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Rap de rappeur, freestyle, rap technique... Bref, on a parlé de rap avec Limsa d'Aulnay

Publié le

par Guillaume Narduzzi

©Nkruma    

L'artiste de la 75e session, qui a sorti son EP Logique Pt. 1 en juillet, s'apprête à lui donner une suite des plus prometteuses.

La qualité au détriment de la quantité. C’est le credo qui guide la carrière de Limsa d’Aulnay, rappeur qui, comme son nom l’indique, est originaire de la même ville que Sefyu et Vald, entre autres. Après s’être fait remarquer lors des sessions freestyle sur Grünt, l’artiste a eu toutes les peines du monde à véritablement se lancer en solo. Entre angoisse de la médiocrité et manque de confiance, Limsa apparaît comme un personnage à part du rap français. Modeste, il serait presque du genre à se sous-estimer et analyse avec une lucidité déconcertante sa situation quelque peu particulière.

Pourtant, à chacune de ses apparitions, le membre de la 75e session brille avec son écriture aussi drôle qu’aiguisée et démontre ses progrès niveau musicalité. En atteste son EP Logique Pt. 1 paru en juillet dernier, débarqué deux ans après une salve de morceaux aguicheurs restés sans suite. Loin des grandes maisons de disques et des enjeux commerciaux inhérents à ce milieu, rencontre avec un rappeur passionné qui incarne aujourd’hui une certaine vision de son art : celle d’un rap noble, intelligent et humble.

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Konbini | Hello Limsa, tu vas bien ?

Limsa | Woof woof ! Ça va super.

Tu as fait ton retour cette année avec Logique, Pt. 1. C’était quoi tes objectifs avec ce projet ?

Que la critique soit cool et que ce soit reçu comme un bon projet. C’était ma principale ambition, mais aussi ma principale angoisse que j’arrive et qu’on me dise que je suis un mec chaud en freestyle mais incapable de faire un bon projet. J’ai réfléchi à la création de Logique Pt. 1 comme ça. En termes de chiffres, je n’avais aucune attente. J’ai une position particulière, je peux disparaître pendant deux ans.

Tu le considères comme ton premier projet ?

C’est malhonnête, mais ouais. J’ai sorti des petits trucs avant, mais je n’ai pas la même affection pour eux et je ne les ai pas travaillés de la même manière. Je n’avais pas les mêmes armes que maintenant. J’ai eu le temps de réfléchir à ma musique entre-temps, à comment faire un projet sans juste empiler des morceaux. Je voulais que ce soit cohérent dans le discours, musicalement et dans ce que je veux représenter.

À une époque où les rappeurs sont omniprésents, tu as adopté une stratégie inverse. Pourquoi ?

Je veux que ce soit de la musique qui reste. J’ai plein d’opportunités, de freestyler ou de faire des morceaux à droite à gauche, mais je n’ai pas envie. Je veux enfin mettre du respect sur ma musique, que je défende quelque chose d’important. J’essaie de moins m’éparpiller.

Quels avantages tu en tires ?

La liberté, ça fait toujours plaisir. Les seules contraintes que j’ai, ce sont les miennes : ne pas faire de la mauvaise musique.

"J’adore le rap. Il y a plein de mecs dans leurs interviews qui disent n’en avoir rien à foutre, pas moi. Mais j’ai jamais vu ça comme le truc principal de ma vie."

Tu as sorti plusieurs singles en 2018 mais aucun projet n’a suivi.

J’ai sorti trois sons parce que j’avais trois sons à sortir. Puis après je suis retourné à la chicha et jouer à FIFA [rires]. J’avais aucune autre ambition. J’adore les chichas, mec.

Qu’est-ce qu’il s’est passé pour toi ces dernières années ?

Rien. Je suis chez moi et je bosse dans un collège. La vie d’un adulte normal, avec beaucoup d’aventures. C’est un peu une comédie française, je suis un Pierre Richard rebeu. Le rap n’a pas toujours été ma priorité. Peut-être que j’y ai jamais cru aussi. Je pensais être un branleur et que j’étais trop vieux. Quand t’as passé 20 ans, le rap, c’est quand même quelque chose de particulier. Là, j’ai 30 piges et je sors un premier projet, moi-même je trouve ça bizarre. Après, j’adore le rap. Il y a plein de mecs dans leurs interviews qui disent n’en avoir rien à foutre, pas moi. Mais j’ai jamais vu ça comme le truc principal de ma vie.

