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LE clash le plus excitant de l’année oppose deux générations du rap marocain

Au Maroc, un clash entre Don Bigg, pionnier du game, et des rappeurs de la jeune génération, fait actuellement couler beaucoup d’encre. Le Booba marocain et son cadet Dizzy Dros se tirent dessus à punchlines réelles, violentes et acerbes, et portent ce conflit intergénérationnel jusqu’aux sommets de YouTube. Du clash, du vrai, par morceaux interposés qui valent le détour.

À l’heure où la scène hip-hop marocaine continue de briser les frontières, le dernier clash entre Don Bigg, de son vrai nom Taoufik Hazeb, et les rappeurs de la nouvelle génération – Dizzy Dros, 7liwa (à lire "hliwa"), Komy et Mr Crazy – écrit les pages de l’histoire du rap local. Certes, cela fait déjà quelques années que ces MC se livrent un affrontement par le biais de médias interposés : les artistes émergents emmenés par le charismatique Dizzy Dros reprochent à Don Bigg, l’un des pionniers du game (le Booba marocain, dirons-nous), de suivre le sens du vent. Une situation ubuesque quand on sait que la plupart de ces MC ont bénéficié, à un moment donné, du soutien de celui que l’on surnomme L’Bigg. Ce dernier regrette, de son côté, l’ingratitude de la "jeune famille" du rap marocain. Mais ça s’arrêtait là, les titres vengeurs n’étaient pas encore au rendez-vous.

Sauf qu’après un silence musical qui aura duré presque quatre ans, Don Bigg a finalement décidé de répondre aux critiques de la nouvelle génération avec un morceau clash intitulé "170 kg". Cette diss qui regorge de paroles violentes s’est accaparée la première place du top des tendances YouTube au Royaume des mille et une contradictions, pendant plus de quinze jours. Et ça se comprend, rien que la cover de ce titre est un véritable trésor pour tout chercheur en sémiologie.

La pose et la prose

Installé sur le trône dans une pièce sombre où l’on aperçoit seulement deux tableaux et un abat-jour, L’Bigg impose la crainte. À ses pieds, on retrouve les cadavres des MC visés par sa colère. Alors que 7liwa est ligoté à son auriculaire, Dizzy Dros est sous sa paire de Air Jordan, tandis que Komy est allongé sur le ventre avec des mains menottées, et Mr Crazy agonise dans un bain de sang. Au fond de la pièce, on aperçoit aussi un squelette avec une casquette bleue. La rumeur voudrait qu’il s’agisse du Tangérois Muslim, un autre pilier du rap marocain qui a déjà été en conflit avec Don Bigg. Quoi qu’il en soit, la pose de ce rappeur de 35 ans en dit déjà beaucoup sur ce que nous réserve sa prose. Ensuite, il y a le titre du morceau, qui sonne comme une mesure, "170 kilogrammes"

Avec son style direct et cru, le MC lynche pendant plus de cinq minutes les rappeurs 7liwa, Dizzy Dros, Mr Crazy et Komy. Familier avec le mélange des genres, l’interprète de "Casanegra" rappe tour à tour sur deux bonnes instrus trap. Sans citer clairement le nom des artistes qu’il a décidé de torpiller, L’Bigg ne fait pas dans la dentelle. Sur un ton paternel, il dézingue des MC qui ont été longtemps considérés comme "Wlidat L’Bigg" (les enfants de Don Bigg) :

"On a libéré la scène pour comprendre que le meilleur d’entre vous ne faisait que chier dans nos oreilles."

"Je ne veux pas vous faire mal. Je ne voudrais pas refaire les erreurs du passé. Si je vous ai blessés, je demande votre pardon, nous sommes frères. C’est juste que la haine gratuite me met en rogne. Je ne suis pas revenu pour vous blesser, je suis revenu pour vous défoncer."

"Vous me cherchez, je suis de retour. Le meilleur d’entre vous était mon premier fan."

La jeunesse se rebiffe

Comme un clash en appelle un autre, Mr Crazy a répondu en moins de 24 heures avec un morceau intitulé Biggshot où il ne mâche pas ses mots :

"Avant toute chose, je demande à tout le monde de lever les mains au ciel et de prier pour l’Bigg. Ne t’inquiète pas cher citoyen. Je vais m’occuper de son enterrement."

"Je viens te le rappeler, au cas où tu l’aurais oublié. Au congrès de l’Union Socialiste, c’est toi qui a rappé."

