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J’ai passé une journée à créer des vortex avec Jacques

Publié le

par Sophie Laroche

Aiguiser un aiguiseur, refroidir un frigo, défenestrer une fenêtre… Nombreuses sont les expériences qui constituent l’étude (très sérieuse) du vortex menée par Jacques Auberger et Alexandre Gain au Centre national de recherche du vortex. Dans le cadre d’un stage d’observation de 24 heures, j’ai tenté d’en savoir plus sur cette quête de savoirs pas comme les autres. 

Quand j’ai rencontré Jacques pour la première fois il y a un an.

Le 11 avril dernier, alors que je scrollais mon fil d’actualité Facebook, je suis tombée sur une petite annonce. C’était Jacques. Le musicien concepteur de concept cherchait des stagiaires pour le deuxième programme de recherche du Centre national de recherche du vortex (CNRV) qu’il a fondé en 2015 avec son associé Alexandre Gain. Vouant une certaine admiration à Jacques et sa philosophie de la transversalité, j’ai postulé. Après avoir passé un entretien Skype au cours duquel je n’ai pas vraiment brillé (ils ont fini par me le dire), j’ai été acceptée dans le programme pour une durée de 24 heures. Au début de cette expérience, je ne savais pas si tout serait vraiment comme avant à son terme. Une chose est sûre : en plus d’y avoir perdu mon pass Navigo et toutes les photos prises ce jour-là, j’ai surtout appris à ne plus m’étonner de la vie.

Avant de commencer le récit de ce périple, revenons sur le concept du vortex élaboré par Jacques et Alexandre. Les deux jeunes hommes le décrivent sur leur site comme "une dynamique créée par l’énergie qu’elle génère, un phénomène dont la conséquence est en même temps la cause". Mon interprétation "scientifique" du vortex est qu’il s’agit d’un phénomène résultant de l’application de la fonction première d’un objet à ce dernier (exemple : refroidir un frigo). Ainsi, il ne faut pas confondre le vortex et la mise en abyme qui "se dit d’une œuvre citée et emboîtée à l’intérieur d’une autre de même nature (récit à l’intérieur d’un récit, tableau à l’intérieur d’un tableau, etc.)". Mon interprétation "philosophique", quant à elle, est que le vortex constitue un cycle dans le quotidien n’aboutissant à rien. Le questionner, c’est donc, en quelque sorte, questionner le vide des bugs de la vie.

Pour éclairer leur démarche, Jacques et Alexandre avaient réalisé le documentaire ci-dessous, en 2015 :

Schéma du vortex.

Jour-J

10 heures pile : J’arrive au point de rendez-vous. Une grande bâtisse rose qui s’avère être L’Amour, le célèbre squat à vocation artistique de Bagnolet désormais menacé d’expulsion (vous pouvez sauver L’Amour ici). Aucune sonnette ou interphone pour signaler ma présence et je me rends compte, qu’après une heure passée à checker la map en écoutant Le Monde Chico, je n’ai plus de batterie. Devant moi, il y a bien une porte mais la vitre est tellement fissurée que j’ai peur de lui infliger un coup de grâce en frappant. Je décide d’attendre patiemment que quelqu’un vienne.

10 heures 10 : Quelqu’un se gare devant. Je suis perplexe : dois-je le fixer et prendre le risque de l’effrayer si c’est un voisin ou l’ignorer et avoir l’air stupide si on se rend compte qu’on vient pour le même rendez-vous ? Je choisis de le fixer et ça paye. La personne qui vient à ma rencontre est Maxime Gaudet, le troisième membre éminent du CNRV. Il m’explique qu’il est là pour filmer les expériences dans le cadre d’un documentaire.

10 heures 20 : Alexandre Gain, cofondateur du CNRV descend nous ouvrir. Pas vraiment réveillé, il nous guide à travers L’Amour jusqu’à la pièce où tout se déroule. Les espaces sont vastes et les murs blancs, il y a des tables d’appoint disposées un peu partout, mais surtout, positionné face à une des caméras, le décor de tournage des expériences.

