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À la rencontre de Pond : l’avant-garde pop-psyché qui explose

Publié le

par Chayma Mehenna

Aux côtés de son "cousin" Tame Impala, Pond dynamise la pop actuelle autant qu’il dynamite les codes habituels pour créer un son toujours plus fou, toujours plus bizarre et assumé. Nous avons rencontré la bande à l’occasion de la sortie de son dernier album, The Weather, pour parler du temps (non, pas de la météo), de limites et de doutes.

Si vous pensiez avoir fait le tour de la pop, détrompez-vous. C’est que votre chemin n’a jamais croisé le mystérieux nom de Pond. À côté des tournées lors desquelles il accompagne Kevin Parker et l’équipe Tame Impala, Jay Watson retrouve deux autres multi-instrumentistes australiens afin d’explorer leurs possibilités infinies. L’inconnu, le kitsch, le bizarre, le brouillon, voilà ce que lui, Nick Allbrook ainsi que Shiny Joe Ryan souhaitent fouiller et creuser encore un peu plus tous les jours à l’aide de leurs boucles de nappes synthétiques et leurs riffs psychédéliques de guitares.

Si l’on s’attendait au contraire, le groupe ne fait pas dans l’extravagance sur la grande scène de Paloma pour leur concert dans le cadre du festival This Is Not A Love Song. Pond n’a eu besoin d’aucun artifice pour briller. La salle pleine à craquer s’est ainsi vu délivrer une grande performance pour laquelle nous pourrions aller jusqu’à employer les termes terriblement ringards que sont "généreux", "majestueux" ou "la claque". Quelques minutes avant ce moment grandiose, nous avons pu poser nos questions à deux des membres du groupe, dont les personnalités à la fois simples mais curieuses nous ont beaucoup fait rire.

Nick Allbrook | Alors quelle est votre plus grande influence sur ce nouvel album ? (rires)

Konbini | Salut Nick et Shiny, nous autres Européens nous nous faisons toujours une image un peu fantasmée de l’Australie mais c’est comment d’y grandir ?

Nick Allbrook | C’est difficile à dire, sachant que je n’ai grandi que là-bas. J’ai beaucoup aimé avoir assez d’espace physiquement pour être un jeune enfant libre, de pouvoir jouer dans la nature.

Shiny Joe Ryan | Taper les serpents.

Nick Allbrook | Nager. Ou peut-être n’est-ce qu’à l’est de l’Australie que l’on nage bien. Je suis toujours le seul dans l’eau alors que tout le monde est sur le sable.

Shiny Joe Ryan | J’ai grandi en Irlande un moment. C’était génial d’avoir vécu les hivers enneigés et froids avant d’aller à Perth où il fait 32 degrés à Noël.

Nick Allbrook | Question suivante, s’il vous plaît.

Nick, quand avez-vous réalisé avec Jay Watson qu’être dans Tame Impala n’était pas assez pour vous exprimer pleinement ?

Nick Allbrook | Je ne sais pas à quel moment c’était. C’était une atmosphère générale.

Shiny Joe Ryan | Question suivante.

Votre groupe au départ était assez conceptuel, vous invitiez n’importe qui à rejoindre le groupe et vous procédiez à une rotation constante des musiciens et des instruments. Qu’est-ce qui a changé avec le temps ?

Nick Allbrook | On fait toujours tourner les instruments. On ne se dit jamais : "JE suis le guitariste, comment oses-tu jouer avec MA guitare ?" Ça a toujours été comme ça, chacun s’attribue l’instrument pour lequel il a la meilleure idée, la meilleure composition. En revanche, on n’invite plus vraiment n’importe qui le voudrait à joindre le groupe. C’était un moment particulier, on avait alors ce fantasme d’une communauté qui formerait un groupe. L’idée d’errer parmi une bande de freaks qui ruinerait les journées de tout le monde avec du bruit et des couleurs, tout ça nous plaisait particulièrement… Maintenant, on s’en fout.

Nick, tu as toujours su que tu savais chanter ?

Nick Allbrook | Je ne savais pas. Enfin c’est surtout que je n’acceptais pas. Jusque très récemment je trouvais que mon chant était affreux. Surtout lorsque j’écoute les débuts de Pond. La clé c’est l’entraînement, j’imagine… De toute manière, je suis toujours assez embarrassé par à peu près tout à propos de moi, comme la plupart des gens. J’ai juste besoin de l’encouragement des autres, qu’ils me disent que c’est bien.

Vous êtes tous inclus dans le processus de création. Ce doit être difficile d’arriver à un accord parfois, surtout avec la distance, non ?

