Entretien avec Odezenne : "Je Veux Te Baiser, c’est une chanson d’amour"

Après la sortie de leur dernier EP, Rien, les membres d'Odezenne sont en ce moment en tournée dans les plus gros festivals. Quelques jours avant de les suivre sur scène aux Solidays, on a fait la rencontre du trio parisiano-bordelais, entre deux cartons remplis de vinyles.

Odezenne – Solidays – 27 juin 2014. De gauche à droite : Jacques, Mattia et Alix, aka Jaco, Merlin et Al. (Crédit photo : Rachid Majdoub)

Odezenne aux Solidays le 27 juin 2014. De gauche à droite : Jacques, Mattia et Alix, aka Jaco, Merlin et Al (Crédit photo : Rachid Majdoub)

Jeudi 21 juin. Au moment où je les rencontre, les mecs derrière Odezenne ne savent pas encore qu'ils vont retourner les Solidays et vivre l'un de leurs plus intenses concerts, immortalisé en partie par notre ridicule appareil photo jetable.

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Posés dans leur QG parisien temporaire, ils se préparent à une tournée imposante : après l'hippodrome de Longchamp et les Eurockéennes, ils ont aussi dans le viseur les Francofolies, ou encore les Vieilles Charrues... et une petite (grosse) surprise pour 2015, dont ils nous parleront dans cette interview. Rien que ça.

Le local est rempli de cartons. Jaco, l'un des deux MCs de la bande, est en train d'emballer les 1000 vinyles de leur dernier EP, Rien : "J'en ai déjà fait 300". En fond sonore : le bruit grinçant du ruban adhésif. Sur le canapé : Alix, le second rappeur, et Mattia, le compositeur.

Entre spontanéité, images métaphoriques et anecdotes croustillantes, retour sur l’histoire d'Odezenne, de sa montée en puissance à l'évolution de son univers musical, en passant par la scène, le public, OVNI, Rien, le cheval dans "Je veux te baiser", une chèvre dans un supermarché, La Joconde, et plein d'autres trucs.

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Pour ce faire, on a sélectionné quatre clips, comme des symboles des moments forts de leur carrière.

Clip n°1 : Je veux te baiser

K | "Je veux te baiser", c'est le dernier clip que vous avez sorti en mai dernier. Pourquoi un cheval au début et à la fin du clip ?

Alix : La vraie raison, c'est que le fil conducteur dans nos clips, c'est la présence d'animaux. Ce sont des défis qu'on se lance en interne. Dans "Saxophone", il y a une chèvre, dans "Rien", un chien avec des ailes.

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Jacques : Une chèvre dans un supermarché.

Alix : Une chèvre dans un supermarché ! C'était quelque chose. Comment elle s'appelait déjà ?

Jacques : Fifine.

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Alix : Fifine. Jaco la tenait dans la voiture, on l'avait sortie dans un supermarché. Et là pour "Je veux te baiser", pour rigoler, on s'est dit qu'il nous fallait une licorne ! Là, je trouve une jument qui s'appelle Lolita, super belle et tout. Je demande au chef déco de fabriquer une corne. Et en fait, au moment où on fait le plan de la licorne qui devait être éclairée sous une douche dans la rue, on se rend compte que la corne était pourrie : le chef déco était rincé de la veille, il avait fait une nuit blanche et il était encore défoncé au Ricard.

Et là t'as Romain Winkler, le réal, qui fait : "faut jouer le cheval, faut jouer le cheval !" (rires). La corne se barrait, c'était ridicule (rires). Puis on a pensé à une soirée ordinaire avec un mec qui finit avec des bites sur le front. Et ça a donné cette entrée du cheval au début du clip qui finit sa soirée avec "Odezenne" écrit sur la gueule avec du rouge à lèvres et déguisé en licorne. Il est bizuté quoi.

K | Beaucoup ne se sont arrêtés qu'au titre, "Je veux te baiser", sans forcément aller voir plus loin et deviner le vrai message du morceau...

Mattia : C'est une chanson d'amour !

