Voguing, style et musique : rencontre avec l'inclassable Kiddy Smile

Figure du voguing, DJ et producteur de house, Kiddy Smile s’apprête à sortir son premier album. Entre musique, danse et vidéos spectaculaires, ce jeune homme est un véritable touche-à-tout, mais il n’oublie jamais d’où il vient.

© Sylvain Lewis

© Sylvain Lewis

Kiddy Smile est impressionnant. Bien sûr, sa taille et son style le rendent immanquable, mais c’est surtout sa capacité à créer et s’épanouir dans des productions artistiques multiples qui suscitent l’admiration. Si Kiddy évolue désormais principalement dans la musique house en tant que producteur et DJ, il s’est aussi distingué dans l’art du voguing, de la danse hip-hop et de la mode, un univers qu’il a côtoyé de près en s’occupant de la direction musicale de plusieurs grands créateurs comme Alexander Wang ou Olivier Rousteing pour Balmain.

Publicité

Avant la mode et la house, il y avait la banlieue, le hip-hop et le bitume. Kiddy a grandi à Rambouillet, dans une cité bien éloignée des univers de la mode et des ballrooms qu’il fréquente désormais. Un parcours différent qui lui a permis de développer un style singulier et une curiosité dévorante pour l’histoire des cultures qu’il incarne, alors qu’il se montre de plus en plus engagé dans ses clips et ses morceaux taillés pour les clubs.

Sa musique, assez légère à ses débuts, s’est ouverte à de nouvelles perspectives. Plus sombre, robotique et accessible, elle lui permet aujourd’hui de se produire en tête d’affiche des festivals, comme dernièrement lors de l’événement Loud & Proud à la Gaîté lyrique. Un show au cours duquel Kiddy a dévoilé des morceaux inédits, extraits d’un album sur lequel il travaille depuis un bon bout de temps et qui devrait bientôt voir le jour. À cette occasion, on l’a rencontré pour parler musique, voguing et vidéos.

Konbini | Entre autres activités, tu es producteur de musique house. Pourtant, plus jeune, tu faisais un rejet de la musique électronique. Quel fut le déclic ?

Publicité

Kiddy Smile | J’ai grandi dans un environnement très urbain. J’écoutais de la musique urbaine car cela parlait de ma vie, de mon quotidien. Lorsqu’il y a eu toute la vague de la french touch, j’étais trop petit pour comprendre les enjeux. J’avais cependant capté que ça ne s’adressait pas à ma catégorie sociale, à moi qui venais d’un milieu défavorisé, un peu au ban de la société. C’était une culture qui, de loin, paraissait très élitiste et, moi, je ne faisais pas partie de l’élite. Ça n’avait pas assez d’impact, de répercussions, d’écho dans ma vie pour que je puisse avoir une affection particulière pour ce style de musique. La première fois que j’y ai été exposé, c’était via la danse hip-hop, que je pratiquais et qui est divisée en plusieurs styles : disco, funk, G-funk, hip-hop et house. J’ai retrouvé dans la danse le même élitisme que je discernais dans la musique. Je ressentais clairement un rejet.

J’ai clairement eu un déclic quand j’ai découvert DJ Mehdi, à travers son travail avec 113. Ma soeur était une grande fan. "Les Princes de la ville" était un son que j’aimais beaucoup. Quand j’ai commencé à faire de la musique, le mix du côté urbain et de la musique électro m’a donné envie de me pencher dessus afin de savoir quelles étaient les racines de la house. Du coup, j’ai découvert que cette musique avait été whitewashée en France, où elle était quelque chose de versaillais et de très blanc. Ce qui ne correspond pas à cette musique, en fait. À l’origine, la musique électronique est racisée, genrée dans le sens où ça vient de la communauté LGBT noire. Ça m’a permis de l’apprivoiser et de mieux me l’approprier.

