je suis un féministe pur et dur, ma mère est un modèle pour moi. C’est une femme d’affaires qui n’a pourtant jamais voulu être femme d’affaires mais qui a réussi dans un milieu professionnel masculin, dans un pays musulman. Je m’autorise à faire ça parce que ça fait du bien de donner encore cette alternative-là.

Il y a une pop star au Maroc qui s’appelle Saad Lamjarred qui a récemment été accusé de viol et qui a passé six mois à Fleury-Mérogis. Quand je vois le nombre de manifestations organisées pour sa libération, qu’on se place toujours du côté de l’idole et non du côté de la victime, ça me rend malade. Je vois malheureusement que ce sont des jeunes de mon âge ou un peu plus vieux qui pensent ça. Je ne fais que de la pop music mais finalement c’est presque politique.

Tu m’as dit que cet EP était comme la version bêta de ton futur album, ton album sera donc politique ?

Oui. Je ne peux pas dire que ce sera frontalement engagé car ce n’est pas ma façon d’écrire. Je veux faire des morceaux fédérateurs. Je me suis toujours refusé à faire une musique élitiste. J’essaye toujours d’avoir une ouverture, de faire des morceaux qui seront accessibles pour des gens qui n’ont pas certains codes. Des morceaux qui puissent aussi être porteurs d’une deuxième lecture pour des gens qui ont ces codes. C’est toujours un équilibre hyper difficile à trouver.

C’est pour ça que tu chantes en anglais ou c’est plus pour l’aspect mélodique de la langue ?

Ma langue première, celle avec laquelle je suis le plus à l’aise, c’est le français. Je ne peux cependant pas chanter en français sur ces sujets-là. Je trouve cela compliqué. Même si ce n’est pas forcément ce que je pense, je sais qu’au Maroc le français, qui est une langue très importante, reste la langue du colonialisme. Moi, je ne sais pas pourquoi je parle français. Mon grand-père par exemple ne parle pas français alors que moi oui.

J’adore cette langue mais je chante en anglais parce que j’ai besoin de pouvoir m’exprimer dans plein de pays. J’ai besoin de parler à mes diasporas. C’est important pour moi de raconter ces histoires à mes cousins qui vivent au Canada et qui ne comprennent pas ma langue ou à mes cousins du Moyen-Orient. Cela reste aussi et surtout la langue de la musique que j’écoute. Dans ma musique, il y a l’anglais et il y a l’arabe et je n’exclus pas de faire un morceau en français un jour si je trouve qu’il y a un sens à le faire.

Qu’est-ce que tu écoutes justement ?

J’écoute beaucoup de musique électronique. En ce moment, je réécoute beaucoup Frank Ocean mais aussi Daniel Caesar. Je l’adore, c’est une des plus belles voix que j’ai pu écouter depuis super longtemps. J’écoute aussi Kali Uchis et beaucoup de musique arabe.

Tu dis souvent que tu fais une musique futuriste, explique-nous.

Je suis hyper influencé par tout ce qui est sci-fi, c’est un truc qui m’intéresse. Après, quand je parle de musique futuriste, ce que je veux dire c’est que ça ne m’intéresse pas de faire une musique à la mode avec les mêmes synthés que Major Lazer ou les mêmes voix autotunées qu’on peut entendre maintenant. J’ai plutôt envie de faire une musique intemporelle qui sera encore appréciable dans une trentaine d’années. Continuer d’aborder la question de l’identité. J’aime bien l’idée de raconter l’arabe du futur à ma façon même si je sais bien qu’un autre auteur l’a déjà fait. Je pense déjà à l’arabe du futur dans 20 ans ou 30 ans avec ses thèmes, ses problématiques, ses sujets, ses façons de s’exprimer.
 
L’EP Casablanca Jungle est disponible depuis le 17 novembre. Malca sera en concert à Paris le 14 décembre, au Point Éphémère.
 

Par Sophie Laroche, publié le 28/11/2017

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