Alix : Exact. "Je veux te baiser", c'est une chanson d'amour. C'était intéressant, sur cette oeuvre-là, à travers la musique et la vidéo, de jouer avec les clichés. Rien n'est très sérieux, rien n'est très réel. Puis on a joué sur les vitesses, en fait on avait trois versions du son, une accélérée, une lente et une normale, et en fonction des plans on balançait une des trois versions, on jouait sur la vitesse des plans aussi, et à la fin ça crée cette espèce de distorsion de mouvements entre les personnages principaux, qui parfois sont en vitesse normale alors que derrière eux tout est en accéléré. Ainsi de suite. Et ça rend ce truc un peu surréaliste.

"C'est une chanson d'amour que Jaco a écrite pour sa copine"

La fête à travers ses clichés est au sommet de ce qui n'est presque pas réel. L'histoire d'amour finit sur un ciel bleu, on dirait un fond vert, comme si on avait incrusté une plage au loin alors que c'était juste le jour où il a fait le plus beau ces dix dernières années en Aquitaine, et surtout avec la mouette qui passe derrière. À un moment donné, t'as les deux acteurs qui s'embrassent, t'as le soleil en fond, et tout à coup t'as l'impression qu'il y a un mec qui fait : "TOP LA MOUETTE", et là t'as une mouette qui passe pile entre les deux. C'est fou, tout était cliché à mort.

Et donc voilà, on joue avec les clichés de l'amour, de la fête, avec les clichés de la musique hyper années 80, avec cette rythmique très caricaturale de ces années-là, la ligne mélodique de Twin Peaks de laquelle Mattia s'est inspiré, et qui rajoute cette étrangeté au morceau. Puis ce refrain chanté "je veux te baiser je veux te baiser", comme ci c'était super mignon alors que c'est quand même un peu cru : "ton cul", "ta chatte", "ta bite". Après, ce n'est ni plus ni moins qu'une chanson d'amour que Jaco a écrite pour sa copine.

K | Jaco, tu l'as vraiment écrite pour ta copine ?

Jacques : Ouais ouais ! Ça s'est fait un soir, c'est comme quand t'écris un poème à ta meuf pour rigoler. Un jour, elle m'a fait écouter une reprise d'une chanson. Il s'est trouvé que je kiffais cette chanson et que je l'écoutais beaucoup quand j'étais plus jeune (c’était "Maman a tort" de Mylène Farmer). Je me suis dit que je devais la sampler. Sauf que j'avais pas de sampleur, ça coutait cher. Le temps est passé et tout est revenu d'un coup, j'ai samplé, je me suis dit je vais écrire une chanson pour ma meuf et c'est venu comme ça. Ensuite on a repris la chanson avec Alix et on a réécrit les paroles, on l'a affinée.

K | Et elle en a pensé quoi ta copine, de cette chanson ?

Jacques : Elle a grave kiffé.

Alix : "Tu pu du cu" c'est un morceau qu'on a écrit sur un coin de table, et "Je veux te baiser" sur un coin de lit. (rires)

Jaco – Odezenne. (Crédit photo : Odezenne)

Jaco – Odezenne. (Crédit photo : Mathieu Nieto)

K | Aujourd'hui, les gens qui vous découvrent pensent qu'Odezenne c'est : drogue, sexe, meufs...

Alix : Tu sais, ça, c'est des joyeux malentendus. L'histoire donne toujours raison à ce qui est. Odezenne, c'est au moins 50, 60 titres. Il y a des morceaux récréation comme "Tu pu du cu", "Je veux te baiser", "Bûche"... qui au premier abord peuvent paraître purement récréatifs mais qui en fait ne le sont pas complètement.

Et ensuite il y a tous les à-côtés, il y a des morceaux d'amour, des morceaux plus sérieux. On met beaucoup de sérieux dans ce qu'on fait, et en même temps on n’en met pas, on est dans un entre-deux. Ça va, c'est que de la musique, la plupart de ceux qui écoutent Odezenne le font gratuitement, on ne s'impose pas aux gens.

K | Dans votre cas, c'est le public qui est venu à vous...