Nick Allbrook | Nous écrivons chacun nos propres chansons. Après, on demande à l’un et l’autre s’ils aiment ce qu’on a créé. Si c’est oui, on met la chanson dans la soupe. Si la chanson nécessite de bosser, que ce n’est que quelques accords de guitare, alors on s’y met et on la construit ensemble. Si quelqu’un arrive avec toutes les paroles, tous les instruments, toutes les mélodies et que c’est enregistré et produit, presque fini, dans ce cas c’est génial, on n’a rien à faire de plus, c’est dans la boîte.

Vous avez d’autres projets à côté, ce qui doit laisser peu temps pour Pond. Vous faites comment pour être satisfaits de ce que vous sortez sachant qu’il y a ces contraintes de temps ?

Nick Allbrook | Non ça va, crois-moi, il y a assez de temps pour Pond. Il y a même des moments, peut-être tous les trois mois, où je me dis qu’il faut vraiment que je m’éloigne d’eux parce que je n’en peux plus de les voir tous les jours. Je n’ai jamais trouvé ça difficile de gérer le temps. Si tu n’as pas le temps, c’est juste une aubaine de dire "je m’en fiche, je ne le ferais pas". C’est un signe de l’univers que tu dois te calmer.

C’est votre 7e album. Comme vous essayez toujours de faire du nouveau, de repousser les limites du possible à chaque fois, vous devez souvent avoir affaire au syndrome de la page blanche, non ?

Shiny Joe Ryan | Oui, parfois je n’ai aucune idée pendant des mois entiers.

Nick Allbrook | Je ne ressens pas ça comme un blocage, cette fameuse page blanche. C’est juste qu’il y a d’autres choses qui prennent le dessus, que j’ai envie de jardiner ou de nager plutôt que de faire de la musique. Quand tu es dans une relation, ça prend du temps aussi, l’amour passe avant tout et ça ne veut pas dire que tu es bloqué ou que tu as perdu en créativité. C’est juste que toute chose a son temps. J’admets que je ne vais pas au bureau, m’asseoir tous les matins à 9 heures en me disant, c’est le moment d’écrire des chansons. Je perdrais la boule si je faisais ça. Je passerais mon temps à me demander sur quoi je pourrais bien écrire. Ça se passerait comme ça : "Table, table, moi et la table, nous sommes allés… Qu’est-ce que je raconte ? C’est vraiment de la merde. Qu’est-ce que je fabrique ici ?" Donc en attendant l’inspiration, je continue plutôt ma vie.

Shiny Joe Ryan | Tu sais qui fait ça ? Du 9 heures à 19 heures derrière un bureau pour travailler sur ses chansons ?

Nick Allbrook | Nick Cave ?

Shiny Joe Ryan | Kendrick Lamar.

Nick Allbrook | Ah ouais. Non mais ce mec a des vrais trucs à faire, genre il a un business et tout. Quand t’as un empire comme lui, tout un label, dix autres groupes, des clips vidéos à faire… T’es obligé d’aller au bureau. Mais qu’est-ce qu’on ferait nous ? On enverrait un mail à Jodie (Regan, manager, ndlr) avant de se dire que la journée a été productive et d’aller déjeuner ? (rires) Ouais, non, les pages blanches font partie de la vie et tant mieux.

Vous semblez n’avoir aucune limite concernant la manière dont vous vous habillez, dont vous créez et vous comportez…

Nick Allbrook | J’adore que tu dises ça, c’est un très beau compliment, c’est ce qu’on veut cela dit, Perth est un endroit assez isolé et conservateur. Nous avons des limites que nous ne voyons sans doute pas, dont nous ignorons encore l’existence même, que j’ai encore envie de casser. Il y a des limites. Quand tu regardes quelqu’un de vraiment libre et ne répondant de rien et que tu le compares à nous, tu sens qu’on est encore jeunes et assez ignorants. On fait de notre mieux pour continuer. Nous ne sommes pas l’avant-garde mais nous aimerions l’être un jour.

Vous avez un paquet de chansons maintenant. Est-ce que certaines sont devenues embarrassantes à jouer en live ?

Nick Allbrook | On continue de toutes les jouer évidemment, mais pour moi c’est pire… Je chante les paroles, tu sais. Je raconte cette merde. Et je me fais la réflexion que j’aimerais pouvoir changer les paroles. Je préférerais chanter "lalalala". (rires) Je chante en me disant que c’est vraiment du vide. Je n’y crois plus du tout pour certaines.

J’ai entendu dire que vous étiez du genre cyniques. À propos de quoi êtes-vous les plus cyniques ?

Nick Allbrook | Nous-mêmes. On est juste Australiens, on n’est pas censés dire que quoi que ce soit qu’on ait touché est bien sinon on passe pour des gros cons. Toutes nos chansons sont à propos de nous-mêmes, de notre inculture, de nos limites, pour toujours nous ramener sur Terre.

L’album The Weather, produit par Kevin Parker, est sorti le 5 mai dernier.

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