Crédit : Benjamin Marius Petit

On s'est posé avec Sniper pour retracer l'histoire de ce groupe culte

Ils reviennent. Plus de 10 ans après la sortie de leur dernier album commun, Aketo, Tunisiano et Blacko sortent ce vendredi 19 octobre Personnalité suspecte, vol.1, nouveau projet au titre évocateur. 

(© Konbini/Benjamin Marius Petit)

Leurs innombrables tubes font partie du patrimoine du rap français. Un patrimoine qu’ils ont construit au fil de leurs trois albums, à coups de morceaux restés classiques comme "Gravé dans la roche", "Sans (re)Pères", "Pris pour cible", "Brûle" ou encore "Eldorado". Sniper c’était aussi le rap qui pointe du doigt les malaises du pays comme les discriminations raciales, sociales ou encore les dérives humaines comme dans "Il faut de tout pour faire un monde" et "Génération Tanguy".

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Un engagement politique qui leur a valu de nombreuses galères, entre concerts annulés et polémiques provoquées par la réaction de personnalités politiques à certains de leurs morceaux. Des polémiques qu’ils ont su dépasser, sûrs de leurs convictions et toujours volontaires pour défendre les causes qui leur tiennent à cœur. Alimentée par les paroles acérées de morceaux comme "La France", "Jeteur de pierres" ou "Pris pour cible", la polémique a toujours rodé au-dessus du groupe et de chacun de leurs trois albums sortis entre 2001 et 2006.

Mais les trois rappeurs originaires du Val d'Oise ne se sont pas enfermés dans ce catalogue de paroles utiles bien que dangereuses pour la survie d’un groupe. Ils ont également porté haut les couleurs d’un rap plus léger, souvent sur les incontournables refrains de Blacko. Prônant la fête comme une échappatoire à la sombre ambiance qu’ils décrivent dans les sons cités plus haut, des titres comme "La Rumba", "Le crew est de sortie", "Génération Tanguy", "Dans mon monde" ou encore le clash "Aketo vs Tunisiano" constituent la face verso du groupe, moins incisive mais tout aussi énergique.

Aketo, Blacko et Tunisiano sortent ce vendredi 19 octobre leur tout nouvel album Personnalité Suspecte, vol.1. À cette occasion, on a remonté le temps avec eux au fil des questions, comme ils le font dans "Sablier", extrait de Personnalité Suspecte, vol.1. De leur première scène à leur longue séparation, rencontre avec Sniper.

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Konbini | Le dernier album de Sniper au complet date de 2006, comment vous sentez-vous à l’aube de votre retour ?

Aketo | On se sent comme si c’était le premier album.

Tunisiano | Ouais, c’est vrai ! C’est comme si on avait tout à refaire, et même si on a une fan base assez solide, on sait qu’on a tout à prouver parce que beaucoup de choses ont changé depuis le temps.

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Vous êtes partis vous isoler dans une villa en Espagne pour ce nouvel l’album, qu’est-ce que ça a provoqué au sein de votre trio le fait de se retrouver ensemble comme à l’ancienne ?

Blacko | On a retrouvé une certaine cohésion. On est tous devenus pères de famille, on a nos vies à droite à gauche. Avant on était H24 réunis à tuer le temps ensemble.

Aketo | Ça nous a remis dans cette ambiance dans laquelle on était quand on était plus jeunes, quand on se retrouvait tous chez Karl pour faire du son.

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Tunisiano | Y’avait des automatismes à retrouver. Le fait d’avoir été pendant longtemps H24 ensemble a facilité ce renouement.

Qu’est-ce que vous attendez de ce nouvel album ?

Aketo | La première étape, c’est qu’on soit contents de nous, et c’est le cas. Maintenant reste aux gens de découvrir notre nouvel album !

Dans votre premier nouveau single, "Sablier", Tunisiano, tu dis : "Encore des rêves et un empire à bâtir", de quels rêves parles-tu et quel est cet empire que tu veux bâtir ?

Tunisiano | Les rêves, c’est le fait de se projeter, d’encore avoir des projets, de savoir pourquoi je me lève le matin. Que ce soit privé ou professionnel, il y en aura toujours parce que c’est ça notre moteur. Et pour ce qui est de l’empire à bâtir, j’aimerais déjà que l’on reprenne la place qu’on a laissée. Et puis pourquoi pas créer d’autres choses, voir peut-être les choses en grand.