Il y a des moments où tu t’es dit que le rap c’était derrière toi ?

Je me le dis quasiment tous les jours. Même là, où pour la première fois de ma vie il y a un peu de lumière sur moi, même si tout est relatif – je ne suis absolument personne –, je vais continuer parce que ça me fait plaisir. Mais en vérité, j’ai aucune garantie sur le fait que ça va me mener quelque part.

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Il y a eu pas mal de featurings aussi pendant toutes ces années…

J’ai été un sacré partouzeur [rires]. Ça m’a au moins permis de faire un peu de musique. J’adore me mélanger, c’est toujours une belle aventure. Comme en plus je ne faisais pas de son pour moi, quand on m’invitait je répondais toujours présent. Ça me demande moins d’énergie que quand je fais mon propre morceau. Après ça a toujours été avec un cercle très proche. J’ai besoin de connaître la personne et de l’estimer pour faire un feat.

"Si t’arrives en 2020 en rappant comme Booba et Kaaris sur 'Kalash' ou comme Migos sur 'Versace', t’es un guignol."

Pourquoi le cheminement a été si long jusqu’à Logique part. 1 ?

En 2018, j’ai commencé à me poser la question de savoir si j’allais faire un projet. J’étais dans l’optique de faire un dernier tour de piste, comme on dit. Histoire de me dire que si j’arrête demain, j’aurais au moins sorti un projet. J’ai eu le déclic après la Grünt de Sopico, j’ai reçu beaucoup d’amour après celle-là. Même les gars de la 75 d’ailleurs, je leur dois beaucoup. Ils m’ont toujours motivé, que ce soit humainement ou musicalement, même quand je n’étais pas prêt à l’entendre. Après, c’est toujours à mon rythme, j’ai eu le déclic en 2018 et c’est sorti en 2020 [rires]. Je ne suis pas un mec pressé, je suis à la cool. Maintenant, je me dis que ça aurait été vraiment bête de pas le faire.

Le rap a beaucoup évolué entre-temps. Comment toi tu t’es adapté ?

C’est vrai que c’est une musique qui évolue très vite. Ce qui est à la mode une année ne le sera pas la suivante, les codes, les flows et les instrus changent. Si t’arrives en 2020 en rappant comme Booba et Kaaris sur "Kalash" ou comme Migos sur "Versace", t’es un guignol. Avant d’être un rappeur, je suis un auditeur et je m’imprègne de tout ça. Quand t’es jeune, tu digères moins bien ces influences. À 16 ans, tu veux rapper exactement pareil que ton rappeur préféré. Moi c’était Prodigy de Mobb Deep alors que je n’avais absolument pas les compétences pour le faire. Je pense qu’on est la somme des rappeurs qu’on a écoutés et des rappeurs avec qui on rappe. Avec la 75, on s’est beaucoup influencés entre nous sur certains trucs et on le ressent. Et ça nous a donné une vraie différence, personne ne se ressemble.

Pourquoi avoir mis ta ville dans ton nom de scène ?

Je kiffe les rappeurs qui ont un nom de famille. C’est un peu un titre de noblesse, Limsa d’Aulnay. Une petite particule, c’est stylé.

Tu as eu ta propre Grünt en début d’année, alors que c’est dans cette même émission que tu t’étais fait connaître.

Trop content mec. Mon histoire est liée à eux. J’étais comme un fou, j’ai essayé de bien faire. Elle a une drôle d’histoire cette Grünt. On devait la faire la semaine du 4 décembre, date de mon anniversaire. Mais il y avait la grève des transports, donc a reporté deux fois. Finalement, on est moitié moins que ce qu’on devait être, et là il y a des galères techniques. On devait commencer à 17 h 30 et on débute finalement à 21 h 40. Entre-temps, on a sifflé pas mal de rhum. Et ce moment d’attente a permis de créer une sorte d’alchimie entre les gens, de compétitivité saine. Je ne voulais pas que ça soit un freestyle entre potes. Chacun est au maximum de ce qu’il peut faire.

Qu’est-ce que tu gardes des freestyles ?

