Entretien inédit et sans filtre avec Carpenter Brut

Quelques minutes avant son passage à Rock en Seine, le maître de la dark synthwave a pris un peu de temps pour discuter de son nouvel album, de glam metal et de certains de ses vinyles qui s’arrachent à 500 dollars l’exemplaire. Une interview garantie sans langue de bois.

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Konbini | Tu te fais assez rare en interview, est-ce que c’est pour éviter les questions à la con des journalistes ou pour mieux maîtriser ton image ?

Carpenter Brut | Il y a un peu de tout ça. Personnellement, la promotion est la partie du métier qui m’intéresse le moins. Tu te retrouves souvent à répondre aux mêmes questions. Bon, pas celle-là, justement. (Rires)

Ne te réjouis pas trop vite, il y en aura peut-être durant cette interview…

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Ouais, mais je peux comprendre que tout le monde ne lise pas les mêmes médias, les mêmes magazines. Après, là, on est en festival. Et en festival, je suis cool niveau interview parce que ça me permet de m’occuper. Mais quand je suis en tournée, les journées sont trop cadrées, je n’aime pas trop en faire, sauf si ça me semble intéressant.

Est-ce que ça fait aussi partie du mystère que tu cultives autour de ta personne ?

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Je sais que plus je vais en raconter, moins les gens vont s’imaginer des choses sur le projet Carpenter Brut. Plus tu humanises le truc, plus ça redéfinit la manière dont le public perçoit ensuite ta musique. Ça m’embête un peu. Par exemple, une musique de film, il faut la prendre comme elle est, sans forcément savoir qu’il l’a faite, comment, quand, pourquoi…

Sur scène, tu ne cultives pas ça, tu es à visage découvert…

Ouais, on voit ma gueule ! Je ne voulais pas partir sur un délire avec des masques, c’est un coup à s’étouffer dessous et à tomber dans les vapes ! Les gens qui viennent à mes concerts voient mon visage, mais il faut dire que je ne suis pas non plus en train de faire des interviews sur scène en répondant aux questions du public.

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Ton dernier album s’appelle donc Leather Teeth. Une chanson comme "Sunday Lunch", et d’autres d’ailleurs, pourrait presque sortir d’un générique d’anime ou de manga. Comprends-tu le rapprochement qu’on peut faire entre ta musique et cette culture ?

La culture manga, mis à part ce qui passait au Club Dorothée, c’est pas mon truc. Je ne l’ai pas fait dans cet esprit. Sur "Sunday Lunch", j’avais vraiment en tête l’image d’un gamin qui va manger chez sa grand-mère le dimanche. S’il est chez mamie, ça va pas être un morceau vénère. Mais ça peut ressembler à des génériques oui, pourquoi pas.

On sent pourtant un rapprochement avec l’univers du jeu vidéo. D’ailleurs, tu as composé celle du jeu Furi en 2016. Est-ce que ce projet a pu influencer ton album ?

Pour Furi, c’était un univers particulier, avec des samouraïs, etc. En fait, j’ai surtout essayé de faire du Carpenter Brut, garder mon son. Après, tu te nourris toujours des différentes expériences, c’est certain. Avec Furi, je ne voulais pas faire une B.O. clichée 8-bits. Ce côté vintage, je l’aime bien parce que j’ai grandi dedans, mais il ne faut pas tomber dans la facilité. Déjà qu’avec ma musique, je suis souvent à la limite du cliché, volontairement…

Je suppose que ça doit être un exercice totalement différent d’un album…

Complètement. D’abord, ils m’ont expliqué que le personnage doit se déplacer dans différentes zones, et que l’intensité du défi va augmenter. Il faut que la musique change en fonction de la zone où il se trouve. Le problème de Furi, c’est que tu peux passer une heure à essayer de niquer le boss. Il fallait donc que je fasse des boucles pas trop courtes. J’ai eu des gars qui me disaient : "Putain, ta musique elle me sort par les yeux !" Juste parce qu’ils n’arrivaient pas à passer le niveau. Et puis il fait que ça s’enchaîne bien quand on change de zone. Ça n’a rien à voir avec la composition d’un morceau.

Sur ton album, on sent un certain attachement pour ce qu’on pourrait appeler le "rock de stade", avec ces solos de guitare un peu à la Brian May de Queen, etc. Qu’est-ce que ça t’inspire ?

Intéressant… (rires) Je dirais que je me suis plus nourri du glam metal. Ces mecs étaient forcément expansifs. Les cheveux, le look, il fallait que ce soit too much. Du coup, dans la composition, il fallait qu’ils aient des mélodies que le public reprenne en chœur dans les stades. C’est cette fameuse période des années 1980, assez décadente artistiquement : les mecs voyaient tout en grand, la musique passait par le fait de vouloir à tout prix finir dans un stade. C’était la gloire ! Jouer dans un club pourri de Los Angeles, c’était plus franchement le but.

Tu trouves que cette culture est dénigrée aujourd’hui ?