Aketo, tu dis : "Mes souvenirs ont pris une place plus grande que mes rêves", est-ce que tu peux expliquer cette phrase ? Ça veut dire que tes rêves ne sont plus aussi ambitieux qu’avant ?

Aketo | Comme on a quand même eu une carrière bien remplie, on a réalisé pas mal de rêves qui sont devenus des souvenirs avec le temps. Dans la phase intermédiaire d’une dizaine d’années pendant laquelle Sniper s’est arrêté, j’avais plus de souvenirs que de rêves. Maintenant, j’ai envie de te dire que le rêve recommence là !

Quant à toi Blacko, tu dis : "J’ai perdu du temps, j’en ai tant gaspillé, des regrets j’en ai tant j’me suis tant éparpillé", est-ce que tu fais allusion à la longue séparation que vous avez vécue ? Si non, à quoi fais-tu allusion ?

Blacko | C’est une généralité. On sait jamais vraiment pourquoi on est là. Au bout d’un moment tu fais le bilan de ta propre vie. Plus les poils blancs poussent, plus j’essaie de moins m’éparpiller. La notion de temps gaspillé c’est l’impression d’avoir passé des heures et des heures à tuer le temps, et arrivé à 40 piges, tu te dis que c’est le temps qui va te tuer, c’est plus pareil.

Est-ce que quand on a connu un tel succès, qu’on est passé par tellement de périodes différentes et qu’on arrive enfin à se reformer, on continue à se fixer des objectifs ?

Tunisiano | On bosse comme on l’a toujours fait. Premièrement notre musique est très égoïste, ça nous parle à nous avant que ça parle à quiconque. Puis, à partir de là, si c’est amené à se propager et à parler à d’autres personnes, tant mieux ! On ne se pose pas tant de questions parce que c’est assez destructeur de faire ça. Si tu commences à faire attention à toutes les attentes et à toutes les demandes, tu t’en sors plus.

Aketo | Quand tu commences à faire trop de calculs et trop de plans, ça tue la créativité.

Qu’est-ce que ça fait de se dire que cet album sera peut-être le premier album de Sniper qu’écouteront les plus jeunes ?

Aketo | C’est exactement ça, c’est pour ça que je te disais que c’est comme si c’était le premier album. On arrive dans un nouveau monde. En 2006, on n’avait pas tout ce qu’il y a maintenant, en termes de réseaux sociaux, de consommation de la musique, etc.

Tunisiano | Il est là le challenge en fait !

Vous êtes le premier souvenir de rap de Moha La Squale, comment vous ressentez le fait de faire partie des références pour les jeunes rappeurs ?

Tunisiano | C’est qu’ils ont grandi avec nous ! C’est le cycle normal quoi. Nous on a grandi sur du IAM ou du NTM et après on a réussi à produire notre propre musique. C’est le même processus pour ceux qui se sont mangés du Sniper.

Y’a-t-il eu un évènement particulier qui vous a fait prendre conscience de cet impact que vous avez eu sur toute une génération ?

Tunisiano | Non il n’y a pas vraiment eu d’évènement en particulier. C’est toujours flatteur d’entendre que certains rappeurs nous ont écoutés.

Aketo | On s’en est un peu plus rendu compte quand on a fait la tournée Classic Tour. Là quand on a vu La Cigale pour les 10 ans de Trait pour trait, on a vu tous les gens qui répondaient encore présents et on s’est dit que s’ils sont toujours là 10 ans après, c’est qu’on les a vraiment marqués.

Dans le dernier épisode de Snip Story vous dites que vous avez réactualisé votre rap pour ce nouvel album ? Vous pouvez m’en dire plus à ce sujet ?

Blacko | On est partis chercher des prod qui sont actuelles.

Aketo | En plus, les gens montent un faux débat parce que déjà à l’époque, que ce soit du rire aux larmes, gravé dans la roche et trait pour trait, c’était pas du rap des années quatre-vingt-dix, c’était du rap actuel du début des années 2000. Donc là on va pas faire un album avec des intrus de 2006. Le rap évolue, tout simplement.

Tunisiano | On a travaillé les flows, les prod mais on espère juste ne pas tomber dans le piège dans lequel sont tombés beaucoup d’anciens. À savoir un retour après plusieurs années d’absence avec un flow à l’ancienne ou un essai d’actualisation qui sonne pas vraiment bien.

Aketo | Le piège aussi c’est que certains se sentent pris en otage par le public qui attend parfois à ce qu’on revienne comme y’a 10 ans.

Vous vous adaptez à l’époque mais on qu’en est-il du message que vous voulez faire passer ?

