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Jeunesse sonique : les amours musicales du duo Polo & Pan

Publié le

par Arthur Cios

Alors que vient de sortir le sublime album Caravelle, nous sommes revenus avec le duo Polo & Pan sur leurs amours musicales de jeunesse.

La première fois que j’ai entendu parler du groupe Polo & Pan, c’était à travers un titre posté sur SoundCloud il y a près de deux ans. Un remix pour être tout à fait exact, de la chanson du début du Robin des Bois de Disney. Une espèce de madeleine de Proust à la saveur particulière, mêlant une douce musique électronique et un savant maniement d’inspirations multiples.

En creusant un peu, on constate que les deux hurluberlus sont fans de rap français, mais aussi des B.O. des années 1950, et de "Dream Music". Une alchimie difficile à percevoir et qui pourtant nous donne Caravelle, un premier album enchanteur qui sent l’été à des kilomètres à la ronde et qui s’intègre quasi immédiatement dans la playlist de vos vacances.

Pour mieux saisir tout ça, nous avons soumis Alex et Paul à deux interviews : notre Track-ID, pour bien avoir en tête leurs références actuelles. Puis cette longue discussion autour de la musique qu’ils écoutaient alors adolescents, de MC Solaar à Britney Spears, de Air à Run-DMC, en passant par Robert Miles, Doc Gynéco, Daft Punk ou même Ophélie Winter.

On vous conseille de regarder la vidéo ci-dessous avant d’entamer cette longue lecture, histoire de mieux situer qui est Alex et qui est Paul.

1. Sans mentir, quel est le premier disque que vous avez acheté ?

Alex | Ah moi je le sais direct !

Paul | Ah bah vas-y…

Alex | C’est un CD deux titres, un single, et c’était la B.O. de X-Files. Mark Snow. Sans être hyper fier de ça, genre"il m’inspirait énormément"… La vérité est ailleurs ! [rires]

Paul | Moi, c’est sans doute Nevermind. Ce n’est pas forcément le premier mais c’est un des premiers dont je me souviens… J’ai beaucoup écouté Nirvana, c’est un album que j’aimais beaucoup à l’époque. J’étais grunge. Enfin, je voulais être grunge en fait, mais je n’y arrivais pas. Le cool était grunge.

Non, j’ai mieux : ma tante m’a offert une cassette de Run-DMC quand j’avais 7 ans et je l’ai saigné, je l’écoutais trop. Une cassette que j’adorais.

Alex | T’as raison, première cassette, Qui sème le vent récolte le tempo.

Paul | Rohlala, tuerie…

Alex | Offert par ma tante. MC Solaar, premier album. J’avais 6 ans. Mais voilà, X-Files, c’était ma période "Dream" un peu. Avec "Children", de Robert Miles, qui est mort aujourd’hui [le jour de l’interview donc, le 9 mai dernier, ndlr].

Paul | Mais nan ?

Alex | Si, incroyable. Et c’est exactement cette période. On ne peut pas dire qu’on s’en inspire, mais il y a de la "Dream" dans notre musique.

Sérieusement ?

Paul | Ouais. Bah il y a du rêve en fait, littéralement. Et des textures peut-être. Certains morceaux sont tombés en chute, mais on a taquiné un peu la trap avec des textures un peu nouvelles, des synthés un peu différents.

On a essayé de faire une collab' avec un rappeur américain, c’est tombé à l’eau malheureusement. On a tenté de contacter Oxmo Puccino sur un truc, enfin bon, on a raté ce morceau hip-hop.

C’est vrai que du coup, Run-DMC, MC Solaar, le rap était quelque chose d’important…

Alex | Le rap français… Bon après, Paul est franco-américain donc je respecte son Run-DMC qui fait partie de lui, mais on s’est découvert vraiment des atomes crochus sur le rap français. Il y a un morceau qu’on adore chanter tous les deux quand on est bien, c’est "16 rimes (le chargeur est surchargé)", de la Brigade et Lunatic, qui était un peu un morceau emblématique du rap français à la fin des années 1990.

Tu parlais d’atomes crochus lors de la rencontre, vous vous êtes rencontrés comment justement ?

Paul | On s’est rencontrés au Baron, derrière les platines. On s’est découvert d’autres petits péchés mignons communs par la suite. C’était en 2010 ou 2011, on était dans l’agence Tête d’affiche au Baron et on s’est croisés, un peu côtoyés comme ça. Ça s’est fait au moment où Alex avait des morceaux, j’avais un studio à Asnières-sur-Seine où on travaille toujours aujourd’hui, et il voulait mixer son track, on a bossé un peu là-dessus, puis on l’a mis de côté. Ensuite, un peu plus tard, on a fait "Rivolta", une création ensemble.

