Jeunesse sonique : Joe Talbot et Mark Bowen d’Idles nous racontent leur passé musical

Bal de promo, premier plaisir coupable, première révélation… Joe Talbot et Mark Bowen du groupe Idles reviennent sur leurs premiers émois et leurs débuts, à travers les chansons qu’ils écoutaient quand ils étaient plus jeunes.

Mark Bowen et Joe Talbot en train de chiller aux Eurockéennes de Belfort 2017. (© Mike Germain/Konbini)

Posés sur les transats des Eurockéennes de Belfort, Joe Talbot et Mark Bowen ont l’air d’être toujours à la cool – la chemise trouée aux aisselles, le pantalon défait, la voix calme et la mine souriante. Pourtant, leur musique est l’exact opposé de cette attitude, et le moins que l’on puisse dire c’est que ces deux hommes ont de l’énergie à revendre. Sur scène avec trois autres acolytes (Adam Devonshire, Lee Kiernan et Jon Beavis) c’est un raz-de-marée à chaque concert : ils s’époumonent, se tortillent de rage et crient inlassablement à l’injustice avec leur accent terriblement british. Ils balancent leurs paroles critiques et vindicatives sur les distorsions rugueuses de guitares agitées.

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Les gars d’Idles parlent de politique, de gros cons et d’inégalités tous les soirs, tout en enchaînant les pintes dans les pubs de Bristol. Que ces préoccupations récurrentes n’apparaissent pas dans leurs chansons serait donc bien étrange. Mais ne vous méprenez pas : leur but n’est pas de lancer une révolution. La philosophie d’Idles oscille ainsi entre l’impératif de ne pas se prendre au sérieux et celui de parler de gros enjeux à la fois sociaux et politiques. Pour Joe Talbot, la musique de nos jours est souvent générique, simple, sans portée et pleine de silence et de vide. La sienne, il la veut honnête et porteuse d’un véritable message – ou plutôt d’un témoignage, celui d’une époque. Afin de mieux comprendre leurs influences, leur passé et leur histoire, on leur a demandé de nous parler des disques et chansons de leurs débuts et de leur douce enfance.

#1. Sans mentir, c’est quoi le premier album que vous avez acheté ?

Joe Talbot | The Simpsons Sing The Blues. Il y avait "Do the Bartman" que j’adorais. Lisa, Mr Burns… tout le monde y chante. À l’époque, je l’écoutais tout le temps sur mon Walkman. Ce disque me rappelle l’indépendance. C’était la première fois que j’achetais un album, que j’écoutais une musique que j’avais choisie tout seul. Je devais avoir six ans et j’étais dans cet énorme magasin de disques. C’était impressionnant.

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Mark Bowen | Ah, c’est bien mieux que le mien. C’était The Fat of the Land, par The Prodigy. Il y a 20 ans. C’était aussi la première fois que je choisissais un album et que je l’achetais avec mes sous, comme un grand. Un beau moment d’indépendance.

#2. Le truc que vos parents écoutaient, que vous trouviez horrible et que vous adorez aujourd’hui ?

Joe Talbot | Simply Red. Je pense toujours que ce groupe est nul, mais il me fait penser à ma défunte mère. C’est très étrange : j’aime beaucoup ce groupe, juste parce qu’il me fait penser à ma mère. Quand j’étais plus jeune, je me souviens que je trouvais que c’était la musique la moins cool du monde.

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Mark Bowen | Mes parents écoutaient plutôt de la bonne musique. Je crois qu’il n’y a rien qui m’embarrassait particulièrement dans leur discographie. Ah, si, mon père écoutait tout le temps Weather Report, que je n’ai jamais vraiment aimé. Mais maintenant je me surprends à en écouter.

#3. Ce que vous écoutiez plus jeune, et que vous écouterez toujours ?

Joe Talbot | Je reviens toujours à Otis Redding. "Try A Little Tenderness", en particulier. Ma mère l’écoutait quand elle faisait le ménage, pendant que moi je traînais dans le coin à ne rien faire. Sinon Capture/Release de The Rakes. Cet album est meilleur à chaque nouvelle écoute. Et puis il y a des sons classiques et intemporels, que tout le monde continue d’écouter aujourd’hui et écoutera toujours demain… J’ai grandi avec le hip-hop, donc je dirais Pharcyde et le Wu-Tang Clan, toute cette scène.

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Mark Bowen | Pour moi c’est "Paranoid Android" de Radiohead. Sinon l’album Grace de Jeff Buckley. Je l’écoute une fois par mois, à peu près, depuis très longtemps. Magnifique album. L’écouter m’a donné envie de me mettre à la musique. Sa voix est exceptionnelle. Dès que j’ai eu l’occasion de chanter dans un groupe, j’ai essayé de l’imiter. C’était pas terrible d’ailleurs.

Joe Talbot | Je confirme.

#4. La première chanson que vous avez écoutée sur le chemin de votre première tournée ?

Joe Talbot | On se créait des mixtapes pour la route. On se faisait des compils de jungle, de hip-hop, etc. Je crois que la première c’était du hip-hop. Et la première chanson de la tracklist ça devait probablement être "Hands On the Wheel" de ScHool Boy Q et A$ap Rocky. J’adore ce son.

#5. Une chanson que vous avez écoutée en vous préparant pour le bal de promo ?