Blacko | On a bougé la forme mais le fond ne bouge pas.

Aketo | il y a plein de trucs qu’on disait avant qui sont encore d’actualité.

Tunisiano | C’est simple, il y a des thématiques qui sont universelles. Un morceau comme "Pris pour cible" aujourd’hui, si on enlève la prod, le flow et qu’on lit juste le texte c’est encore totalement d’actualité.

Vous vous êtes reformé à l’initiative de Blacko, est-ce que c’est vrai déjà ? Et est-ce que vous pouvez me dire comment ça s’est passé ?

Aketo | Pour ma part il m’a appelé pour me féliciter de la naissance de mon fils. Moi j’habitais en Suisse mais je sais que Tunisiano et Blacko se sont vus quelques fois à Paris.

Tunisiano | On s’est vus, on a parlé, on a fait notre mea culpa sur pas mal de choses et à partir de là, Blacko nous a invités sur son Planète Rap. C’est à ce moment-là que la reformations était officielle. On a même refait le morceau "Gravé dans la roche".

Est-ce que vous avez hésité à vous reformer ? Si oui, pourquoi ?

Tunisiano | Totalement ! En fait on doutait parce qu’on se demandait si ce n’était pas l’album de trop.

Aketo | Avant même de parler de reformation il fallait absolument qu’on crève l’abcès sur pas mal de choses. Quand on s’est revus beaucoup de choses avaient changé pour nous, on est tous devenus pères, on a tous vécu des évènements qu’on a jamais pu partager ensemble. On s’est dit qu’il fallait déjà renouer le dialogue.

Tunisiano | C’est le Classic Tour en 2016 qui nous a vraiment motivés pour refaire un album. On a vu que le public était là, qu’il nous donnait de la force et qu’il attendait notre retour. Ça nous a reboostés et ça nous a donné confiance en nous.

Aketo | Et puis à force de faire des anciens morceaux, on a commencé à vouloir faire de nouvelles choses.

Tunisiano | Quand tu fais du studio et que t’écris toujours t’es un peu frustré de devoir surfer sur des titres que tu as écrits y’a 10 ans.

Aketo | C’est quand la tournée s’est terminée qu’on a décidé de reprendre quelques séances de studio.

Comment avez-vous choisi de vous séparer ? Qu’est-ce qui a motivé votre choix ?

Aketo | On était plus sur la même longueur d’onde, tout simplement. Avec le temps on s’est éloignés, on avait des entourages différents, des inspirations différentes. On n’était plus ensemble H24 comme avant et ça a créé des distances.

Tunisiano | Il y avait aussi l’envie de se lancer en solo, de tester de nouvelles expériences. Et forcément, ça sépare.

Au moment où vous prenez cette décision, est-ce que vous saviez que vous reviendriez un jour ? Qu’est-ce que vous vous êtes dit au moment de la séparation ?

Tunisiano | Honnêtement j’avais cette idée en tête au début. Et après, avec le temps je me suis fait à l’idée que c’était terminé, j’ai tourné la page. Le plus difficile c’est que toi tu tournes la page, mais pas les gens. Dès que tu vas croiser des gens dans la rue ou même que tu refais quoique ce soit, les gens te rappelleront toujours Sniper. Tu fais des albums solos, tu fais de la promo, et les gens te disent : "ah ouais lourd lourd ! Mais c’est quand que vous refaites un album ensemble ?"

Vous vous êtes séparés en 2007 et vous avez continué votre chemin en solo, (2 albums chacun pour Aketo et Tunisiano et 3 albums pour Blacko), est-ce que vous êtes restés en contact pendant cette dizaine d’années ?

Tunisiano | Il y a eu une grosse période durant laquelle on ne se parlait plus du tout. Mais on avait des nouvelles parce qu’on habite tous plus ou moins dans le même quartier.

Est-ce que vous pensez que le fait de vous avoir séparé volontairement va faciliter le retour de votre groupe sur scène ?

Tunisiano | L’avenir nous le dira…

Votre succès a été accompagné de plusieurs polémiques, comme avec "La France" dans Du rire aux larmes, ou "Jeteur de pierres" dans Gravé dans la roche, est-ce que ça vous a mis un coup au moral ou au contraire ça vous a encouragé à continuer dans ce sens ?

Aketo | Un peu des deux.

Tunisiano | Ce qui était cool dans cette histoire-là c’est que sans le vouloir, on s’est rendu compte que les gens se sentaient représentés et ils nous soutenaient par rapport à ça, et on s’est senti porte-parole d’un mouvement assez militant.