Alix : C'est le bouche à oreille qui fait son taf tranquillement. Pour nous c’est une très bonne chose qu'il y ait eu cette viralité sur "Je veux te baiser". Peu importe s’il y a eu quelques éclaboussures, on s'en remettra tous (rires), c'est pas grave, c'est qu'une chanson !

K | En parlant d’éclaboussures, un commentaire vu sur les réseaux sociaux disait : "Odezenne c'est plus ce que c'était". Que répondriez-vous à ça ?

Alix : Je ne réponds pas à ces gens-là… Imagine, tu vas au Louvre, à côté de La Joconde t'as un feutre Velleda, et t'écris juste en-dessous : "c'est quoi cette coupe de merde, je préférais ta première peinture". Je ne dis pas que "Je veux te baiser" c’est La Joconde, c'est juste un point de vue subjectif d'une oeuvre qu'on a proposée.

""Odezenne c'est plus ce que c'était" : Merci. Heureusement."

Jacques : Moi ce que je vois c'est qu'il y a eu plus de 250 000 vues. Il y a peut être une centaine de personnes, soit qui n'aiment pas le titre, soit qui disent "vous avez changé machin", et à côté de ça il y a tous les autres qui partagent le titre, etc. On ne va pas s'attarder sur la négativité, ça ne fait pas avancer. Ce morceau ne nous appartient plus en fait, on l'a fait, on l'assume, on l'aime, mais il ne nous appartient plus. Ensuite, les réactions c'est les réactions.

Alix : "Odezenne c'est plus ce que c'était" : merci. Heureusement. Ils croient quoi, qu'on va vivre dans l'immobilisme. S'il me dit ça par rapport à "Existe petit bout de rien" que j'ai écrit quand j'avais 19 ans, aujourd'hui j'en ai 33 : oui je ne suis plus ce que j'étais, en effet. Si on reproche à Mattia de ne pas faire l'instru comme il l'a fait pour "1 Gramme", il avait 20 ans à l'époque aujourd'hui il en a 33... Évidemment qu'on est plus ce qu'on était. Après, on est nous-mêmes, on met la même urgence dans nos chansons, la même intégrité, la même méthode, les mêmes âmes, les mêmes caractères, et ensuite on est juste mouvants, parce qu'on est des êtres vivants.

Et puis tu sais, les gens ont envie de mettre les artistes sur leur commode, et il ne faut surtout pas qu'ils bougent, parce qu'au moment où tu les écoutais tu sortais avec Céline qui avait les plus beaux seins du lycée et si ton artiste bouge, et bah Céline elle s'efface dans ta tête... mais c'est son problème quoi. (rires)

Mattia : Cet EP [Rien] est différent de l'album d'avant, et heureusement. C'est le nouveau qui nous attire, donc forcément, les gens... Moi, je sais que pour des groupes dont je suis fan et qui évoluent, quand ils sortent des nouveaux disques, la première écoute fait toujours bizarre. Sauf que bon, je suis chez moi et je ne vais pas appeler l'artiste pour lui dire "tiens c'est bizarre !" (rires). Mais il y en a aujourd'hui qui effectivement osent le dire, et c'est super, après tout il font ce qu'ils veulent. Mais les réactions ultra à chaud et immédiates sur des œuvres nouvelles, ça n'a aucune pertinence.

Alix : Ah, attends deux secondes... [Il sort son téléphone, le regarde]. C'est une alerte iPhone "Je vais te baiser" : "Va te faire enculer toi et ta pute de mère" (rires). C'est une blague. Non mais c'est comme ça que ça se passe dans la vie. (rires)

Alix – Solidays – 27 juin 2014. (Crédit photo : Rachid Majdoub)

Alix – Solidays – 27 juin 2014. (Crédit photo : Rachid Majdoub)

Clip n°2 : Rien

K | Avant de passer à votre précédent album, on reste dans la période actuelle avec votre dernier EP, Rien. Avec un clip fort, sorti en avril dernier juste avant "Je veux te baiser", du même nom que l'EP...

