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On a longuement discuté avec The Blaze

Le tout premier album du duo français intitulé Dancehall est sorti le 7 septembre dernier. L'occasion pour nous d'un entretien fleuve.

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Après avoir électrisé la toile de leurs mélodies et clips ultra-esthétiques dès janvier 2016, notamment avec le sulfureux "Virile", The Blaze présente son tout premier album studio. Pour ce faire, le duo de cousins s’est isolé dans sa bulle : une bulle étanche, précieuse comme un écrin, dont résulte Dancehall, fruit d’une créativité ultrasensible et instinctive.

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C’est cette même sensibilité que l’on retrouve dans tous leurs clips et maintenant dans Dancehall. Guillaume et Jonathan Alric ont imaginé un univers duquel émane un état d’esprit libre de toute contrainte, et une volonté de montrer la vie humaine dans son intimité la plus profonde.

À quelques heures de la sortie de leur premier album, nous avions fait connaissance avec eux. Le temps pour nous de découvrir ce qui amenait The Blaze à être l’un des phénomènes mondiaux de la musique électronique, aussi bien grâce à ses clips qu’à sa musique.

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Konbini | Dancehall est votre tout premier album, quelles sont vos attentes concernant cette première grosse sortie ?

Jonathan : On n’a pas d’attentes ultra-précises je pense. On espère juste que les gens vont kiffer, vont réussir à rentrer dedans et à se raconter des histoires. On espère qu’ils vont fermer les yeux, bien écouter, et entrer dans le voyage qu’on leur propose.

Comment avez-vous construit cet album, de quoi vous êtes-vous inspirés ?

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Guillaume : On s’inspire vraiment de toutes les musiques possibles et imaginables. Du hip-hop au jazz en passant par le rock et l’électro. Notre façon de composer est vraiment naturelle. C’est très simple, on s’enferme tous les deux dans notre bulle, à l’ombre du studio, on branche les machines, les ordis, les instruments, et on laisse les choses venir, on développe juste des idées. On cherche forcément à atteindre ce moment d’épiphanie, ce moment où on ressent quelque chose d’émotionnel assez fort intérieurement.

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Vous avez un ordre particulier dans votre processus de création ?

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Jonathan : Non pas du tout, tout est complètement aléatoire, c’est vraiment en fonction de notre ressenti. Y’a pas de méthode, de loi ou de règle, ce serait chiant si c’était le cas, nous, c’est vraiment instinctif.

Tout a commencé en janvier 2016 avec la sortie de votre premier morceau et de son clip "Virile". Quelles étaient vos espérances lorsque vous avez balancé ce tout premier extrait ?

Jonathan : On n’a jamais vraiment d’espérance quand on produit quelque chose, que ce soit une musique ou un clip vidéo. Ça n’empêche qu’on est extrêmement contents de ce qui se passe et de l’avis du public. Ce qui nous plaisait dans "Virile", c’était de raconter cette histoire de deux personnes. Plein de choses sont nées pour nous à ce moment-là : parler de l’amour, parler de la jeunesse...

L’idée dans nos clips c’est aussi de laisser les gens se raconter leur propre histoire. On reste toujours très subtils et très larges. On sait que certaines personnes peuvent penser qu’il s’agit d’un couple homosexuel, mais nous on ne fait pas passer de message, on n’a rien à dire. À chacun sa manière de se faire sa propre histoire.

C’est vrai que vous aviez un budget de 100 euros pour ce clip ?

Guillaume : Complètement. En fait, à l’époque, personne ne nous produisait donc on produisait nos clips nous-mêmes et on avait peu d’argent. C’est quelque chose qui nous a poussés à innover, on s’est dit qu’on avait deux acteurs et un appartement, c’est tout. Mais finalement c’est tant mieux, parce que quand t’as peu de moyens, tu dois rester dans une certaine forme de simplicité.

Jonathan : À noter qu’on n’a pas fait ce clip de manière simple par défaut. On s’est dit qu’on voulait développer des histoires simples, qu’il y ait de la thune ou qu’il n’y en ait pas.

Comment ça se passe le casting pour un clip de The Blaze ?

Jonathan : Le casting, c’est une étape cruciale. Quand on fait un film…

Vous appelez ça un film plus qu’un clip ?

Jonathan : On appelle ça un film parce qu’on est entourés par de grosses équipes de tournage, on prend énormément de temps aussi. "Territory" a pris à peu près 8 mois entre le moment où l’idée a émergé et le moment où il est sorti sur YouTube.

Et pour revenir au casting, c’est vraiment une étape cruciale. On a eu beaucoup de chance de tomber sur Dali Benssalah. Dès qu’on l’a casté, on a compris qu’il était capable d’exprimer beaucoup de choses, aussi bien physiquement qu’émotionnellement.

Dans votre interview pour le New York Times, Manu Barron (l’un des cofondateurs de Bromance Records) vous définit comme un duo de poètes isolé de toutes tendances actuelles. Est-ce que vous êtes d’accord avec lui ?

