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French Touch, 13 Novembre et Los Angeles : rencontre avec un exilé nommé M83

Publié le

par Louis Lepron

À l'occasion de la sortie du nouvel album de M83, Junk, on est allé à la rencontre d'Anthony Gonzalez, le mec qui se cache derrière. 

"Je suis content de rentrer à Paris". Voilà la première phrase balancée par M83, aka Anthony Gonzalez, au début de l'entretien. Le Niçois, exilé depuis six ans à Los Angeles, Californie, était de passage à Paris au lendemain de la mort de David Bowie et à quelques mois de la sortie de son nouvel album, qui n'avait pas encore de nom.

Du grand compositeur anglais à la perception de la French Touch dans le monde, on a eu le temps d'en savoir plus sur ce que pense un exilé nommé M83. Mettez sur "Play", et c'est parti.

Konbini | David Bowie a disparu il y a peu. Il représentait quoi pour toi ? 

M83 | Je suis triste parce que c'était un artiste tellement important. Sa carrière musicale a bien entendu eu une grosse influence sur moi mais je pense aussi à sa carrière d'acteur ou dans la mode. C'était un touche-à-tout, un caméléon improbable. Il n'y en avait pas deux comme lui. Le  côté "Je sors un album et à chaque fois c'est différent", j'aime ça chez un artiste. Emmener ses fans dans de nouvelles aventures, comme Beck qui a participé à l'album.

Comment as-tu envisagé ce nouvel album, cinq ans après l'incroyable succès de Hurry up, We're Dreaming 

J'avais envie de partir ailleurs. Essayer de me renouveler au niveau sonore. Le contexte était moins évident. J'avais envie de partir sur une collection de chansons de styles musicaux différents avec l'idée précise de les faire cohabiter. En espérant que les fans retrouvent le son de M83 dans ce nouvel opus.

La facilité aurait été de partir sur un espèce d'album Hurry up, We're Dreaming bis. Le succès qu'il a connu a déclenché le contraire chez moi. Casser cette image de groupe un peu sérieux, de musique grandiloquente, d'apporter un peu de second degré, de fun. Tout en gardant un côté mélancolique.

Tu nommes ça une "collection de chansons", pas un "album"...

Oui, mais je considère vraiment que l'album est plus fort que les titres qui peuvent être écoutés séparément. Mon souhait le premier est que les gens prennent le temps d'écouter Junk et ne se concentrent pas seulement sur une ou deux chansons. Le succès du titre "Midnight City", bien entendu, est gratifiant, mais je pense que c'était un succès heureux. Je ne voulais pas en faire un tube. Je me suis jute dit : "Et maintenant, est-ce que je ne me ferais pas plaisir ?".

En France, on est un peu le pays des étiquettes. Aux États-Unis, est-ce que tu as trouvé une liberté par rapport à ces cases qui rythment les genres musicaux ? 

J'ai tendance à faire ce que je veux. Je me considère comme un artiste chanceux, avec un label qui me laisse faire ce que je veux. J'ai toujours eu la liberté de faire les albums que j'ai eu envie de faire. Et là je me considère encore plus chanceux, après "Midnight City", de pouvoir dire "fuck off".

Et aucune forme de pression après, justement, le succès du dernier album, vendu à plus de 500 000 exemplaires aux États-Unis ? 

De la pression, ouais, mais positive. J'ai commencé à bosser sur l'album après deux ans de tournées. Je me suis dit dans un premier temps qu'il fallait que je produise des titres plus forts. Puis, j'ai pris du temps, et ça ne collait pas. Je voulais explorer des horizons et emmener mes fans ailleurs.

Y -t-il des trucs que tu as vus, écoutés, rencontrés et qui t'ont donné un élan de créativité pour Junk

La musique, c'est un outil pour moi, d'expression bien entendu, mais c'est aussi une manière pour me souvenir de ce qui m'a marqué dans mon enfance ou mon adolescence. J'avais envie de retrouver des éléments que j'ai aimés quand j'étais gosse : des génériques de séries télé, des films, des disques. J'avais envie de tout englober dans un album.

Un exemple ? 

Madame est servie, qui fait partie de ces thèmes de séries télé qui ont disparu. À l'époque, il y avait un espèce d'amour profond pour la musique qui n'existe plus. Maintenant, tu fais un générique assez lambda, qui ressemble à tout. Moins d'argent, moins de risques. Avant il y avait des cordes, c'était plus produit. Maintenant, c'est mécanique. J'ai l'impression qu'on a tendance à oublier ce que faisait la télé dans le temps.

C'est quoi tes souvenirs de télé, justement ?

Tu sais, ce côté, quand tu regardes une série américaine pour la première fois : l'image, la lumière et la musique sont différents. Ça marque. Tu prends ça en pleine tête. Je pense avoir grandi à une époque ou tout était possible, il n'y avait pas de filtres. Comme le Club Dorothée : nos parents nous laissaient voir des séries ultraviolentes. Maintenant, je vois ce que regardent les enfants,  c'est très aseptisé.