Alex | On s’est très vite rendu compte qu’on se plaisait humainement, qu’on s’aimait bien, et qu’artistiquement et musicalement, dans la façon de créer un morceau, il y avait vraiment la place pour nous deux au sein d’une entité. Parfois, c’est assez dur de trouver sa place et nous, mais très naturellement, il y a eu quelque chose qui tenait du plaisir. C’était presque de l’ordre de l’addiction que d’aller au studio.

Du coup, vous faisiez déjà de la musique avant ?

Alex | Ouais, ouais.

Paul | Moi je m’y suis mis à 18 ans, quand je suis arrivé à Paris, après avoir écouté Moon Safari de Air, qui m’a un peu retourné la tête !

Je me suis dit : "Comment ils font de la musique comme ça ?" J’ai acheté des logiciels, j’ai commencé à faire de la musique, puis je me suis acheté des platines, j’ai commencé à aller au Batofar, j’ai kiffé la techno, la deep-house, donc j’ai commencé à mixer des vinyles. Puis j’ai monté un groupe de rock, qui s’appelle Open Space & Star, avec un son un peu sixties. J’avais plein de projets, j’ai fait du son en Inde avec Jacques, avant qu’il s’appelle Jacques et avant qu’on monte Polo & Pan…

Alex | Moi, j’ai eu une formation très classique. Conservatoire, piano, violoncelle, percu… Donc musique classique. Un parcours très formateur quand j’étais très jeune, et je n’ai pas continué. J’ai fait l’erreur de laisser ça en jachère et c’est revenu à un moment donné, où ça devenait évident pour moi de refaire de la musique. Parce que j’avais tout un tas d’idées, de cultures, de sources d’inspiration, j’avais envie de poser ça, et c’est ma rencontre avec Polo qui a vraiment été fondatrice pour moi, me permettant de figer les idées, de finir les morceaux…

Paul | Ouais enfin, tu étais quand même DJ depuis 10 ans. Autant je lui ai appris des trucs en studio, autant lui aux platines a un super niveau, hyper original, et il a vraiment des techniques et des partis pris hyper intéressants.

2. Le truc que tes parents écoutaient, que tu trouvais horrible et que tu adores aujourd’hui ?

Paul | Ah, on en parlait tout à l’heure.

Alex | C’est drôle ! Parce que... Tout est là pour nous. Si on fait un tout petit peu de psychologie, ce que je disais tout à l’heure, ce qui est vrai, c’est qu’on passe notre temps à fuir… Par exemple, mon père était un grand fan de musique classique, et il me l’a donc imposé — c’est le mot, parce que c’est une époque dans l’éducation où on t’impose des choses parce que sinon tu arrêtes.

Il m’a alimenté en musique classique, c’était un grand "classicophile", et moi je détestais ça. Je le prenais comme une tannée, une punition. C’est pour ça que j’ai arrêté. Et tout le patrimoine qui m’était inculqué, maintenant, je m’y plonge. Je lui dois tellement, à mon père. Donc oui, je dirais la musique classique, Maurice Ravel par exemple, qui est un fondateur pour moi de mes émotions musicales.

Paul | Alors que moi non. Non, parce que mon père n’écoutait pas beaucoup de musique, du classique et il jouait de la guitare, et il nous a beaucoup fait chanter dans la voiture avec ma sœur quand on était petits. Donc j’ai toujours aimé ça, même si j’ai eu une relation distante, par la musique il y a toujours eu de belles choses. Et finalement voilà, la guitare de "Canopée", c’est lui qui jouait des trucs un peu flamenco, bossa-nova, il a vécu au Brésil, donc il jouait cette guitare. Il jouait aussi du Bach à la gratte. Plein de choses qui me sont vraiment restées.

Et ma mère qui a un peu fait Woodstock, qui m’a fait écouter du rock, Michael Jackson. Bon, de temps en temps, elle écoutait Chris Rea ou des trucs comme ça, et ça me gavait un peu. C’est peut-être le seul truc que je n’ai pas aimé. Mais ouais, je me suis toujours bien entendu musicalement avec eux. Puis ils n’ont pas trop essayé de me forcer à ingurgiter une certaine culture. Ma mère me laissait écouter la musique de Pinocchio, c’est elle qui m’a offert le CD de Bob Sinclar ou même Homework.