Alix : C'est le premier titre qu'on a lâché pour notre come back. Pour moi, de ce qu'on a sorti pour l'instant, sans parler de ce qui va arriver en janvier, c'est celui que je préfère.

Alix : Pour "Rien", Romain Winkler, le réal – qui a intégré le groupe d'ailleurs – a eu une putain d'idée de génie, il a compris la subtilité du texte. C'est une déclaration de désamour mais c'est pas très clair quand même. Tu dis à quelqu'un "je t'aime plus, je t'aime plus, je t'aime plus", c'est un peu comme si t'entendais "je t'aime, je t'aime, je t'aime".

Ça parle de rupture et la situation un peu délicate dans laquelle les gens se retrouvent dans des réflexes amoureux alors qu'il n'y a plus d'amour. Du genre t'es resté cinq ans avec une nana, vous vous cassez, et puis mine de rien t'as quand même envie d'exister dans sa vie, et elle dans la tienne, et t'as toujours des réflexes. Parfois t'as envie de l'appeler, souvent tu continues de baiser alors que t'es plus avec elle.

Et lui a eu l'idée de dire : la caméra va incarner le regard de l'autre. Et donc on va mettre en scène le fait que tantôt c'est la caméra qui vient vous faire chier parce qu'elle veut que vous continuiez à exister dans son champ, et tantôt c'est vous qui allez vous accrocher à la caméra parce que vous ne voulez pas la laisser partir. Et puis elle va vous traîner, vous sortir, et on va comprendre que tout ça n'est qu'un décor, un truc pas réel, comme une histoire d'amour. Elle va vous extraire, vous allez vous retrouver dans un hangar, on va vous porter on va vous lâcher dans le vide et rien, il ne reste plus rien. C'est trop beau tu vois. Il est trop fort ce Romain. (rires)

K | Et est-ce qu'on peut parler de morceau et de clip références pour le groupe ?

Alix : Pour nous, c'est la présentation du triptyque tel qu'il a toujours été clair dans nos têtes : un beatmaker-guitariste et deux MCs. Au début on avait du mal à nous identifier donc on s'est mis tous les trois, à égale partie, chacun un tiers. C'est aussi pour ça qu'on est dans le clip, c'était un peu : "bonjour, c'est nous".

Odezenne, juste avant de monter sur scène aux Solidays le 27 juin 2014 (Crédit photo : Rachid Majdoub)

Odezenne, juste avant de monter sur scène aux Solidays le 27 juin 2014 (Crédit photo : Rachid Majdoub)

Mattia : Pour moi c'est pratiquement le premier morceau d'Odezenne, en termes de ressentis, quand je l'écoute. Je me dis que c'est quelque chose qui ressemble vraiment à ce qu'on voulait faire quand on a commencé à faire de la musique.

K | Il y a eu une évolution musicale, vous rappez moins qu'avant, les sons sont plus posés, le beat est moins violent...

Alix : Rien est un EP qui est un trait d'union dans notre discographie entre notre 2e album [OVNI] et le 3e qui va arriver en janvier. "Novembre" et "Chimpanzé", dans la méthode de travail, sont plus proches de ce qu'on faisait sur OVNI, et "Dieu était grand" et "Rien" sont plus proches des nouvelles méthodes qu'on a inventées, où effectivement le rap s'est transformé en texte un peu plus incrusté ou flottant sur l'instru. On écrit à deux avec Jaco, on a envie de gimmicks, de ritournelles, d'images, de poésie, on a envie d'épouser les instrus de Mattia. Voilà, ça va avec notre évolution, notre âge et puis ce qu'on a toujours eu envie de faire en fait.

Jacques : Moins de mots, plus d'images, écriture à deux, pour avoir quelque chose de plus ouvert, moins prise d'otages.

K | Est-ce que ce n'est pas aussi pour s'ouvrir à un plus large public ?

Alix : Je ne pense pas, ça tu n'en es jamais sûr, tu ne peux pas savoir le public que tu touches ou pas. C'est juste pour être fidèle par rapport à une envie personnelle.