Donc il y aurait plus de filtres en 2016 ?

En tout cas à la télé, oui.

Mais Game of Thrones, ce n'est pas très aseptisé...

Non, mais ce n'est pas une série pour les enfants. Ken le Survivant ou Albator, ça parlait de sujets très adultes pour un enfant.

Et il y avait une certaine grandiloquence dans cette violence.

Ouais, et toujours portée par une musique classique, super belle, avec des cordes presque lyriques. J'avais envie de rendre hommage à ça.

Comment t'as organisé ce nouvel album ?

J'ai toujours commencé mes albums avec une ballade, un morceau un peu calme qui grandit avec une montée à la fin. Là, non, j'avais envie de partir sur autre chose, avec un format assez pop, quitte à ensuite revenir sur des parties plus mélancoliques. J'avais besoin de me libérer du poids du succès du dernier album.

"Go !" illustre bien ce côté libérateur, une forme d'euphorie. Comment il t'est venu ?

Difficile à expliquer. C'est vraiment des morceaux qui prennent forme, soit en un après-midi, avec toute la structure, soit ça prend beaucoup plus de temps. "Go!" ça a été immédiat, je ne l'ai presque pas retouché. Celui-là n'a eu qu'une vie.

Tu as toujours un amour pour les années 1980. Dans une interview, tu évoquais le fait que ça allait au-delà de cette décennie, entre références françaises, européennes, américaines ou japonaises. Avec quel recul tu les abordes ?

Ce sont vraiment des influences qui font partie de moi. Ce sont des choses avec lesquelles j'ai grandies, que j'ai découvertes sur le tas. Parfois beaucoup plus tard. J'ai découvert de nombreux groupes des années 1970 et 80 après : ils m'ont parlé avec une esthétique et un message forts. Ce qui fait qu'il y a dans la musique un aspect qui peut dépasser le temps. Et je trouve ça super beau. Parce que mes albums pourront vivre après ma mort. Et c'est pour ça que je fais de la musique. En toute humilité, bien sûr. Mais j'espère qu'ils laisseront une trace.

Être Français, c'est particulier ? Là, sur Junk, tu as produit des chansons dans ta langue natale, pour la première fois. 

Je n'aurais jamais pensé vraiment avoir une ou deux chansons en français sur un de mes albums. Jusque-là, je ne me sentais pas prêt. Je ne voyais pas l'utilité, parce que je ne me sentais pas capable de le faire. Et puis cette dernière année, ça a été comme un déclic : je me suis senti assez seul, un manque de choses que j'aime en France, les proches, la culture. Et les attaques aussi...

Celles du 13 Novembre, à Paris. Elles t'ont rapproché de la France... 

Ça m'a rapproché parce que j'étais si loin et je me sentais inutile. J'étais loin des personnes, et je me suis senti mal à l'aise, comme si je m'étais trompé de chemin. Et peut-être le fait d'écrire en français, de commencer à explorer ma langue dans un format différent, m'a permis de rejoindre mon pays. Le fait de se sentir seul dans un pays étranger dans lequel je parle anglais tous les jours, ça commençait à me peser.

Est-ce que tu as rencontré des difficultés à faire du français une langue pop ?

Non, parce que ne  suis pas parti sur des textes très compliqués : je voulais de la simplicité, un sens de la variété française des années 1980. Et niveau mélodique, pareil. La chanson sur laquelle je chante en français, c'est un duo. Donc j'ai vraiment été aidé par la partie de Mai Lan qui chante aussi sur le disque. Elle m'a influencé.

Dans une interview, tu disais que tu avais, avant d'y habiter, le fantasme de vivre en Californie. Est-ce que maintenant ce fantasme est assouvi ? Est-ce que tu trouves toujours à découvrir des choses dans la culture américaine ?

Ça fait six ans que je suis là-bas, j'aime toujours autant. Pour autant, quand j'ai débarqué, je pensais que j'allais y rester bon bout de temps. Avant de partir aux États-Unis, j'avais déjà une petite carrière mais je vivotais, j'essayais des choses, je ne gagnais pas très très bien ma vie. C'était difficile de percer. J'avais l'impression que si j'y allais, il allait se passer un truc. J'ai eu raison de le faire : j'ai gagné en expérience, en confiance en moi, et le fait de découvrir une culture différente m'a beaucoup apporté. Le dernier album n'aurait pas été le même.

Mais là je commence à me poser des questions. Il y a plein de trucs qui me manquent, je sens que je ne suis pas chez moi. Même si le marché principal de l'industrie musicale, c'est les États-Unis et que j'ai été super bien accueilli, il me manquera toujours un truc. Mes racines ne sont pas là-bas. J'espère un jour pouvoir revenir en France.