Publicité

Tu es d’abord passé par le hip-hop avec 113. Tu écoutais quoi d’autre quand tu étais petit ?

J’écoutais ce que les gens écoutent quand on vit dans une cité : pas mal de morceaux du top 50 et beaucoup de ceux que mes parents écoutaient. Chez nous, il y avait James Brown, Nina Simone, Ella Fitzgerald. Ma mère aimait beaucoup Grace Jones.

Quels sont les sons qui te touchent en ce moment ?

Il y a l’album de Beth Ditto, Fake Sugar, Years and Years – j’adore ce que fait Olly, le leader du groupe –, Låpsley, James Vincent McMorrow.

Ce sont des sons un peu posés, finalement…

Oui, j’écoute des trucs qui ne ressemblent pas trop à ce que je fais, pas très house, car je travaille sur mon album en ce moment. Du coup, j’ai la hantise qu’on me dise qu’une mélodie que je produis ressemble à un titre qui existe déjà. J’essaye de m’éloigner à mort.
 
 
Tu travailles sur un album… On dirait que les choses se sont accélérées pour toi après quatre années sans sortir de projets.
 
Si j’ai peu produit de musique pendant ces quatre années, c’est parce que je fais tout moi-même. Je suis autofinancé : tant que je n’ai pas assez d’argent, je ne peux pas faire ma musique. Là, ça fonctionne un peu mieux et, surtout, j’ai trouvé des partenaires de musique qui me donnent de gros coups de pouces en matière de disposition de studio, de matériel, etc. Du coup, c’est plus facile pour moi, même s’il faut quand même l’inspiration. Comme j’aime construire des projets globaux, avec des visuels, ça coûte cher.
 
En parlant de partenaires, tu as récemment signé avec le label Defected…
 
Oui, j’ai toujours voulu travailler avec eux, car c’est comme avoir une approbation, ça veut dire que tu fais de la house de qualité. Ce sont eux qui ont récupéré Strictly Rhythm, un label qui a marqué l’histoire de la house. Pour moi, c’était le but à atteindre. Au début, je me suis dit que je les contacterai quand ma musique serait solide. J’ai d’abord sorti un EP seul. Pedro, d’Ed Banger, aimait beaucoup le morceau "Let a Bitch Know" et le passait souvent. Un soir, il l’a joué en Angleterre et, dans la nuit, j’ai reçu un message sur Twitter. C’était un des directeurs artistiques de Defected qui m’annonçait qu’il voulait travailler avec moi. C’était un samedi soir, je les ai rencontrés le mardi et on a commencé à taffer ensemble.
 
 
Par leur légèreté, leur sonorité, leur énergie, tes premiers sons rappellent les années 1990. C’est une époque qui t’inspire ?

J’aime bien les années 1990. Il y a moins la question du soi, de l’apparence. Je trouve que c’était vraiment une époque où les gens osaient plein de trucs. Ça a dû être horrible pour ceux qui n’étaient pas créatifs ou imaginatifs.

Si demain, je te proposais de rester ici ou de partir dans les années 1990, tu fais quoi ?
 
Si tu me proposais de voyager dans le temps, je remonterais plutôt jusqu’aux années 1970. La musique, les clubs étaient incroyables. Après, je ne sais pas si, en tant que personne noire, remonter jusqu’aux 70’s serait très intelligent… Mais cette époque avait tout : si t’avais 15 ans en 1970, tu as connu tout ce qui était cool, t’as grandi à la grande époque du rock, t’as basculé sur la funk, la disco, la mort du disco, la naissance de la houseNous, on a eu la mort de tout.
 
 
Tes derniers morceaux, "Teardrops in the Box" et "Let a Bitch Know" sont plus sombres. Qu’est-ce qui a motivé cette évolution ?

Je pense qu’avant, je faisais vraiment de la musique de club. C’était une démarche plus légère, je voulais seulement faire danser les gens. Après, quand j’ai pris deux ans pour faire cet EP, je voulais toujours les faire danser mais en abordant des choses plus sombres. Ça passait par des traitements de voix et des productions peut-être un peu un moins festives et plus rythmées.