Les photos prises ayant disparu dans le vortex, cet article sera documenté de modestes photos prises avec un téléphone.

Je rencontre les deux premiers stagiaires : Clémence, qui arrive avec motivation et entrain et Dorian, étudiant en informatique de Lyon qui dort à L’Amour le temps du stage. Puis c’est le défilé. Arrive Jean qui m’a fait passer l’entretien, Anthony, Tristan et Gajeb. Au total, nous sommes six stagiaires. Pour la plupart, cela fait deux jours qu’ils ont commencé le stage et une certaine dynamique s’est déjà installée entre les membres du CNRV. Chacun prend sa place, sort son ordinateur et s’attèle à une tâche. N’ayant ni ordinateur, ni esprit d’initiative, j’essaye de faire connaissance avec les autres en attendant une première mission. J’apprends ainsi que mes camarades ont entre 19 et 23 ans. Ils sont tous étudiants, et se forment dans des domaines aussi divers que l’histoire du droit, l’ingénierie, ou l’anglais. Pas vraiment le temps de niaiser davantage, Alexandre nous propose de coller les acronymes du CNRV sur nos blouses pour parfaire notre statut de chercheurs professionnels.

Voici le résultat :

10 heures 30 : Jacques débarque. Jacques me fait la bise puis part s’asseoir.

10 heures 43 : Première réunion de la journée. Tout le monde s’assoit autour de la grande table, on commence par reprendre la liste des vortex à tester ainsi que la liste des courses à effectuer. Au bout de quelques minutes, chacun se voit attribuer des tâches précises ainsi que la réalisation d’un vortex. Tout le monde sauf moi qui n’ai pas osé en réclamer un, ni en proposer de nouveau. L’espace d’une seconde, j’ai repensé à mon collègue Adrian qui, la vieille, m’avait demandé si lécher une langue constituait un vortex, puis je me suis dit que ce serait une très mauvaise idée de le proposer. (Après écriture de cet article, j’ai constaté qu’ils l’avaient déjà testé).

11 heures 08 : Jacques me prend à part. Il me demande si je veux bien créer un PowerPoint de PowerPoint. Soyons honnêtes, comparé à mes camarades qui moulent des moules, ou peignent des pinceaux sur des pinceaux avec des pinceaux, ça reste le vortex le moins drôle au monde. Après une imitation de l’alpaga par Jacques et l’argument que mon travail servira la cause, j’accepte.

11 heures 26 : Je fais mon PowerPoint. Autant dire que je ne suis pas enchantée, moi aussi j’aurais aimé mouler une moule comme toute personne qui se respecte un peu. Je relativise, j’ai une chaise, une table et une vue sur tout ce qui se passe dans la pièce. En plus, un élan de solidarité et de compassion se déploie vis-à-vis de la tâche "PowerPoint". On vient me demander à plusieurs reprises si je vais bien, comme si m’attribuer cette tâche faisait remonter de douloureux souvenirs à tout le monde. Une fois leurs travaux terminés, mes nouveaux collègues viennent s’asseoir à côté de moi. Je deviens un peu le pilier de bar de la table de réunion.

Ce nouveau statut me permet de discuter avec les membres du CNRV et d’en apprendre un peu plus sur le fonctionnement de ce merveilleux laboratoire de curiosités. Par exemple, l’organigramme fascinant. Le CNRV a développé l’idée d’une hiérarchie en spirale, où chacun devient le responsable de son collègue jusqu’à ce que celui en fin de boucle soit responsable du premier. Ainsi, si Jacques (ou Alexandre) est responsable d’un stagiaire, le dernier stagiaire sera responsable de Jacques.

12 heures : C’est l’heure de la première expérience filmée. Histoire de donner l’exemple, et parce que l’audace s’arrête sûrement à la porte de l’hôpital, c’est Jacques et Alexandre qui se chargent d’aiguiser un aiguiseur. J’observe, et je ne peux m’empêcher de noter la différence entre les deux hommes. S’ils ont l’air de penser de la même façon le CNRV, ils sont, par certains aspects, opposés.