Alex | C’est marrant parce que c’est vrai ce que tu dis, c’est tellement vrai. Moi, mon père m’a imposé la musique classique que j’adore, et il m’a interdit d’écouter du rap français, que j’adore aussi. Parce que le fait que ce soit une "marginalisation" de la musique, le fait d’appartenir à un truc auquel je n’appartenais pas culturellement ou socialement, et que lui me l’interdisait, ça m’a poussé à m’intéresser encore plus au truc. Justement, aller à l’encontre de mon père.

Au final, tu gardes autant ce que tes parents t’imposent que ce qu’ils t’interdissent. Il est là aussi le patrimoine.

3. Peut-être plus difficile pour toi Alex avec ta formation classique, mais le premier morceau que vous avez appris à jouer ?

Alex | Figure-toi que je m’en souviens plutôt bien, c’était du Bach.

Que t’avais envie d’apprendre ?

Alex | Oui, enfin c’est une envie imposée mais c’est une envie quand même. Il y a un moment donné quand on est petit, je ne sais pas ce qui est vraiment de l’envie. En tout cas, c’est mon premier plaisir !

Paul | Moi, je me souviens du moment où j’ai eu envie de reprendre la guitare, et c’était quand j’étais en pension et que j’étais dans le train pour aller visiter le camp d’Auschwitz. J’ai un pote qui jouait "Losing My Religion" de R.E.M. à la gratte et qui jouait trop bien, et qui branchait les meufs comme ça. Je me souviens de me dire que ça, c’était vraiment cool. J’ai envie de reprendre la guitare, de donner des émotions comme ça. C’est un peu bidon mais c’est parti de là. Ce n’est pas nécessairement le premier morceau que j’ai joué à la gratte mais c’était des trucs pour s’ambiancer autour d’un feu.

Mais t’as commencé la gratte à quel âge ?

Paul | J’avais joué un peu de guitare classique pendant un an, quand j’avais 13 piges, et ensuite j’ai repris à 18 ans, et je me suis mis à plus jouer de la pop et des choses comme ça. C’était le même été où j’ai découvert Moon Safari, donc j’ai vite arrêté à nouveau la gratte pour foncer sur des logiciels comme eJay, où j’utilisais des samples…

Alex | Tu sais que j’ai commencé sur eJay aussi ? C’est fou parce que là on le découvre mais c’était aussi mon premier truc quand j’étais en sixième. C’est trop drôle, mec !

Paul | Mais j’ai dû passer des années dessus… Tu vois, on a fait la même pension, trop de choses qui nous unissent… Mais oui, voilà, je faisais une école de commerce, j’étais passionné mais je n’imaginais pas pouvoir vivre de la musique. Finalement, j’ai fait une année sabbatique et ma mère m’a payé un stage dans un centre à Paris, où j’ai passé un an à apprendre Cubase. Il y a eu des petites étapes comme ça.

Voilà. Et maintenant, je reprends des cours de piano. On a pris des cours de chant l’an dernier. On continue à se former.

4. Est-ce qu’il y avait un truc quand vous étiez au collège ou au lycée que vous n’assumiez pas trop auprès de vos potes ?

Alex | Énormément ! Quoi que, lycée ? Moi je prétendais être le mec qui dénichait des petits sons… Bah Britney Spears. J’étais un fan, vraiment.

Fan, genre t’aimais bien "Toxic" ou vrai fan ?

Alex | "Toxic", c’est génial comme morceau.

Polo | "Baby, One More Time" aussi.

Alex | Ah ouais, j’y ai pris mon pied sur celui-là.

Ça, c’est plus surprenant.

Alex | [rires]

Paul | Bon, bah moi aussi je dois avouer, je l’ai jamais acheté hein, je l’écoutais pas plus que ça, mais ouais pareil..

Alex | Mais pas que Britney…

Paul | "Dieu m’a donné la foi" d’Ophélie Winter. Je l’ai saigné en CD deux titres.

Alex | Aucun souci là-dessus, je peux même te balancer des dossiers…

Paul | Moi je kiffais Reciprok.

Alex | "Lèves les bras…"

Les deux en chœur | "Balance-toi, sur le rythme de ma voix… Laisse le groove guider tes pas…"

Alex | Voilà, Reciprok, à fond.

C’était la belle époque des CD deux titres.

Alex | Ouais. Bah ouais carrément. J’en ai beaucoup acheté. Maintenant plus du tout, enfin de disque de manière général.

Ah ouais ?

Alex | Moi quasiment plus, que du digital… Les vinyles qui me plaisent, je les achète mais il n’y en a pas beaucoup.