"La danse m’a permis d’être ouvert sur le reste du monde"

La danse est omniprésente dans tes clips. C’est quoi ton rapport à la danse ?

J’ai commencé mon expression artistique avec la danse. Je viens d’une famille qui avait prévu autre chose pour moi. J’étais l’aîné, mon père ne voulait pas que j’en fasse. Mais c’est ce qui m’a permis d’être ouvert sur le reste du monde. C’est quelque chose qui est très important dans ma vie, avec la culture voguing. Même si je ne danse presque plus, c’est quelque chose de très important qui m’a permis de découvrir Paris, m’intéresser à la musique électronique, faire mon genre de musique, délivrer mon propre message.

Comment as-tu été découvert la culture voguing ?

J’ai su ce qu’était le voguing dès que j’ai commencé la danse. Mais ce n’est que plus tard que j’ai compris les implications politiques et identitaires, quand Lasseindra Ninja et Stephanie Mizrahi m’ont sollicité et que j’ai commencé à avoir un peu de reconnaissance à Paris. Elles m’ont demandé de les aider à organiser un événement de voguing et quand j’ai compris que c’était quelque chose dont les jeunes LGBTQ+ de couleurs avaient besoin pour respirer, expulser leurs angoisses, leurs peurs, et libérer qui ils étaient, j’ai absolument voulu faire partie de cette culture. Et j’étais très impliqué.

Tu l’es moins ?

Oui, c’est très chronophage et j’essaye de moins m’impliquer.

Dans ce monde du voguing, tu as choisi de t’illustrer dans la catégorie "Runway", le défilé. Pourquoi ?

C’était une mauvaise idée, car c’est l’une des catégories les plus dures et qui demandent le plus d’investissement. C’est une catégorie pour les mannequins, alors c’était un pied de nez au destin, car le petit gros que j’étais dans mon enfance n’aurait jamais pu être mannequin. Mais c’était aussi important pour moi de marcher car j’ai eu un accident, il y a longtemps, et j’ai failli ne pas remarcher. Il s’agit donc d’un double pied de nez.

Tu disais que, en tant que jeune noir homosexuel, la stigmatisation dont tu as le plus souffert, c’était par rapport à ton poids.

J’évolue dans un milieu où les apparences comptent beaucoup. Du coup, je ne fais pas partie des normes. Je le vois parce que je travaille avec des designers qui doivent faire des vêtements particuliers, car la mode ne pense jamais aux gens hors des normes. J’ai aussi des anecdotes de la vie de tous les jours. Par exemple, je ne vais jamais manger dans des restaurants qui servent des buffets à volonté car, quand j’arrive, je dois gérer le regard et les remarques du patron et des clients. C’est horrible, car quand on confesse ces peurs-là, on nous répond qu’on n’a qu’à maigrir, mais ce n’est pas possible pour tout le monde. Et si on est gros, ce n’est pas forcément parce que l’on mange trop ou que l’on ne fait pas de sport. Ce n’est pas vrai, et personne n’en parle. Et surtout pas les personnes grosses, car elles ne veulent pas attirer le regard.

Ton clip "Let a Bitch Know" est assez spectaculaire. Tu as choisi de transposer un imaginaire propre aux ballrooms dans la banlieue. Comment s’est passé le tournage ?

Après avoir reçu les autorisations de tournage, j’ai appelé mes potes pour leur expliquer que ça risquait d’être un peu chaud, mais ils sont venus. Ça ne s’est pas très bien passé, car les riverains et les habitants de la cité n’étaient pas contents de notre présence. Ils nous ont jeté des trucs, y a eu des altercations, une fille s’est fait tordre le bras. Puis on s’est fait menacer. Des mecs sont venus au Wanderlust, mais ils ont été stoppés par la sécurité. Aujourd’hui, ça s’est calmé.