Guillaume : Il y a une dimension poétique dans notre démarche, comme on travaille beaucoup sur l’émotion, sur l’humain. Ce qu’a aussi voulu dire Manu, c’est que, quand il nous a rencontrés, on n’était pas des parisiens, on arrivait un peu comme ça l’air de rien. C’est surtout parce qu’on était un peu naïfs, déconnectés, dans notre bulle.

En ce qui concerne cet isolement, toujours dans le New York Times, vous apparentez votre espace de créativité à une bulle étanche à tout ce qui pourrait se passer à l’extérieur de votre univers. Comment arrivez-vous à rester dans cette bulle ?

Jonathan : C’est cette ambiance qui règne dans le studio qui forme notre bulle. On reproduit la même chose en live, on est isolés dans une boîte avec deux écrans géants qui s’ouvrent. On veut que les gens, lorsqu’ils viennent nous voir, ne nous voient pas. On veut transmettre un maximum d’émotions.

Quelques mois après "Virile", vous enchaîniez avec votre deuxième single "Territory", dans lequel vous mettiez en scène le retour au bled d’un jeune Algérien. C’est à ce moment-là que vous avez senti que les choses s’accéléraient pour vous ?

Jonathan : Forcément oui, quand tu as Barry Jenkins qui commence à parler de toi, tu ne peux pas rester insensible. Mais on essaie de rester dans cette bulle entre cousins, et d’en sortir le moins possible pour rester focus sur ce qu’on aime faire le plus, à savoir des clips et de la musique. C’est pour ça qu’on ne fait pas beaucoup d’interviews, etc.

Guillaume : On a senti que les choses s’accéléraient et je pense qu’on a eu le bon réflexe de se dire : "Protégeons-nous, essayons le moins possible d’être parasités."

Jonathan : On essaie de continuer à rester instinctifs. C’est pour ça qu’on a fait "Heaven", qui est un clip beaucoup plus contemplatif, ce qui change pas mal de "Territory".

À ce sujet, il y a eu un article dans Konbini qui soulevait la question du choix de tourner ce clip en Algérie. Qu’est-ce qui vous a motivés à le faire ? Quel message vouliez-vous faire passer avec ce clip ?

Guillaume : Notre producteur est franco-algérien, il nous avait proposé cette option-là. On ne voulait même pas que les gens sachent que c’était tourné en Algérie. C’était un pays qui nous permettait de raconter ce genre d’histoire. L’idée était de montrer un garçon déraciné qui rentrait chez lui au bled. Ça nous permettait d’explorer les émotions intenses que tu peux ressentir lorsque t’es entre deux cultures. C’est pas forcément propre à l’Algérie, tout le monde a son bled.

Avec ces quatre premiers clips, vous racontez à chaque fois une histoire humaine – sur la liberté dans "Heaven", l’amitié ambiguë entre deux hommes dans "Virile", le deuil dans "Queens" ou encore le retour aux sources dans "Territory" –, pourquoi cet attachement particulier à l’authenticité ?

Jonathan : Parce que c’est le moyen le plus brut, le plus efficace pour transmettre une émotion. On essaie d’obtenir cet aspect documentaire dans notre manière de filmer, même si c’est plus esthétique que ça. C’est notre moyen d’être au plus proche de l’être humain.

Guillaume, tu as été producteur de dub pendant une bonne dizaine d’années, alors que Jonathan tu as fait des études de cinéma. À ce sujet, je voulais savoir : comment élaborez-vous vos créations ? Jonathan, tu as fait du cinéma, mais est-ce toi qui diriges à 100 % la réalisation des clips ou alors Guillaume t’aide aussi ? Et vice-versa ?

Guillaume : Même si j’ai fait de la musique pendant des années, j’avais une formation de photographe, donc j’avais déjà un certain rapport à l’image. Et Jonathan, même s’il a fait une école de cinéma, il avait déjà aussi cet attrait pour la musique, c’est quelqu’un qui écoute énormément de musique. Donc aujourd’hui oui, on fait vraiment tout à deux, autant les clips que la musique.

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Dans votre interview avec Les Inrocks en mars 2017, on apprend que c’est Guillaume qui chante le plus dans l’EP Territory, mais vous disiez "sur l’album, ce sera du 50/50". C’est le cas ?

Guillaume : Moi je m’occupe plus des parties chantées, des longs couplets. Mon cousin s’occupe plus de trouver des boucles, des mélodies qui vont se répéter, comme sur le morceau "She". Et en ce qui concerne l’écriture, on fait tout à deux, mais on a aussi bénéficié des conseils d'un ami américain sur les tournures de phrases.

Notre façon d’écrire est souvent très instantanée, très instinctive. Souvent on écrit et hop, on le pose dans le micro. On essaie de garder une poésie assez brute, presque animale.