On dit souvent que les Américains ont plus confiance en eux, sont plus optimistes, etc. Tu as été influencé par cet esprit ?

Ouais. Après je pense qu'en France, les artistes osent beaucoup, mais c'est plus la presse qui bloque les choses, ou le public qui est assez... Ils aiment bien leurs petites habitudes. Ils ont dû mal à évoluer. Je pense que les choses ont évolué depuis que je suis parti, mais aux États-Unis, ouais, t'as une impression de liberté parce que t'as un public qui est un peu plus important. Aussi, t'as beaucoup plus de possibilités, en tout cas dans la musique indé, t'as un public qui est déjà présent. En France, quand tu chantes en anglais, c'est pas évident, on te ferme la porte...

À cause des quotas dans les radios, notamment.

Oui. Et je pense qu'il y a une fermeture d'esprit qui est plus évidente en France qu'aux États-Unis.

Tu penses que c'est culturel ?

Voilà. On aime bien notre terroir, notre variété française, on est attaché à notre langue. Même si je trouve ça super qu'on garde ce côté très français...

Du coup, quand on est musicien, il faut presque quitter la France pour développer une espèce de confiance artistique ? 

Quand tu ne fais pas de la variété française et que tu travailles sur un projet international, il y a plus de facilités, oui.

Tes clips sont à chaque fois très soignés. Comment tu l'expliques ? 

Je pense que c'est pas mal d'éléments à la fois : j'ai avant tout une vision très spécifique de ce dont j'ai envie. J'ai des idées très arrêtées et, en même temps, je me trouve chanceux d'avoir trouvé les bonnes personnes au bon moment, ce qui peut paraître cliché. J'ai toujours donné de la confiance à des personnes qui me l'ont bien rendue.

Et à cet entourage que tu t'es composé, comment leur as-tu expliqué le projet ? 

Je donne très peu d'explications. Je leur dis : "J'ai cette idée en tête, je veux que tu adhères et si t'adhères pas, tant pis". C'est très important pour moi. S'il y a une distance, je passe à autre chose. Les gens doivent comprendre l'esthétique. Je compose toujours la musique tout seul dans mon studio. Des fois, avec des voix temporaires, des idées. Je pense que quand on écoute une démo, on comprend ce que je veux faire.

T'as réalisé la bande-originale d'Oblivion, ce qui a dû remettre en cause ton processus de création.

Voilà. Je bossais pour une grosse maison de production et un réalisateur avec des idées arrêtées sur la musique et un acteur connu : c'était très difficile. C'est un projet qui m'a marqué parce que c'était à la fois magique, avec ma musique jouée par un orchestre symphonique et parce qu'il y avait Tom Cruise. Mais ça m'a blessé parce que ce n'était pas ma vision première.

T'as pas eu le final cut à la fin.

Non. Mais, à moins de s'appeler Hans Zimmer ou John Williams, tu ne l'as jamais. Surtout quand tu commences dans le milieu.

On t'appelle, on te dit faire ce qu'il faut faire, et hop...

Oui. Mais je le savais, je connaissais les règles du jeu. J'aurais détesté partir en plein milieu du projet, parce que je voulais le faire jusqu'au bout. Et puis, c'était un moment dans ma carrière où j'avais besoin de me libérer l'esprit et de passer à autre chose.

Tu te vois refaire cette expérience?

J'y réfléchirai à deux fois.

En fonction de la liberté qu'on t'accorderait...

Ouais. En fonction du réalisateur, du thème, du film : j'ai pas envie d'être catalogué "musique de science-fiction". J'ai l'impression que je peux faire autre chose.

Finalement, M83 n'a jamais été considéré comme faisant partie de la French Touch. Alors que c'est un groupe pop ouvert sur la culture anglo-saxonne, qui chante en anglais. Comment tu l'expliques ?

Hum... Je ne suis pas Parisien déjà [rires]. Après, si on me dit que M83 en fait partie, je serai touché. Parce que c'est un mouvement intéressant. L'artiste français a une qualité très rare : j'ai l'impression qu'on s'est tous nourris d'à peu près les mêmes influences, avec une sélection très forte, très ciblée, comme un réalisateur de films. Comme les Daft qui ont été influencés par le travail de Leiji Matsumoto, les mangas japonais, les films et groupes américains. On a ça en commun. Même si M83 n'est pas le premier groupe auquel tu penses quand on parle de French Touch.

Est-ce que tu penses que, comme on est Français, on a un recul vis-à-vis de cette culture anglo-saxonne, ce qui donne un détachement et une nouvelle façon de la régurgiter ?

C'est possible. Si Daft Punk avait seulement eu une carrière en France, leurs albums auraient été différents. Et moi, c'est pareil. Nos périodes musicales sont liées à nos choix de vie.

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