L’écriture. Ça m’a mis des bases pour faire des phases goleri, impactantes, etc. Mais je n’écris absolument pas de la même façon un morceau et un freestyle. Tu peux faire deux couplets monstrueux et finalement avoir une chanson pas très intéressante. J’espère être sorti de l’écriture de freestyleur. Mon projet, ce n’est pas du freestyle par exemple. Je voulais qu’on voie bien la différence, c’est deux métiers différents.

"Ce n’est pas le plus intéressant dans la musique, la technique. Pourtant, on est tous passés par là en mode concours de bites, qui a la plus grosse."

Certains rappeurs issus de cette école ont notamment du mal pour les refrains. C’est un aspect que t’as bossé ?

J’ai écouté beaucoup de musique, même en dehors du rap. C’est un truc sur lequel j’ai beaucoup travaillé. À la base, mes points forts ce n’est pas les refrains, c’est les couplets. Mais j’ai essayé de m’améliorer, il fallait que je bosse pour faire des beaux morceaux.

On dit souvent de toi que t’es un rappeur technique. Tu te considères comme tel ?

Je ne sais pas, ça veut dire tout et n’importe quoi. Technique de quoi ? C’est comme dans le foot, il y a des mecs qui pensent qu’un footballeur technique c’est un mec qui fait des virgules. Ce n’est pas ça pour moi, un joli contrôle et une belle passe, ça vaut quatre passements de jambe. Le rap, c’est pareil. Des mecs qui mettent beaucoup de mots et rappent super vite, c’est technique en soi, mais ce n’est pas ma conception de la technique. C’est un mot assez vague pour que ça englobe plein de trucs.

Donc j’essaie d’être technique tout en étant plus digeste. Ce n’est pas le plus intéressant dans la musique, la technique. Pourtant, on est tous passés par là en mode concours de bites, qui a la plus grosse. Mais quand t’arrives à un stade où t’es content de ton niveau, tu te demandes si c’est ça que tu veux faire – à part peut-être un Alpha Wann qui fait aucun compromis. C’est une bonne école le freestyle, mais la complexité n’est pas gage de qualité. Des fois, la simplicité vaut tout.

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"J’ai juste décidé de rapper ma vie, ce que je suis. Personne ne peut me voler ça."

T’as eu cette phase-là aussi ?

Ouais, il y a eu un moment où je me disais que je n’étais pas intéressant. C’était du rap de rappeur, je cherchais les rimes et les placements les plus complexes. Si moi je n’écoutais pas de musique pour écouter ça, pourquoi je faisais ça ? Ça n’avait aucun sens. Pour faire un truc catchy, il ne faut pas changer de flow toutes les quatre mesures. Il faut que ça puisse rentrer dans la tête des gens. J’ai vraiment envie de me détacher du rap de rappeur. Trouver un flow catchy qui n’a pas été entendu 20 000 fois, c’est un art qui me fascine. En plus, le rap c’est un truc hyper-codifié. Si je mets "kichta", "bendo" et "tokarev", c’est un complet street. Si je mets "la vie c’est dur", "ma meuf me manque" et "Xanax", c’est un couplet emo. Il y a un moment où j’ai juste décidé de rapper ma vie, ce que je suis. Personne ne peut me voler ça. Mais toujours en allant chercher une rime en trois syllabes, mon cerveau est formaté, je ne suis qu’une merde [rires].

Tu arrives à te "forcer" niveau écriture ?

Je suis entouré de mecs qui savent faire trois sons par jour sans perdre en qualité, c’est des charbonneurs de la musique. Moi, je ne sais pas faire ça, je suis mauvais et je le ressens direct. Un ressenti, ça ne peut pas te trahir. Quelqu’un qui te dit "c’est chaud", ça ne veut rien dire. Il faut toujours regarder les réactions. Je n’ai pas sorti beaucoup de sons, ce serait dommage d’en sortir et que je les regrette ensuite. Je préfère prendre le risque de jeter des bons morceaux que d’en sortir que je regretterai plus tard.

On a l’impression que tu te poses plus en observateur qu’en moralisateur.

De ouf. C’est vraiment quelque chose auquel je tiens. Je m’interdis de faire la morale aux gens. J’aime l’idée de mettre des gens face à des trucs, et chacun se fait son avis. Je trouve que c’est une forme de prétention, la morale.

Tu comptes être plus productif dans les mois à venir ?

On verra, la partie 2 arrive très bientôt. Mais mec, tout est possible avec Limsa d’Aulnay.

© Nkruma

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