Paul | Moi j’en achète pas mal quand même, sur Discogs, surtout les disques que j’écoute depuis longtemps, je me dis : "À un moment, voilà, faut les choper en vinyle". Beaucoup de musiques de films en ce moment, j’ai une petite passion pour Les Baxter. Ce sont des samples, des trucs dont on se nourrit un petit peu. Et sinon, j’achète en digital, comme ça, ça va direct sur les clés pour mixer.

C’est intéressant ce que tu disais, justement, vous utilisez beaucoup de samples ?

Paul | Non.

Alex | Pas beaucoup de samples. En fait, ça dépend de ce que tu appelles samples. On peut dire qu’on sample la vie. [Léger silence, ndlr]. Oui, alors ça paraît un peu : "Ouais, on sample la vie, ok ?" Mais non [rires].

Nous, on a un son qui nous intéresse, la technologie actuelle nous permet d’en faire un clavier. Pareil pour les voix, on peut faire des "A-O-U" et on en fait un clavier. Et c’est ce qui participe à la singularité de notre son, je pense. On fait beaucoup de microsampling.

Paul | Il y a mille et mille manières de sampler. Ce n’est pas du sampling des années 1990 où tu prenais un sampler, et tu faisais ton track comme ça. Par exemple, on va extraire un harmonique d’une musique classique. Voilà, c’est s’inspirer, réinterpréter. Parfois, il y a du sample littéralement. Dans "Rivolta", notre premier track, il y avait un sample.

Alex | Ou même dans "Zoom Zoom" ou "Nanä".

Paul | Après, ce sont deux tracks dans l’album. Mais voilà, de temps en temps, on est quand même des enfants des 90’s, on a envie de faire du sample, c’est normal.

5. Un morceau ou un album qui t’a vraiment donné envie de produire de la musique ?

Paul | Moon Safari, Air. Voilà, "La Femme d’Argent", facile.

Alex | [Hésitations] Moi je crois que c’est clairement le rap français. Parce que dans le rap français, il y avait tout. Cette contre-culture, cette idée que je voulais être un rebelle alors que pas vraiment, cette idée du sample, cette idée que justement j’entendais dans Time Bomb avec Oxmo Puccino du jazz, de la soul, du classique… Que ça m’a ouvert des portes. Et aussi une idée du rythme. J’adorais les rythmiques hip-hop… C’est là que j’ai commencé à faire des percus…

Ça t’a donné envie de produire mais pas de rapper ?

Alex | J’ai rappé mais, euuuuuh, je vais plutôt te dire que j’ai dérapé. Parce que je n’en avais pas la carrure.

Paul | Moi aussi, j’ai rappé.

C’est vrai ?

Paul | Ouais, ouais, j’ai rappé, j’avais un crew, j’ai quelques enregistrements encore…

Alex | On a quelques enregistrements encore, qu’on a bien cachés dans le fin fond d’une valise.

Paul | "Cœur d’artichaut", au départ, c’était un freestyle un peu hip-hop qu’on a fait en studio, en se retrouvant après nos vacances, dans un vocodeur. Puis on en a fait une chanson un peu mélodique.

Alex | On en a fait quelque chose de plus romantique…

Paul | "Allongé, toi et moi, tu as…" C’est pas du rap, mais…

Alex | Mais un jour, on sortira les premières versions de nos morceaux, et effectivement, c’est Paul qui fait une impro bien plus rappée, en anglais.

Le disque que vous avez saigné et que vous allez continuer à saigner le reste de votre vie ?

Paul | Prose combat, MC Solaar. Il y en a d’autres en hip-hop, L’École du micro d’argent, voilà. Mais Prose Combat, il a une valeur spéciale parce que je l’écoutais quand j’étais malade et que j’essayais de craquer Zelda et je me souviens de tout un week-end où je jouais à Wolfenstein 3D, à Zelda, en écoutant Solaar en boucle.

Et je dirais aussi, Première Consultation de Doc Gynéco. C’est le genre d’album que j’écoutais en boucle quand je faisais semblant d’être malade.

Alex | Moi, je pense que c’est Rohff, Le Code de l’honneur. Je me souviens que je l’ai volé en Allemagne. Un album que j’ai saigné et un soir en rentrant en taxi, le chauffeur mettait ça pas fort et sans le savoir, ça a fait renaître quelque chose en moi. Une réminiscence incroyable, il y a 3 ans, cela m’a envoyé une dose de madeleine de Proust hallucinante. Et finalement, on tourne beaucoup autour du rap français.

Caravelle est disponible à l’écoute ici.

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