On a vu Les Étoiles vagabondes et il y a tout Nekfeu dedans

Diffusé une fois au cinéma, le film accompagnant son nouvel album est un mélange ambitieux de son talent et de ses contradictions.

Il a toujours été difficile de saisir le véritable Nekfeu. Simple et technique sur ses disques, il est devenu bien malgré lui le porte-drapeau de toute une génération à la recherche d’un nouveau modèle. Un poids un peu lourd à porter et une histoire encore à raconter. Dès les premières images de son film Les Étoiles vagabondes, c’est ce qu’on attend : une direction, un dévoilement ou bien une fiction, une histoire. Au final, ce n’est rien de tout cela.

Les Étoiles vagabondes est un énorme making-of avec des ambitions stylistiques proches du cinéma de genre. Il se situe à mi-chemin entre le documentaire scénarisé et le clip musical interminable. À l’heure où le visuel est quasiment aussi important que la musique, il est intéressant de se perdre dans les méandres de la création, voire le douloureux accouchement, de ce troisième album attendu.

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Nekfeu y narre tout le cheminement de sa pensée, le besoin d’évasion, le manque d’inspiration. Le ton est souvent surjoué mais viscéralement sincère, nous laissant dans l’inconnu, entre le vrai et le factice.

Vagabondages d’esthète

Tout part toujours d’une bonne intention. La réalisation de Syrine Boulanouar est extrêmement fluide, offrant des moments très beaux et des travellings inspirants, du Japon aux États-Unis en passant par la Grèce. Plusieurs images reviennent en tête, où Nekfeu semble comme perdu au milieu d’un décor changeant, parfois même interchangeable.

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Les quelques effets spéciaux, discrets, ajoutent une vraie valeur au propos parfois trop romanesque de la voix off. Tout est maîtrisé, à la recherche du beau, mais l’ensemble donne presque trop d’écho à un propos assez banal : l’artiste en manque d’inspiration qui part en voyage avec ses potes pour se ressourcer et trouver sa voie.

C’est justement ses amis de toujours et son entourage élargi qui vont remplir des seconds rôles de luxe, apportant humour et constance au film. Diabi est incroyable en réalisateur touche-à-tout, chef d’orchestre d’une bande d’iconoclastes ingérables. L’ambition musicale se veut très forte et Diabi embrasse le poste de responsable, tout en versant dans la débrouillardise extrême. Les meilleurs instants se cachent dans ses apparitions, quand il cherche à monter la meilleure cabine de prise de son dans un placard avec des futons, ou quand il s’endort sur sa console de mix à Los Angeles alors que Nekfeu enregistre dans un clic-clac monté en l’air.

Loubensky est aussi brillant à chaque apparition : il est comme une sorte de génie fou avec quelques punchlines sur le côté. Lo semble plus taciturne mais concentré, très appliqué. Hugz Hefner amuse souvent la galerie et Selman structure parfaitement les arrangements. Le rôle de chacun, dans le disque comme dans le film, est très efficace et offre un cadre engageant. Une véritable histoire de potes, à contre-courant du culte du succès.

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L’éloge du normal

Mais plusieurs incohérences demeurent. Au début, à Paris, après une première séance en studio, tout le monde parle de la ressemblance d’un nouveau morceau avec les anciens projets de Nekfeu. On nous survend alors la recherche d’une autre vision qui tarde à venir. Plus tard, quand Nekfeu écrit dans sa chambre, un livre traîne négligemment sur le bureau : Les Fleurs du Mal. Cela ressemble presque à du trolling de haut niveau tellement le cliché est fort. Mais Nekfeu s’en sert presque pour sublimer sa naïveté, sa recherche des sentiments nous laissant désarmés face à son implication.

Le passage dans un temple japonais pour se ressourcer est aussi dérangeant, d’autant plus que Nekfeu semble parler un japonais parfait pour finalement ne plus du tout s’en rappeler quand il traîne dans Tokyo avec ses amies japonaises. Il semble parfait quand on le prend au second degré – il est une vraie usine à mèmes – mais on doute que ce soit l’intention de départ. Certains moments semblent fabriqués pour servir l’histoire, sans qu’il n’y ait réellement de fondement.

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Pourtant, après avoir traversé le Japon, Los Angeles, son île grecque et La Nouvelle-Orléans, on ressent un véritable attachement pour cette bande incontrôlable. Les moments où Nekfeu semblent disparaître complètement de ses propres sessions sont parmi les plus croustillants.

Le mélange entre discours sociopolitique et recherches musicales semble faire totalement sens pour lui, même s’il est trop expliqué, paraphrasé même. Ses dernières sessions à La Nouvelle-Orléans et dans son île grecque restent les plus prenantes – les moins écrites, aussi.

Entre talent brut et contradictions nécessaires

Au final, le film Les Étoiles vagabondes est sûrement la meilleure proposition artistique de Nekfeu. Contrôlé et dirigé, il condense tout le talent, l’approximation, l’insolence et les contradictions de l’un des artistes francophones les plus importants de notre époque. Certains plans, comme ses tournures de phrases, restent ancrés en nous, ce qui en fait une œuvre incongrue, difficile à saisir. Quand Nekfeu part sur les traces des hobos américains ou parle de sampling et de jazz avec Alpha Wann et Trombone Shorty, une autre magie opère, plus directe, moins artificielle.

En calculant beaucoup, Nekfeu perd une part de la spontanéité qu’il cherche pourtant dans tout le film. Cet ovni filmé nous offre quelques clefs, mais le mystère reste entier. L’album est magnifiquement réalisé mais Nekfeu semble se questionner encore, offrant une trajectoire différente, avec moins de dérision et d’abattement que la plupart de ses pairs. Mais peut-être que le côté artificiel est uniquement dans notre perception. Nekfeu parle (et écrit) souvent à propos de sentiments. Peut-être qu’on y attendait un peu plus d’émotion.

Par Aurélien Chapuis, publié le 07/06/2019

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