Jacques : On a toujours eu ça en tête, à tel point que même quand on faisait des choses qui sonnaient plus rap, on nous disait déjà que ce n'était pas du rap. Les gens ne comprenaient pas...

Alix : Tu sais, c'est comme un ancien gros, il se voit toujours gros dans le miroir, et les gens ont beau lui dire "mec t'es tout keus", lui, il se voit gros. Nous on faisait du rap, mais dans notre tête on ne faisait pas de rap, on voyait déjà ce qu'on produit maintenant. Et là, je pense enfin qu'on va rectifier l'image auprès des gens. Après en termes d'instrumentation, Mattia peut te le dire, ça a aussi pas mal changé.

Mattia : On a commencé en faisant du rap, moi je faisais déjà du rock et de l'électro. J'ai dû apprendre un nouveau style de musique pour pouvoir faire du son, à la base avec mon pote [Alix] parce qu'on se connaît depuis nos 14 ans. On a joué ensemble, à 15 ans on avait un groupe de rock puis on s'est un peu perdu de vue. J'ai continué à faire de la musique de mon côté et il est revenu un jour en me disant "j'ai envie d'écrire, viens on essaye de faire de la zik". Jacques est arrivé dès l'année d'après, il écrivait des textes aussi. Il a fallu apprendre à faire des instrus, ça a bien pris deux, trois ans avant que ça commence à sonner.

Mais dès le début et dans des morceaux comme "Le plus beau cul du monde" sur sans. chantilly, ou des morceaux comme "Meredith" ou "Taxi" dans OVNI, il y avait déjà quelque chose qui se plaçait plus au niveau de la chanson. Moi je considère ça comme de la chanson de groupe, c'est une vraie proposition singulière, c'est pas "vas-y colle ton beat je vais envoyer mes lyrics dessus", c'est une vraie esthétique précise. Et du coup en abandonnant complètement les samples, c'était un vrai pari parce qu'à la base ils me passaient vachement des samples...

Alix : C'était notre façon de participer, tu sais tu mets du charbon dans la machine et lui il fait sa mixture.

K | Pourquoi avoir commencé par le rap ?

Alix : Parce que c'était un peu un hasard. Moi je suis timide, Jaco aussi pour chanter, c'est dur de lâcher tes cordes vocales en mode Céline Dion. Par contre on avait des choses à dire, donc on écrivait des textes, donc on écoutait du rap, donc on avait une façon de le dire très rap. Et Mattia, son père était jazzman, son frère aussi, donc textes plus samples de jazz : on s'est rencontré là-dessus.

"On fait de la musique en français"

Ensuite, on a tout de suite su que ce n'était pas ce qu'on voulait faire. Puis, on a direct commencé à nous mettre des premières étiquettes : "ouais c'est le nouveau Hocus Pocus, c'est le nouveau machin", toi t'es là tu fais "ah non surtout pas, allez ok on balance OVNI, là on ne va pas dire qu'on fait du Hocus Pocus". Et là ça repart : "ouais putain c'est les nouveaux Svinkles" (rires).

K | On vous a même assimilé à TTC à l'époque d'OVNI. C'est dérangeant d'être comparé à quelqu'un alors que vous avez votre propre univers musical non ?

Alix : C'est un peu le même sentiment que quand tu te confies à un ami, tu lui parles d'un problème perso et, tu sais, il ramène tout à lui. C'est un peu ce truc où on a l'impression qu'on veut te foutre dans un moule malgré toi, du coup tu laisses dire. Concrètement ça change pas grand chose à ce qu'on fait, notre musique est là et elle ne va pas bouger, après si les gens veulent dire que c'est de l'électro, du rap, de la chanson machin...

K | Et vous, comment qualifiez-vous votre musique ?

Alix : Nous on dit que c'est de la musique en français. Voilà, c'est à dire que c'est un peu plus large que les autres cases dans le sens où c'est pas vraiment de la chanson, pas vraiment du rap, mais par contre on sait que c'est du texte en français et de la musique. Donc musique en français ça ne travestit pas trop ce qu'on fait.

