Le chef-d’œuvre de Kanye West, 808s & Heartbreak, fête ses onze ans

Retour sur l’un des albums les plus importants de l’histoire de la musique.

Nous sommes en 2008. Kanye West est déjà au sommet de l’industrie musicale américaine grâce à ses trois premiers projets (The College Dropout, Late Registration et Graduation), qui sont d’ores et déjà considérés par l’ensemble de la critique spécialisée comme des classiques.

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Même la machine à vendre 50 Cent doit s’avouer vaincu par celui qu’on estime alors comme le producteur le plus talentueux de sa génération. Un statut flatteur, qui ne saurait combler l’ambition du rappeur. Kanye est un artiste qui avait déjà tout dans la musique, mais il va réussir à obtenir encore plus d’elle. Et même si Graduation, pour lequel il a bossé avec les Daft Punk, laissait entrevoir le potentiel de "briseur de codes" de Yeezy, personne n’était vraiment prêt pour ça.

Car voilà : malgré le succès critique et l’argent, rien ne va plus pour Kanye West. Sa relation houleuse avec sa fiancée est dans une impasse, et il doit faire face à la disparition de sa mère, dont il était extrêmement proche. Dévasté par ces deux événements, celui qui deviendra plus tard Yeezus a le cœur brisé. Plus rien n’a de sens. Il veut le faire savoir, et va livrer un des disques les plus importants de l’histoire de la musique.

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"808s & Heartbreak". On peut quasiment tout retrouver dans le titre du projet. Une référence à une vieille boîte à musique (TR-808), et un puits de tristesse sans fond. Cette sensibilité, c’est l’une des clés de l’album. Pour la première fois, un rappeur au sommet chante la peine, et affiche ses émotions sans filtre… Si ce n’est l’auto-tune.

Face à l’auto-tune, le scepticisme

Quand l’album paraît, le 24 novembre 2008 donc, l’accueil est plus que tiède. Très attendu, le projet déconcerte. Certains crient au génie, d’autres à l’arnaque. D’autres encore ne savent même pas quoi en penser – il n’est pas si courant de tomber face à un tel OVNI musical. Les critiques pleuvent, tout le monde veut se faire ce bon vieux Kanye. Face au changement, il existe deux types de personnes : ceux qui sont excités et ceux qui sont effrayés.

Mais comment leur en vouloir ? Qui n’a pas été décontenancé à la première écoute de 808s & Heartbreak en entendant une voix entièrement auto-tunée sur les douze titres parfaitement calibrés du CD ? Kanye rompt avec le courant actuel, pour mieux le prendre à contre-pied. En se bâtissant à l’opposé de ce qu’il se fait, il va (sans forcément le savoir) changer la face du rap game à jamais.

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Il faut dire que sans être un précurseur dans chaque domaine spécifique, Kanye West est le premier à faire un tel mélange. Ce n’est pas tant l’utilisation de l’auto-tune en elle-même qui est novatrice – T-Pain, avec qui il a beaucoup collaboré et qui l’accusera ensuite de l’avoir plagié, était déjà un pionnier dans le genre. C’est la façon dont il l’utilise, pour aller au-delà du rap, et en faire quelque chose de beau en tutoyant d’autres genres musicaux. Car là où T-Pain avait trouvé une seule façon de l’utiliser (et s’en contentait très bien), Kanye West a magnifié son emploi et élargi sa palette, fort de ses multiples influences éclectiques.

Et ce dès le début de l’album, dont il a lui-même façonné la prod', accompagné par des pointures telles que No I.D., Jeff Bhasker ou encore Plain Pat. En témoigne la longue intro, "Say You Will", presque sacrale. S’en suit "Welcome to Heartbreak", avec le jeune Kid Cudi, qui démarrait alors sa carrière. Sur "Amazing", il chante aux côtés du rappeur Jeezy (young auparavant), l’un des pionniers de la trap – même si on peut attribuer la paternité du genre à T.I. "Heartless" s’impose presque immédiatement comme le morceau le plus grandiose de l’album, et démontre au monde entier la virtuosité du Chicagoan.

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"Fuck*ng game changer"

Grâce à un son qui oscille entre electro, pop et hip-hop, Kanye West s’offre un cocktail parfait pour déverser son spleen sans fin. En plus de son habileté et son aisance habituelles à la prod', le rappeur expose un vrai talent de parolier. Kanye accorde de plus en plus d’importance au chant, et se consacre davantage à la recherche de mélodies que de grosses basses ("RoboCop", "Street Lights"). N’étant pas forcément très bon chanteur (il le confesse lui-même), l’emploi de l’auto-tune se justifie et prend tout son sens.

Que ce soit le discours, la musicalité, ou encore la conception, tout tranche avec le hip-hop US pré-2008. Il y a un avant 808s & Heartrbeak et un après. Kanye s’émancipe du rap pour mieux le faire progresser. Il repousse les limites d’un genre, qui a peiné à se renouveler au début des années 2000 après des débuts fastes. Mais au-delà de l’innovation technique apportée, c’est davantage l’influence que 808s & Heartrbeak a pu avoir au fil des années qui interpelle.

Désormais, le rappeur peut chanter. Désormais, le rappeur peut faire part de ses sentiments. Désormais, le rappeur peut utiliser l’auto-tune. Plus Kanye va loin dans l’expérimentation, plus il ouvre des portes. Car si certains continueront de marteler que ce n’est pas son meilleur album, nul doute qu’il est le plus important. Un "fuck*ng game changer", comme disent les cainris ("Quelque chose qui rebat les cartes", de notre côté de l’Atlantique). Ce n’est pas pour rien si Booba a sorti 0.9 le même jour (l’un des plus glorieux de l’histoire du rap donc), avec également beaucoup d’autotune – pour un résultat plus ou moins régulier.

Dans son sillage naîtront les Drake, Frank Ocean ou encore The Weeknd. Une influence que l’on retrouve aussi dans la nouvelle génération du rap US, que ce soit Travis Scott, Juice WRLD ou bien Lil Uzi Vert. Un spectre ultra-large, qui témoigne de l’importance de 808s & Heartbreak dans l’histoire du rap US. Le hip-hop est aujourd’hui le genre musical le plus populaire au monde, et Yeezy n’y est certainement pas pour rien.

S’il est désormais admis dans l’imaginaire commun que Kanye West est un précurseur, c’est en grande partie grâce à ce disque. Par devoir de vérité, force est de reconnaître qu’il s’agit de l’album le plus important du 3e millénaire. Oui, rien que ça. Une influence à l’image de la démesure du personnage. Car c’est avant tout l’œuvre d’un homme triste, et c’est juste magnifique.

Par Guillaume Narduzzi, publié le 25/11/2019

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