Ah ouais, même moi à l’époque, j’étais le premier à me foutre de leur gueule. Plus tard, je me suis dit : "Merde, y’a quand même des mecs qui savent jouer…" Je pense qu’en France, on a du mal avec ce qui sort des clous. Je trouve que même Philippe Katerine, dans son délire, il reste dans les clous, finalement. Les autres aux USA, ils se foutaient de la coke plein la gueule en permanence, ils faisaient la fête avec des filles pas possible, ça baisait partout, ils ne parlaient que de cul dans leurs chansons… Ils n’étaient pas dans les clous, quoi. En plus, c’était à l’époque de Reagan.

Tu as fait le choix de ne pas signer en major…

Ben, on ne me l’a pas proposé en fait. Mais j’ai eu des propositions de labels.

Oui, tu es en indépendant. J’ai l’impression que tu fais énormément de choses toi-même, et même en famille, il me semble…

Oui, c’est ma femme qui gère le label parce que c’est la seule en qui j’ai confiance. C’est pas que je ne fais pas confiance aux gens, ceux avec qui je travaille depuis plusieurs années par exemple, c’est bon. Mais elle, elle saura me dire si je vais trop loin, si je fais le con, si c’est cool. Et surtout, j’aime avoir la maîtrise artistique. Et pour avoir la maîtrise artistique, il faut l’argent. Un label, il a d’autres artistes, il n’a pas des fonds extensibles, c’est normal. Il ne va donc pas forcément lâcher le pognon que tu voudrais pour mener ton projet à bien.

Je préfère monter les échelons par moi-même, en gagnant mon propre argent, plutôt que de rentrer dans une structure à qui je vais direct devoir 100 000 balles, et pour qui il faudrait que je fasse un peu ma pute pour rembourser cette somme. Les avances, ce ne sont pas des dons, il faut le savoir. Désormais, je travaille avec un distributeur, parce que plus on avait de fans, plus on avait de mal à fournir les disques. À une époque, on les envoyait nous-mêmes… Quand t’en vends 5 000 ou 10 000, ça commence à être chaud niveau emballage.

Justement, certains de tes disques se revendent extrêmement cher sur Internet. C’est bien, selon toi, que ta musique ait une valeur à une époque où il est difficile d’en avoir dans ce milieu ?

Ça m’embête un peu, c’est aussi pour ça qu’on a pris un distributeur, pour avoir du stock. Avant, on pouvait tirer 500 vinyles, qu’on a vu partir à 500 € sur Discogs. J’interdis à quiconque d’acheter un de mes disques à ce prix-là. Ok, il est peut-être rare, mais il ne vaut certainement pas la moitié d’un lingot d’or. Après, si les gens veulent se l’acheter, très bien, je ne suis pas leur mère. Qu’il vaille 80 balles parce que c’est une première édition, oui, je comprends. Je pourrais mettre ce prix pour la première édition d’un album de Tool, par exemple. Mais 500…

L’an dernier, tu as sorti un album live, CARPENTERBRUTLIVE, chose de plus en plus rare actuellement dans la musique…

Les versions live sont assez différentes des versions studio, ça s’enchaîne, il y a des bouts de trucs un peu partout. Mais c’est pas con effectivement, je n’ai pas l’impression que les gens écoutent du live chez eux aujourd’hui. Peut-être encore dans la scène metal. Mais ils n’achètent plus trop de disques, ils s’abonnent à Spotify et viennent ensuite en concert pour vivre le truc. Et c’est très bien comme ça d’ailleurs.

Mais ça n’était pas une volonté de ta part d’aller à contre-courant ?

Oh non ! Je ne suis pas du tout au courant de ce qui se fait, je suis trop vieux maintenant. (Rires) Je suis perdu ! Je connais que dalle ! Ce soir, parmi les groupes qui passent, je dois juste connaître PNL. Ah si, Die Antwoord et Mike Shinoda quand même, mais bon, le reste… Ça va trop vite ! Résultat, je fais comme tout le monde, je sors mes disques moi-même, et des médias s’y intéressent ou pas. Mon métier, c’est de faire de la musique, et je ne peux pas écouter la musique des autres quand je bosse.

Dans ton imagerie, le graphisme qui accompagne le projet, il y a un côté metal, parfois même sataniste… Est-ce un hommage à tes racines metal ?

Quand j’étais petit, et encore aujourd’hui d’ailleurs, j’étais fan des pochettes d’Iron Maiden. Je me demandais ce qu’ils allaient mettre sur la cover du prochain album, ça me rendait dingue ! Du coup, j’essaie de recréer ça. Sur mes EP, au départ, j’ai mis des photos parce que je n’avais pas une thune pour payer un graphiste digne de ce nom. Maintenant qu’on a nos graphistes, on bosse tout le temps avec eux pour créer un univers visuel précis, comme à l’époque. J’adore les vieilles affiches de films qui étaient dessinées.

C’est du taf…

C’est du taf, mais c’est beau ! C’est mieux que les mecs en photo sur un fond blanc ou bleu, genre toutes les comédies françaises, avec le titre écrit en jaune. C’est plus fun, mais c’est un délire de vieux. Après si ça fait kiffer les jeunes, tant mieux, mais je ne sais pas ce qu’ils kiffent. Bon, je m’en fous, moi, je fais mon truc.

Par Brice Miclet, publié le 29/08/2018

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