Tout d’abord leur apparence. Alors qu’Alexandre est très grand et filiforme, Jacques sans être petit, est plutôt de taille moyenne. Ensuite, vient forcément le constat capillaire. Ceux qui connaissent un peu l’œuvre de Jacques n’ont pas pu passer à côté de ce trou béant qu’il arbore au milieu du crâne, une fausse calvitie censée améliorer la confiance en soi. Alexandre, c’est tout l’inverse. Si la longueur des cheveux sur les côtés n’a rien d’extraordinaire, il développe cependant une tignasse sur le haut du crâne à la manière des trolls en petites figurines. En les observant réaliser l’expérience, je développe aussi l’idée qu’Alexandre est l’homme d’action du duo. C’est lui qui manie l’aiguiseur par exemple. Jacques est quant à lui dans une démarche qui tient plus de la réflexion et de l’observation.

13 heures : Je finis mon expérience. Face à mon désarroi, ne sachant pas si j’ai fait l’exercice correctement, Jean, mon nouveau camarade, me dit avec bienveillance de ne pas m’en faire, que "c’est la démarche qui compte". Je reste perplexe, mais comme je trouve ça beau, je garde ça dans un coin de ma tête.

14 heures : C’est le moment de reprendre des forces. Les pizzas arrivent. On s’échange tous nos parts à la bonne franquette. Au moment de déguster, clairement désolés pour l’expérience "PowerPoint", les autres membres du CNRV essayent de me trouver un truc plus créatif à faire dans l’après-midi. À ce moment, un éclair de génie traverse Maxime. Puisque je suis une stagiaire qui fait un stage dans un stage, ma simple existence dans ce programme constitue une expérience. Il me propose alors de m’interviewer dans le cadre du documentaire. Catastrophe.

14 heures 38 : L’après-midi se déroule tranquillement. Les expériences s’enchaînent. Frigorifier un frigo, faire un gâteau de gâteau, "antivoler" un antivol… Elles suivent toutes le même protocole finalement assez scientifique. Pour réaliser une expérience, il faut au minimum deux personnes : un acteur et un observateur. Pendant que l’acteur explique en direct l’action qu’il exécute (exemple : placer un mini-frigo dans un frigo), l’observateur lui, va expliquer à haute voix le résultat qui en découle (exemple : le frigo à l’intérieur a refroidi ou non) tout en essayant de questionner ce résultat.

Une fois l’expérience réalisée, il faut remplir un rapport de recherche contenant les détails de l’expérience, le protocole suivi, le résultat de l’expérience, les observations ainsi que les recommandations.

16 heures : Je sens le changement venir en moi et le vortex m’aspirer, si bien que j’oublie la raison première de ma venue à L’Amour, ou du moins la raison officielle. Il faut écrire un article. J’essaye de prendre tous les stagiaires un par un pour leur poser l’inévitable question : "Pourquoi ?"

Pour la plupart, ils avaient déjà constaté l’existence de vortex avant la diffusion du premier documentaire de Jacques et Alexandre. C’est cependant après son visionnage qu’ils ont pris conscience que ce phénomène avait plus ou moins un nom et une définition. Par la suite, ils ont commencé à chercher ou élaborer des vortex par eux-mêmes. Jean explique : "En fait, c’est un concept que j’avais déjà remarqué. Par exemple, quand t’es sur l’autoroute avec un camion qui porte des voitures neuves. Nous avec nos potes on appelait ça 'inception'. Puis, j’ai vu la vidéo de Jacques et Alex qui ont mis des mots dessus et qui ont réussi a pousser le concept. Ça m’a vachement plu." Pour Tristan, c’est à peu près le même constat : "On fait des trucs qui en apparence n’ont ni queue ni tête mais en discutant avec Jacques, je m’aperçois qu’il y a de la recherche derrière. C’est intéressant la façon dont on a des discussions qui de fil en aiguille amènent sur autre chose et à la fin, on a une réflexion perpétuelle. On ne s’arrête jamais de chercher quelque chose, un sens au vortex et je trouve ça rigolo."