Joe Talbot | J’étais tellement bourré que je ne me souviens de rien du tout. J’ai une photo qui prouve que j’y suis allé, mais j’avais tellement bu… J’étais nerveux à l’idée d’y aller avec mon premier date. Elle ne voulait pas y aller avec moi au début. J’avais sûrement écouté les Fu Gees ou Pharoahe Monch, particulièrement "Simon Says" lorsque je me préparais.

Mark Bowen | J’écoutais sûrement Lisa Lashes en me préparant. Ça me motivait trop à l’époque.

#6. Le premier groupe qui vous a donné envie de vous lancer dans la musique ?

Joe Talbot | The Maccabees était le premier groupe dont je suis tombé amoureux, au-delà de leur musique. Évidemment, The Strokes ça l’a fait pour tout le monde. Avec Julian Casablancas, ils ont tout changé. Je ne sais pas comment c’était en France, mais dans les années 2000, ils ont totalement changé la manière dont tout le monde s’habillait.

Mark Bowen | Tellement. Quand j’ai vu Albert Hammond Jr. se cracher dessus sur scène, je n’ai pas compris ce qu’il se passait. C’était la révélation. J’ai trouvé ça génial. Pour moi c’était les Strokes, incontestablement. Ils ont tout révolutionné.

Joe Talbot | The Maccabees, c’était un peu mes Strokes à moi. Ils voulaient dire beaucoup plus à mes yeux, parce qu’ils étaient Anglais et que leurs paroles m’étaient chères. Je pouvais plus me reconnaître en eux. C’est ce groupe-là qui m’a donné envie de créer le mien. Depuis, on les a rencontrés. Ils ont toujours été aimants, attentifs, polis, gracieux et joyeux. Je pense que dans le monde de la musique, quand tu arrives à être comme ça, à être une bonne personne, tu gagnes tout. Leur musique est géniale en plus. Lorsque leur premier album est sorti, c’était un moment tellement excitant. Ça ne m’est plus arrivé d’être touché comme ça par l’arrivée d’un groupe dans ma vie.

Mark Bowen | C’est vrai, il y a beaucoup de dignité dans ce qu’ils font.

#7. La chanson un peu douteuse que vous écoutiez en secret sans vraiment assumer ?

Joe Talbot | Je ne me suis jamais senti honteux à l’idée d’écouter un genre de musique. Sauf les musiques prétentieuses. Par exemple, certains groupes que tout le monde adore. J’ai toujours eu tendance à prétendre détester ce genre de formations. Lorsque l’on parle de plaisirs coupables, les gens ont tendance à citer de la pop ou de la musique des années 1980, mais ce sont des musiques extraordinaires, ne t’excuse jamais d’écouter ce genre de musique. Par contre, les cons prétentieux, c’est autre chose. Par exemple, je me sens un peu coupable d’avoir aimé U2 parce que Bono est tellement un branleur. Mais bon, leurs trois premiers albums sont géniaux, il n’y a rien à dire. Qu’en est-il de toi, Bobo, qu’est-ce que tu kiffais en secret ?

Mark Bowen | J’aimais la transe un peu merdique. Dave Pearce, tout ça… J’adorais. J’adore encore d’ailleurs.

Joe Talbot | Dégueulasse. [Rires]

#8. La musique qui a guéri vos chagrins d’amour ?

Joe Talbot | "The Rat" des Walkmen. Il y a 12 ans de cela, on s’est quittés avec ma copine d’alors, après quatre ans de relation. C’était la fin de ma première année de fac. Je quittais l’internat et rentrais chez mes parents pour les vacances. J’étais triste, je quittais la fac, je n’avais plus de copine et j’avais découvert la drogue, le gros lot quoi. Un ami m’a dit d’écouter Boys + Arrows des Walkmen. Quand j’ai entendu "The Rat" pour la première fois, j’en avais plus rien à foutre de tout. Ça a changé ma vie pour toujours. Cette chanson m’a donné envie de devenir musicien, plus que toute autre chose dans ma vie. Je me suis rendu compte à cet instant-là que la musique pouvait m’aider à survivre à toute peine physique ou mentale. J’ai compris qu’elle me donnait un combat, me donnait la rage, me faisait bouillir.

Mark Bowen | Je suis toujours avec mon premier amour, je n’ai jamais vécu de déception amoureuse. Je ne sais pas si ça compte, mais j’ai un album qui me donne le cafard. Le dernier album de Joanna Newsom, Divers.

Joe Talbot | Pauvre crétin. [Rires] Il n’y a que quelqu’un qui n’a jamais connu de chagrin d’amour qui peut se sentir triste en écoutant un album.

Mark Bowen | Je pense que c’est aussi parce que j’aime Joanna Newsom.

Joe Talbot | Ta femme va être contente d’apprendre ça.

Mark Bowen | Elle l’aime aussi. [Rires]

#9. La toute première chanson que vous avez appris à jouer en entier ?

Joe Talbot | "Staring at the Sun" de TV On the Radio. Je chantais avec un pied de lampe : c’était tellement ridicule à voir.

Mark Bowen | J’étais dans un groupe qui jouait du Blink 182. C’était sauvage. Je découvrais cette musique. On a joué à l’école pour une œuvre de charité, à la fin de l’année scolaire. On avait fait quelques reprises de The Darkness aussi. Je me souviens, ma mère m’avait fabriqué un costume de chat avec des flammes pour l’occasion.

Le premier album d’Idles, Brutalism, est sorti le 10 mars 2017.

Par Chayma Mehenna, publié le 02/08/2017

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