LaGo de Feu, le masque et la plume

Fraîchement débarquée dans le milieu, LaGo de Feu est une rappeuse parisienne qui fait parler d'elle depuis peu. Qui est-elle, d'où vient-elle ? On ne sait pas. Où va-t-elle ? Droit vers le top. Portrait tout en zones d'ombres d'un personnage aussi mystérieux que déterminé.

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LaGo de Feu © Jordan Beline

Elle débarque dans les locaux de Konbini clope au bec, accompagnée de son manager. On est surpris de la voir fumer, elle, la folle de running qui enchaîne les clichés sportifs sur Instagram. Elle rigole et annonce la couleur : "Ah mais je suis un paradoxe !" C'est la phrase qu'on retiendra de cette rencontre avec LaGo de Feu.

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Car de paradoxes, la rappeuse parisienne n'en manque pas. En personne, elle est souriante et immédiatement sympathique, mais sa musique est sombre avec des textes thugs. Elle affectionne une hygiène de vie quasi spartiate – pas d'alcool ni de drogues, pas de sorties – et un flow millimétré, mais cultive une fascination pour le déjanté Gucci Mane, spécialiste incontesté du dérapage pas toujours contrôlé (au micro comme dans la vie). Elle est animée d'un farouche désir de se raconter, mais garde un voile persistant sur son parcours.

De talent non plus, LaGo n'en manque pas. Verbe haut, diction claire comme de l'eau de roche, schémas de rimes complexes, elle importe efficacement la populaire formule du rap de Chicago pour y conter ses souffrances et son inlassable course au "cheu-ka" (l'argent).

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Blanche, femme et pas issue de la banlieue parisienne, elle a tous les traits de l'outsideuse. Elle est pourtant déterminée à reprendre un trône laissé vacant par Diam's. Comment ? On a cherché à le savoir.

"Je fais pas ça pour le fun"

À 29 ans, LaGo de Feu fait l'objet d'un buzz encore discret mais en constante croissance. Des premiers morceaux postés sur YouTube et Soundcloud il y a un an, une Boiler Room, un live au Social Club à Paris, quelques interviews notamment chez Thierry Ardisson, et voilà la machine lancée.

Issue d'un milieu aisé, c'est à l'âge de 17 ans que LaGo de Feu tombe dans la culture hip-hop. Ses grands frères, qui font son éducation musicale, l'initient au rap via Ol' Dirty Bastard, Tha Dogg Pound... Si l'amour du rap s'installe vite, c'est Three 6 Mafia qui fait définitivement basculer la jeune femme de l'autre côté du micro :

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C’est là que j’ai découvert que les meufs pouvaient rapper. Gangsta Boo [seul membre féminin du groupe, ndlr], c’est une tasspé assumée, une hustleuse. Ce que j'aime chez Three 6 Mafia, c'est qu’ils se foutent des flows corporate, ils se laissent aller à leur propre musicalité. Ce que fait Mala [rappeur français membre du 92i, ndlr] aussi. Il a une musicalité supérieure aux autres, il s’autorise des trucs courageux en studio, il se fout à poil.

Elle ne rappe sérieusement que depuis deux ans, moment de sa rencontre avec Jordan, son manager et producteur. Son premier EP Lago Lacuisse Lebiff est en écoute sur son site officiel.

Entre faire son beurre en indé ou signer sur une maison de disques, son cœur balance, mais son objectif reste clair, elle veut "tout niquer" :

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Je fais pas ça pour le fun. C’est pour vivre l’expérience en entier. Le rap, c'est pas mon hobby du dimanche soir.

"La légitimité ? Fuck that !"

Très vite, on cherche à percer ce mystère qu'elle entretient autour de sa personne. Par exemple, que fait-elle à côté du rap, pour gagner sa vie ? Dans une interview à Yard, elle dit avoir "plein de métiers différents" à côté du rap. On lui demande lesquels. Sourire, réponse : "De l'argent !". Elle décrit des activités "freelance" et des journées très chargées, sans s'étendre.

"Zéro confiance en la race humaine, les pires blessures m'ont été faites par ceux que j'aime", rappe LaGo dans "Magot". Mais quelles sont-elles, ces souffrances ? Quelles sont ces épreuves de la vie qu'elle rappelle à longueur de rimes ? Elle ne nous le dira jamais.

En googlant un peu, on découvre qu'elle est la fille d'une journaliste connue, élevée dans le huppé VIème arrondissement de Paris. Évidemment, on lui demande si elle ne se protège pas pour des questions de légitimité. La rappeuse insiste sur son besoin "fondamental" de cloisonner ses différentes vies, question d'équilibre mental.

Pour elle, la sempiternelle street cred est un débat préhistorique :

Je me suis faite toute seule, j’ai ma propre culture. Quand les choses devront se savoir, elles se sauront. La légitimité ? Fuck that ! J'ai un parcours, il est street de ouf et ceux qui ont traversé ma vie avant pourront témoigner. Moi, je me sens bien en faisant du rap.

J’ai un EP qui arrive avec un morceau où je parle de choses que j’ai vécues, et j’étais fière de moi parce que je commençais à me détendre. Juste je prends mon temps pour me dévoiler.

Casser le stéréotype de la rappeuse

Reste le plus grand obstacle à franchir pour LaGo de Feu, percer en tant que femme dans un game dominé par des hommes. Alors qu'outre-Atlantique Nicki Minaj et Iggy Azalea dominent les charts, chez nous, seule Diam's a réussi une carrière de grande amplitude. LaGo de Feu déplore ce fossé culturel :

Rien ne prend, en France... Aux States le hip-hop c’est le plus gros marché de la musique, les rappeurs ont le droit d’exister. Ici mis à part Booba qui a déménagé pour briller par sa rareté, il n’y a pas de place pour les rappeurs dans les médias. Alors les rappeuses…

La jeune femme déplore qu'on enferme les rappeuses dans des rôles stéréotypés à l'image hypersexualisée. Elle-même garçon manqué sur les bords, avec son style sportswear et ses tatouages pleins les bras, elle n'entend pas se laisser enfermer :

Quand t’es une fille et que tu veux rapper, entre toi et toi-même y’a une embrouille. "Pourquoi tu veux faire ça, pourquoi tu veux aller là-dedans ?" J’étais pas prédestinée à faire ça.

Gucci, Mala, ils sont hyper courageux. Ils ont leur vie etc, mais t’as l’impression que quand ils vont en studio c’est leur moment de détente, ils sont eux-mêmes. Et moi, je tends à avoir cette nonchalance, parce je suis qu’à 10%. C’est pour ça que je suis dans le contrôle. Mais quand j’aurai gagné en expérience, en confiance, je serai plus folle. Là, je me trouve encore un peu serrée dans le rap.

D'où peut-être l'imagerie, pensée dès le départ comme un ensemble cohérent, tant dans le texte que dans les visuels :

On attend d’une femme qu’elle se fasse mignonne. C’est facile quand t’es une meuf, de faire la "bonne meuf". Moi, j’ai été voir un peu plus loin. J’ai envie d’être un concept, pas un produit. J’ai mûri le truc. Et c’est pour ça que je vais tout niquer.

Le prochain EP de LaGo de Feu, LaGo Lacuisse Lebiff 2, sera peut-être un pas de plus vers un objectif plus que clair. Tremble, rap jeu.

Entretien réalisé avec Constance Bloch.

Par François Oulac, publié le 30/04/2015

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