17 heures : On fait des cartes pour parfaire la panoplie. Comme vous pouvez le constater, j’ai très vite acquis le statut de "chercheur", qui est normalement réservé aux personnes ayant deux jours d’expérience dans la recherche en vortex. Deux hypothèses : je suis particulièrement efficace ou les chercheurs du CNRV sont particulièrement gentils.

17 heures 30 : La meilleure des expériences commence. C’est la dernière réalisation de la journée et sûrement la plus périlleuse. Le principe : après avoir défenestré une fenêtre, il s’agit de la "re-fenestrer". Pour mener à bien le projet, le constructeur en chef a fabriqué une sorte de catapulte censée envoyer la fenêtre dans son cadre. Après avoir pris le soin d’établir une distance de sécurité entre la catapulte et les observants, l’expérience commence. S’en suit un enchaînement d’échecs. Après plusieurs envois dans le mur, la fenêtre se brise en mille morceaux. Pas du genre à se démonter, Jacques et Alexandre vont envoyer un par un les morceaux dans le cadre à la force de leurs bras ou de la catapulte. Ça durera peut-être 30 minutes, mais ils n’abandonneront pas afin de conclure l’expérience. À ce moment précis, je pense que j’ai compris la phrase de Jean : "C’est la démarche qui compte". Ça n’a pas marché mais ils l’auront réalisé jusqu’au bout.

Expérience de la défenestration puis "re-fenestration" via catapulte.

18 heures 30 : Je croyais y échapper mais Maxime me prend à part pour que je réalise mon interview afin d’expliquer que je suis une stagiaire qui fait un stage dans un stage. Je fais preuve de tant d’éloquence que ça se termine au bout d’une minute sous les rires de Maxime. Échec.

18 heures 40 : C’est la réunion de fin de journée. Jacques et Alexandre veulent faire le bilan de ce qui a été fait et de ce qui reste à faire. Tous ensemble, ils préparent la journée de demain afin d’être le plus efficace possible, le but étant de produire tous les vortex avant la présentation du documentaire le dimanche suivant lors d’une projection au MOFO Festival.

19 heures : Avant de partir, je pose quelques questions à Jacques et Alexandre. Je cherche notamment à en savoir plus sur le but final de ce programme de recherche. Jacques me répond de façon énigmatique : "L’idée finale se déroule déjà maintenant : c’est l’expérience de l’expérience. C’est déjà la finalité au moment de la quête, c’est le voyage et la destination. Ce projet, c’est un rendez-vous dans le couloir, il n’y a pas d’idée finale. Il continue d’avancer." Là, je perds carrément piedPuis ça s’éclaircit un peu. "La prochaine étape, c’est de doubler le nombre de stagiaires. Puis, c’est aussi d’interviewer les gens qui font l’expérience du vortex au jour le jour. Pour l’instant on a fait que des expériences de laboratoire. On aimerait interroger les gens pour savoir comment se confesse un curé, comment fonctionne la police des polices, quand t’achètes un pinceau et qu’il y a de la peinture dessus, qui l’a peint ? Et puis, il y a tout l’aspect des vortex spontanés de grande envergure : dans la finance, l’économie, la psychologie. On aimerait pouvoir discuter avec des spécialistes pour qu’ils mettent en relief l’existence de certains vortex pour voir comment on peut retrouver le schéma du vortex dans certains domaines qui nous dépassent."

Je finis par lui demander quel est son vortex préféré. Il me répond "cette interview" et Alexandre acquiesce. C’est pas un vortex mais c’est gentil, on prend.

19 heures 20 : Je rentre chez moi complètement épuisée par cette journée. Je constate qu’étudier le vortex est une activité mentale et physique d’une grande intensité.

20 heures 30 : J’envoie un message à Jacques pour le remercier.

20 heures 32 : Jacques me répond. Il me remercie pour le message de remerciement. VORTEX.

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