Avec Lionel D disparaît l'histoire du rap en France

Avec Dee Nasty, le rappeur et animateur radio avait défriché le hip-hop à la française dans les années 1980.

Lionel Eguenta, alias Lionel D, est décédé le mercredi 26 février à 3 heures du matin à Londres où il résidait depuis plus de vingt ans. Présenté aux urgences du Princess Royal University Hospital pour des douleurs violentes à l’estomac, il est finalement victime d’un infarctus dont il ne se relèvera pas.

Son décès a été confirmé directement par son acolyte, le DJ Dee Nasty, seul contact encore actif avec le pionnier du hip-hop en France. Lionel D est notamment connu pour être le MC de l’émission Deenastyle. MC comme maître de cérémonie, une fonction primordiale dans les débuts du hip-hop, entre l’animateur et le rappeur.

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La légende "Deenastyle"

Pour schématiser, Lionel D présentait entièrement l’émission en rythme et en rimes, animait les freestyles avec les invités, improvisait artistiquement et gérait tous les aléas du direct. Cette forme qui peut paraître complètement désuète maintenant était une norme outre-Atlantique avec des animateurs comme Mr. Magic et son émission "Rap Attack" ou son rival Kool Dj Red Alert sur Kiss FM.

L’émission "Deenastyle" débutera dès 1984 sur la fréquence Radio Diffusion Handicapé (RDH) mais sera vraiment connue pour sa diffusion mythique sur Radio Nova entre 1988 et 1989. 

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"Deenastyle" a été une véritable porte d’entrée pour une génération entière de rappeurs français qui vont découvrir le freestyle et le rap live à la radio. Avec un rendez-vous pendant deux ans tous les dimanches soir à 22 heures, Dee Nasty et Lionel D ont lancé des vocations et ont placé un jalon du véritable début du rap français. Car tous les grands noms des années 1990 ont fait leur début dans cette émission : NTM, IAM, Assassin, Ministère A.M.E.R., MC Solaar, EJM, New Generations MC’s, Saliha, Les Little… 

Un passeur de culture qui remplit un grand vide

L’émission est diffusée uniquement en région parisienne mais les copies en cassettes traversent la France et même le monde pour développer un mouvement de rap en français. À ce niveau, Lionel D est un véritable passeur culturel, un lien entre deux générations. Il représente le hip-hop avant son avènement sur disque. Un peu comme les pionniers des années 1970 aux États-Unis qui n’ont jamais sorti d’albums.

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Lionel D en sortira un seul, mais tardivement. En 1990 sort l’album Y’a pas de problème mais il est déjà en décalage avec une nouvelle génération plus énergique, provocatrice et violente. L’héritage de Lionel D est difficilement palpable, c’est celui de l’instant, du direct, de l’improvisation.

C’est une histoire radiophonique avec un autre pionnier en tant que DJ, Dee Nasty, autour de valeurs humanistes et révolutionnaires, celles de la Zulu Nation. C’est une histoire commune malheureusement un peu effacée de la culture rap en France par les succès discographiques des années 1990 puis par les multiples changements au sein du genre jusqu’à nos jours. 

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Une reconnaissance absente

Exilé à Londres depuis 2000 car rejeté par le milieu du rap français, Lionel y vivait en clandestin, sans aucune attache avec le mouvement qu’il a aidé à lancer. Sa légende tient sur des bandes magnétiques copiées à l’arraché avec une réception FM souvent chaotique. Mais toute la science du Do It Yourself du hip-hop était dans sa mentalité, son aura. 

Dee Nasty a annoncé dans son communiqué que Lionel D risquait d’être incinéré dans l’anonymat en Angleterre vu qu’il n’a plus de famille et pas de statut dans le pays. Il demande aux instances culturelles françaises de faire le nécessaire pour honorer sa légende décemment. 

Retrouvez ici des freestyles de l’époque Deenastyle.

Par Aurélien Chapuis, publié le 27/02/2020