Dans Trait pour trait, vous prenez du recul sur ces scandales en sortant le morceau "La France, itinéraire d’une polémique", pourquoi Tunisiano est le seul à prendre la parole dans ce texte ?

Tunisiano | C’était assez logique dans le sens où "La France" était un morceau ou j’apparais solo. Donc naturellement, j’ai fait un morceau solo pour répondre à tout ça.

Dans "Brûle" Aketo tu disais : "Je me sens pas français", est-ce toujours le cas ? Si oui, pourquoi ? Si non, qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?

Aketo | Tu sais ce qui m’a fait sentir Français ? C’est quand j’étais à l’étranger. J’ai vécu à l’étranger et en fait je me suis dit que j’étais un vrai français. Quand je dis ça dans "Brûle" c’est le résultat d’un contexte où t’es né en France, t’as grandi ici, et tu sens que tu dois te justifier. Tu dois en faire plus que les autres pour être quelqu’un de bien alors que t’as ta carte d’identité française mais t’es pas considéré comme Français, et c’est la vérité. Je le ressentais beaucoup dans mon adolescence, aujourd’hui je suis passé au dessus, je fais ma vie, mais je suis sûr qu’il y a plein de jeunes qui ressentent la même chose aujourd’hui. Y’a pas de fierté nationale. Pourquoi les petits des quartiers ils dégainent tout le temps les drapeaux des pays d’origine de leurs darons ? Parce qu’ils ne sentent pas qu’ils appartiennent à ce pays.

Comment s’est passée la collab' avec JoeyStarr dans "Brûle", et pourquoi n’a-t-il pas eu un couplet dans le morceau ?

Tunisiano | On a enregistré notre premier titre qui était "Exercice de style" sur la compil' de Joey, "B.O.S.S" et on avait enregistré le morceau "Brûle" dans ce même studio. Symboliquement, on s’était dit que ce serait parfait pour JoeyStarr. On avait envie de faire un petit clin d’œil par rapport à notre passé commun.

Aketo | Il n’a pas fait de couplet parce qu’on avait déjà posé sur le morceau et il manquait une ambiance autour de nos couplets.

Comment tout a commencé pour Sniper ?

Blacko | On faisait tous les trois partie du collectif Comité Deuil mais dans des groupes différents. Moi je faisais partie du groupe Personnalité Suspecte avec Rakis, Drixxxé et moi-même. Tunisiano a quitté le M Group et fusionné avec Personnalité Suspecte au moment ou Rakis et Drixxé ont quitté le groupe. On a fait les Hip-Hop Folies de La Rochelle où on a invité Aketo...

Racontez-nous ce fameux concert de La Rochelle aux Hip-hop folies ? Première fois que Sniper au complet est réuni sur scène.

Tunisiano | Quand on monte sur scène ce soir-là, Sniper n’existe pas. On est entré sur scène en tant que Personnalités Suspectes et on est sortis de scène en mode Sniper. Vu que Personnalité Suspecte était un peu long, on l’abrégeait en verlan et ça donnait "peursni" (prononcé peursnaille). En sortant de scène, on a proposé à Aketo de former un trio avec Blacko et moi, et voilà.

C’était quoi votre QG à l’époque ?

Tunisiano | Soit sous le pont de notre quartier, soit chez Karl.

Blacko | C’est le petit pont où on se retrouvait pour manger des sandwichs ! Et on allait beaucoup freestyler là-bas ou chez moi. Planter des rimes à la mode de chez nous !

Aketo | On se déplaçait partout où il y avait un micro aussi. Fête de la musique etc.

Si vous deviez revivre tout ça avec la possibilité de changer quelques paramètres dans votre carrière, vous feriez quoi ?

Tunisiano | Si je pouvais changer juste une chose, j’aurais fait en sorte qu’on perce plus vieux. On était encore à l’école, immatures dans notre façon de voir le business et dans notre conception de la vie. On était trop en mode "balek", c’est ce qui a aussi fait notre succès mais je pense que je me serais juste donné 3-4 années de plus.

Blacko | Je reviendrais avec de l’eau de javel et des Swiffer, pour enlever la poussière et les parasites qui méritent d’être javellisés, ceux qui étaient dans le bateau au départ. On aurait peut-être jamais été obligés de le quitter s’ils n’avaient pas été là. On était trop cons, trop jeunes et il y en a qui en ont profité.

Par Henri Margueritte, publié le 19/10/2018

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