Comment les labels indés s'en sortent à l'heure du coronavirus

On a posé la question à différents labels parisiens.

Les ravages de l’épidémie de coronavirus se font déjà sentir sur nombre d’activités économiques. La culture a été l’une des premières victimes collatérales de la pandémie. En son sein, l’industrie musicale, en proie à une terrible crise qui touche particulièrement les petits organismes.

C’est donc l’existence de toute la musique indé qui est aujourd’hui compromise, tant sa survie ne semble pas être la priorité actuelle des politiques. On a donc contacté plusieurs labels parisiens, qui nous ont partagé leurs projets et leurs craintes pour l’avenir.

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Une situation inédite pour les petits labels

Alors que la situation est pesante pour la culture, les représentants des labels indés préfèrent rester positifs. Il s’agit pour eux d’aller de l’avant, sans s’apitoyer outre mesure. "Nous allons plutôt bien, nous explique Arthur Peschaud, fondateur de Pan European. C’est un peu le jour de la marmotte, chacun de son côté. Mais nous réussissons à garder le contact entre nous, et avec les artistes."

Les mesures de confinement ont évidemment bouleversé le fonctionnement des labels indés. Donatien de Cracki Records explique : "C’est beaucoup de travail de réorganisation. Je crois que je dois avoir 15 applications différentes pour communiquer avec les gens, c’est un peu étrange quand même."

Alors que personne ne peut prédire de quoi sera fait le lendemain, Benoît du label Entreprise nous fait part de ses inquiétudes : "On est encore dans la réflexion en fait. On ne sait pas trop comment les gens écoutent de la musique en ce moment, la découvrent et surtout comment ils le feront si la situation dure encore de longs mois comme ça semble de plus en plus probable."

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Des incertitudes qui sont partagées par Antoine Bisou de Microqlima :

"Ça a été radical. On a décidé de maintenir tous les singles prévus en avril, comme celui de L’Impératrice et d’Isaac Delusion […]. En revanche, l’autre pendant, c’est la tournée : tout à coup, il n’y a plus de concerts, et nos sorties tombent un peu dans le vide, un peu comme si on était à poil

L’Impératrice devait partir aux États-Unis le 22 mars, pour un mois, faire Coachella le 10 et 17 avril et devait enchaîner avec des salles de 2 000 personnes à New York. […] Il y avait tout un plan de promo et de marketing autour de ça."

C’est donc tout le calendrier promotionnel qui a dû être revu.

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Aux grands maux les grands remèdes

À l’instar de Microqlima, les structures indépendantes ont été contraintes d’interrompre une grande partie des activités de leurs artistes. Le planning des concerts et les plans de promotion ayant été bousculés, les labels ont donc dû revoir leur stratégie afin de permettre à leurs musiciens de continuer à produire de la musique.

Pour Benoît d’Entreprise, il s’agit de redoubler de créativité. "J’ai du mal à imaginer que tout le monde se passionne dans des lives confinés pendant toute une année. Il va falloir que les artistes et nous soyons extrêmement créatifs pour continuer à intéresser, séduire, enchanter la vie des gens", explique-t-il.

Et maintenir l’intérêt du public en ce moment est particulièrement difficile. "Les artistes qui sont malins et doués, ou qui sont tout simplement plus aptes à s’exposer naturellement, gagnent, explique Antoine de Microqlima. En revanche, pour ceux dont ce n’est pas le projet, et qui sont concentrés uniquement sur la musique, qui ne sont pas trop des guignols d’Instagram, c’est plus compliqué." Par exemple, le groupe L’Impératrice a su tirer son épingle du jeu en proposant du contenu varié comme des reprises sur ses réseaux

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Autre conséquence du confinement, les streams ont connu une baisse pendant cette période. "On écoute beaucoup de musique quand on se déplace pour aller et rentrer du travail, pour faire du sport le soir ou pendant les apéros à la maison, explique Étienne de Pain Surprises. La vérité, c’est qu’écouter de la musique est essentiellement une activité passive. Quasi personne ne s’assoit sur son canapé, ferme les yeux et écoute un disque. La musique, c’est plus un poto qui nous suit dans nos vies."

Heureusement, cette chute ne semble pas affecter la survie des petits labels outre mesure. "J’ai l’impression que cela touche vraiment certains labels mainstream", déclare Donatien. Et s’il y a effectivement une diminution, Antoine de Microqlima explique que, comme ce n’est pas tant le nombre de streams que le nombre d’abonnements qui a un impact sur la rémunération des artistes, les revenus de ces derniers restent stables.

Un avenir incertain

La situation est donc plus ou moins périlleuse pour les petites structures. Si Étienne de Pain Surprises affirme qu’il ne pense pas que son label mettra la clé sous la porte, Antoine de Microqlima estime que la situation deviendrait problématique si elle venait à durer :

"Au bout d’un moment, il faut sortir des albums. Il faut aussi sortir pour faire de la promo, des concerts […]. Si demain on nous dit que le confinement est renouvelé pour six mois, je vais dormir et vous me réveillez dans deux ans quand c’est fini."

Pour toutes ces raisons, il est difficile pour l’instant d’organiser l’après. Antoine est pessimiste : "Je ne vois malheureusement pas le retour des concerts avant bien longtemps. Je ne vois pas de retour à la normale avant l’automne […]. Même si on pourra faire des concerts plus ou moins à partir de septembre, la crise économique ne fait que commencer. Les ventes des billetteries sont à zéro en ce moment."

Arthur Peschaud de Pan European est plus optimiste quant au futur : "Notre organisation devrait repartir. S’adapter à l’époque qui arrive et continuer à sortir des disques, envisager de nouvelles manières de faire de la promo et diffuser la musique vont être nos principaux enjeux."

Cependant, tous les facteurs qui font une promo réussie risquent de ne pas être au rendez-vous. "On se demande notamment quelle place les médias accorderont aux jeunes artistes, ceux qu’ils ne connaissent pas encore, s’inquiète Benoît d’Entreprise. C’est vrai aussi du public pour lequel on a noté une légère tendance à écouter des classiques depuis le début du confinement."

La culture, la grande oubliée de cette crise

Le 6 mai dernier, Emmanuel Macron a annoncé la prolongation des droits des intermittents jusqu’en août 2021. Une mesure cruciale pour la survie de la musique indé : "C’est une énorme bouffée d’oxygène pour le secteur. Sans ça, on prend le risque de voir tout un tas de compétences disparaître car les gens seraient partis chercher d’autres boulots pour pouvoir vivre avec une forte probabilité de ne pas les voir revenir après la crise", explique Benoît d’Entreprise.

Pour autant, comme le souligne Antoine de Microqlima, ces mesures ne seront pas suffisantes. "Tout le pan du discours sur l’opportunité que cette crise représente pour les artistes de réinventer leur métier et d’aller dans les écoles pour faire des cachets : j’ai l’impression que tout le monde a été un peu éberlué d’entendre ça. J’ai trouvé ça maladroit et complètement déconnecté de la réalité de la création."

La crise sanitaire a profondément touché chaque maillage de la musique indépendante. Arthur Peschaud de Pan European partage donc son soutien à tous les acteurs de cette industrie : "Une pensée particulière pour tous les métiers liés au live, tourneur, festival, intermittent, pour lesquels l’anxiété doit être encore supérieure."

Article écrit par Arthur Cios, Hong-Kyung Kang et Pénélope Meyzenc.

Par Hong-Kyung Kang, publié le 15/05/2020