Dans le rap, on peut être fier de sa banlieue, ça peut même donner une certaine crédibilité. Est-ce qu’il y a de la fierté dans ce clip ?

Non, être fier de là où on vient, je trouve ça stupide. Cependant, je ne veux pas qu’on me dise ce dont je peux parler ou ce dont je ne peux pas parler, et j’avais l’impression qu’en étant accepté au sein de la communauté LGBT, on devait fermer sa gueule si on venait d’un milieu défavorisé et ça, je refuse. Et en même temps, quand on est accepté dans le milieu du rap ou de la banlieue, on ne peut pas parler de sa sexualité. J’étais entre les deux et je me suis dit que j’allais faire les deux.

"La mode, c’est une bonne façon de s’exprimer sans parler"

Quand as-tu commencé à travailler ton style vestimentaire ?

J’ai grandi à Rambouillet, une ville de droite où les gens sont assez riches. J’étais confronté à la tentation de porter des vêtements de marque, mais ma mère n’avait pas d’argent. Très vite, j’ai compris que ta présentation pouvait t’amener à être rejeté ou à te rapprocher des autres. Ma mère était une couturière, elle a un grand sens du style, elle fait ses propres tenues. C’était mon premier modèle, elle m’a sensibilisé à l’importance de l’apparence.

Quand j’ai compris que je devais trouver un moyen de me démarquer des autres – vu que le manque de moyens financiers me rendait déjà différent –, j’ai très rapidement essayé de customiser des vêtements. Avec mon premier job, j’ai commencé à pouvoir m’acheter des trucs mais je comprenais que j’intégrais une norme sociale. Je me suis rendu compte que ça ne m’intéressait pas car j’avais été rejeté tellement longtemps que, même en étant à l’intérieur, je me sentais toujours rejeté. Je me suis dit : autant que je fasse mon propre truc. Alors, j’ai pris des cours de couture pour confectionner mes propres vêtements.

Quelle est l’importance de la mode dans ta vie désormais ?

C’est une bonne carte de visite, une bonne façon de s’exprimer sans parler. Je ne suis pas bon pour rencontrer les gens ou entretenir une conversation avec quelqu’un que je ne connais pas. Du coup, les vêtements permettent de mettre un autre sujet sur la table. En ce moment, je suis un peu fatigué, je me relâche, je mets beaucoup de sportwear. C’est dur aussi d’avoir un look. Il faut assumer le regard des gens, et moi, je n’arrive pas à l’ignorer. Pendant longtemps, je me suis retrouvé impliqué dans des altercations non nécessaires. Les gens ont peut-être gagné, car j’ai "atténué" mon look… J’en avais marre, en fait. Le regard des autres, c’est super castrateur. C’est une prison, ça empêche les gens de faire des choses.

La mode est un milieu qui t’offre des opportunités mais qui, en même temps, est susceptible de pratiquer certaines appropriations culturelles… En tant qu’homme noir, que vogueur, que mec de banlieue, as-tu parfois des rapports conflictuels dans le travail ?

Non, parce que ce n’est pas mon industrie, c’est une industrie complémentaire à la mienne. J’ai des priorités vis-à-vis des causes que je vais défendre et il y a des gens pour qui je n’irai pas travailler. Avant de m’engager, je me demande si ça correspond à mes valeurs. Je travaille principalement pour des créateurs de couleur : Olivier Rousteing, Alexander Wang… Mes premiers jobs, ce sont des gens de couleurs qui me les ont donnés, et quand je suis passé dans leurs bureaux, des gens de couleurs étaient là. Le conflit fait partie de ce milieu, mais je peux y apporter de la diversité.

Kiddy Smile travaille actuellement sur son premier album, qui devrait sortir prochainement.

Par Sophie Laroche, publié le 20/07/2017

Pour vous :