On vous reconnaît notamment grâce à cette voix si particulière qui rythme vos morceaux, et je voulais savoir qui a décidé de chanter en premier ? Comment vous avez eu l’idée/le déclic d’incorporer vos voix à vos morceaux ?

Guillaume : Au niveau de la voix, on a essayé de s’ouvrir un petit peu. On a tenté d’élargir la palette d’émotions sur l’album, tout en gardant cette volonté de colporter des émotions qui t’emportent, qui te font voyager, qui te racontent une histoire.

En juin 2017, vous remportiez le Grand Prix Film Craft au Cannes Lions Festival, qui est d'habitude réservé aux spots publicitaires. Vous n'aimeriez pas explorer d'autres terrains comme le cinéma ou la publicité ?

Jonathan : En fait, nous on essaie vraiment de vivre le truc au jour le jour, on fonctionne par coups de cœur, de manière assez instinctive. On essaie de ne pas trop se projeter.

Guillaume : On a eu plein de demandes, notamment pour des B.O de films. Mais pour l’instant, on a vraiment besoin de rester tous les deux, on a encore plein de choses à faire. On dit non à la plupart des choses parce que nous, on a encore beaucoup à dire. Pour l’instant, on est bien dans notre bulle.

Est-ce qu’il y a des films, séries, ou des cinéastes en particulier qui sont en quelque sorte des références pour la création de vos clips ?

Jonathan : On est un peu plus précis dans nos références cinématographiques, de Kechiche à Iñárritu aux Frères Dardenne, en passant par Ken Loach, Blier. Ce sont ces gens qui arrivent à faire des portraits d’êtres humains très singuliers. Mais ça peut aussi ne pas être des références de films, par exemple dans "Heaven", les deux principales références sont Le déjeuner sur l’herbe de Manet et The Tree of Life de Terrence Malick.

En passant, qu’est-ce que ça fait d’avoir son panneau publicitaire sur Times Square ?

Guillaume : On ne réalise pas trop en fait. On n’y fait pas vraiment attention. Alors bien sûr, ça nous fait plaisir, on trouve ça un peu dingue tout ce qui nous arrive, mais pas plus que ça. C’est gratifiant, mais on essaie de ne pas trop s’attacher à ça.

Jonathan : C’est surtout bizarre quand tu joues en live devant 30 000 personnes, c’est pas naturel que 30 000 personnes te regardent toutes en même temps.

2017, c’est aussi l’année où Barry Jenkins a répondu à un tweet de Romain Gavras sur votre clip "Territory", en disant de celui-ci que c’était la meilleure œuvre d’art qu’il ait vue de l'année. Qu’avez-vous ressenti quand vous avez lu le commentaire de Barry Jenkins ?

Jonathan : Au début, t’y crois pas trop, tu te dis qu’il y a eu un bug dans la matrice (rires). Mais forcément on était ultra-contents. On a fait le clip avant Moonlight, mais il y a des thématiques qui se répondent si tu regardes bien. On était surpris.

Guillaume : On l’a rencontré une fois Barry Jenkins, et il nous a demandé si le plan séquence du gorille dans "Territory" était un vrai plan séquence, on lui a dit oui et il était comme un fou.

Jonathan, tu as beaucoup voyagé entre la Côte d'Ivoire, la Normandie, le Pérou et Bruxelles. En quoi cette vie de voyageur t’a-t-elle aidé dans ta vision du cinéma et de la musique ?

Je pense que c’est très difficile à expliquer. C’est quelque chose que tu ressens à l’intérieur de toi, c’est con comme réponse, mais c’est le cas. "Territory" ça parle un peu de la même chose, de ce que j’ai vécu quand j’ai bougé du Pérou jusqu’en France. Le voyage m’a beaucoup aidé, ça a forgé ma manière de voir les choses artistiquement en fait.

Guillaume, t’as longtemps bossé en solo, qu’est-ce que le fait d’être en duo, qui plus est avec ton cousin, t’apporte d’un point de vue artistique ?

Lorsque j’ai fini mes études de photo, je suis parti en Inde pendant plusieurs mois, dans l’Inde très profonde. Et c’est un voyage qui a été assez déterminant pour ça, ce choix de vivre de la musique. Tu peux choisir une destinée complètement folle parce que tout est possible. Quand tu vas à la rencontre de l’autre et que tu sors de ta zone de confort, ça te pousse à savoir où t’as vraiment envie d’aller.

Le duo c’est une sorte de démocratie parfaite. Lorsque t’es deux, c’est un parfait équilibre, au niveau du partage et des idées. J’ai aimé faire de la musique tout seul, mais j’adore tout autant faire de la musique à deux. Pour moi c’est vraiment la combinaison parfaite.

Pour ceux qui ne l’ont pas encore écouté, Dancehall, le premier album tant attendu du duo The Blaze.

Par Henri Margueritte, publié le 25/09/2018

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