Une diss hâtive puisque l’artiste s’est contenté de reprendre l’instrumentale du célèbre morceau "Hit 'Em Up", titre sur lequel 2Pac avait clashé Notorious Big. Il s’est aussi un peu trop inspiré du titre "Killshot" d’Eminem où ce dernier atomise Machine Gun Kelly. De quoi pousser Don Bigg à réagir sur sa story Instagram avec ces mots : "Les gars, qui a commandé un 2pac chez AliExpress ?"

Quelques heures plus tard, c’est 7liwa qui a décidé de répliquer avec le morceau "57 kg", dont le clip aurait été réalisé en moins de 10 heures. Le jeune artiste casablancais y balance plusieurs piques à son aîné, tout en avalant… un Big Mac :

"Si tu me cherches, je te fais un beef à la Notorious Big."

"On ne rappe pas avec les subventions de l’État."

Mais même si 7liwa et Mr Crazy ont bien titillé L’Bigg avec plusieurs critiques, la qualité de leurs morceaux respectifs n’a rien à voir avec la diss "170 kg". Pour preuve, le morceau de 7liwa a récolté autant de likes que de dislikes sur YouTube.

Quand l’élève devient l’égal du maître

Photo Cover "Moutanabbi" - Dizzy Dros.

Avec "Moutanabbi" sorti le 6 janvier dernier, Dizzy Dros répond à la diss "170 kg", en enchaînant les piques hostiles à l’encontre de Don Bigg. Perfectionniste depuis ses débuts, le rappeur exilé en Espagne n’a rien fait au hasard sur ce morceau qui dure plus de 7 minutes. Esthétiquement déjà, l’arroseur s’est vu arroser car la cover de "Moutanabbi", dont le nom fait référence au célèbre poète arabe du Xe siècle, est une réponse en bonne et due forme à L’Bigg.

Cette fois-ci, Dizzy Dros a réglé le compte de Pappy Mouchkil (le frère de Don Bigg) tandis que 7liwa tient en laisse l’auteur de "170 kg". À droite, on aperçoit Komy en train de prendre un selfie et faire de la musculation alors que Shobee, membre du groupe Shayfeen, piétine Masta Flow, un ancien rappeur et proche de Don Bigg. Niveau lyrics, c’est aussi du très haut niveau. Avec un flow old school et une voix agressive, Dizzy Dros balance des rimes acérées et réalise, par la même occasion, une très belle performance puisqu’il s’est invité dans le top 3 des tendances YouTube en France. Une première pour un artiste marocain.

"Ton blase est déjà mort, ce morceau n’est que ton certificat de décès."

"La génération Danone t’a condamné à perpétuité, mais tu veux toujours faire appel."

"Tu me rends ouf, je n’ai jamais vu un label comme le tien où aucun artiste n’est signé."

"J’enfonce mon doigt dans le c** de ta carrière, et je ressors le lendemain d’une grâce royale comme Daniel."

"J’ai la vingtaine et je célèbre la vie aux Canaries. T’as quarante ans mais tu es toujours aussi con."

De haine et d’eau fraîche

Difficile de ne pas reconnaître que les MC marocains se professionnalisent à vue d’œil, mais quand on s’intéresse à leur art de plus près, on ressent de l’animosité et de l’hypocrisie. À tel point qu’on pourrait croire que si le rap local avait une constitution, certains de ses acteurs n’hésiteraient pas à ajouter un nouvel article qui affirme le droit de tout un chacun de disposer librement de la casquette de gangster et de voyou. Et ce, même s’il a vécu toute sa vie dans un immeuble de haut standing. Après tout, c’est déjà le cas en France et aux États-Unis, des pays où la véracité des lyrics de rap ne fait plus débat.

Alors, disons-le sans ambages, pour l’industrie du disque, ce conflit générationnel entre artistes est surtout un mal pour un bien. Car il braque les regards vers une scène hip-hop engluée dans une léthargie qui tranche avec la richesse de la création locale. Tout comme il libère la parole d’une jeunesse désabusée, relance des artistes oubliés et remet au goût du jour le rap old school. Comme si finalement, le clash tient autant à une histoire d’image et d’ego qu’à une stratégie marketing. Reste à voir si la violence physique ne va pas s’inviter dans la partie…

Par Badr Kidiss, publié le 14/01/2019