Clip n°3 : Tu pu du cu

K | Votre deuxième album, OVNI, représente une période importante de votre carrière. Avant d’aborder l’un de ses clips, "Tu pu du cu", pouvez-vous nous parler de ce second opus ?

Alix : En fait, on est un groupe indépendant dans le sens où on n’a jamais intéressé une maison de disques jusqu’à aujourd’hui. Du coup on a sorti un premier album qui n’était même pas distribué [sans. chantilly, en 2008, ndlr], et on a sorti OVNI en 2011 avec l'aide d'un distributeur. La semaine de la sortie, on était dans les charts iTunes, à la 13e place. On était comme des fous. On y croyait. Et au final, après avoir reçu les relevés, on s'est rendu compte qu'on avait écoulé que 14 albums. On était dégoutés (rires) !

Mine de rien les gens kiffaient, trouvaient que l’album était bien produit, que c’était original. On sentait que le bouche à oreille prenait un peu. À la base, l’album devait faire 20 titres. La veille du mastering, on avait amputé les cinq derniers parce qu’on s’était dit que c’était trop long et indigeste.

K | On est fin 2011, et vous sortez le clip de "Tu pu du cu", extrait de la réédition d’OVNI. Un clip qui a marché, et dans lequel vous vous mettez en scène…

Alix : Le clip a été réalisé par Romain Winkler. C’était notre première rencontre avec le collectif "oktome", dont il fait partie et avec qui on a fait plein de clips depuis, dont celui-là, "Chewing gum", "Saxophone", "Rien", "Je veux te baiser", presque tous quoi... C'est Adrien Benoliel, le réal du clip "Taxi", qui est à l'origine de notre rencontre avec eux.

On leur avait fait écouter les cinq morceaux qu’on n’avait pas mis sur OVNI, et quand ils ont entendu “Tu pu du cu”, ça les a grave emballés. Ils ont voulu nous mettre en scène en mode battle, et ont construit un jeu de cartes qui tente de représenter le rap game américain. Donc t’avais l'as de cœur, je crois que c'était... je ne sais plus quel rappeur lover là...

Jacques : André 3000.

Alix : Non, non… Kanye West ! Puis le trèfle qui illustrait MF Doom, etc. Chacun représentait sa famille en fonction des courants artistiques dans le rap. Nous on jouait avec ça. On a demandé à être déguisés en clowns, parce que le morceau était pour nous une récréation.

"Tu pu du cu" fait partie de cette lignée de morceaux dans lesquels on s'amuse. Déjà, sur le premier album, on en avait fait un qui s’appelle "Lapinou Cokinou", qui est une chanson cachée sur une instru de Senbeï qui avait samplé Chantal Goya ; "Je veux te baiser" c’est un peu dans la même veine, "Bûche" aussi.

"Les gens aiment quand ça parle de cul, peut-être"

On a donc sorti ce clip sans rien sur une chanson qui n'avait pas d'album. En un mois on avait fait 100 000 vues : à l'époque, c’était énorme pour nous. Du coup, on a décidé de rééditer l’album avec les cinq titres supplémentaires, dont "Tu pu du cu".

K | Qu’est-ce qui a fait que ce morceau et son clip ont marché ? Vous utilisez souvent des titres accrocheurs…

Alix : Les gens aiment quand ça parle de cul, peut-être. "Le plus beau cul du monde", dans notre premier album a été un petit succès. "Tu pu du cu", c'est aussi un hommage à Francky Vincent quoi. (rires)

K | Qu’est-ce que ce clip a apporté à l’album, et à votre carrière ?

Alix : Ça a donné un second souffle à cet album, en nous permettant d’en sortir une réédition. Ça a été une vraie rampe de lancement, par rapport à la façon de faire du groupe avec nos potes. Après ça, on a soudé la famille de réalisateurs, de techniciens et de créatifs qu’il y a autour de nous. Oktome, Vladimir, Hugo, Adrien, Mathieu, Undi, Eric un machino de fou... et d'autres. Ça a été le début d'une méthode.

Mattia : Ça a aussi entraîné le début des gros concerts, des vraies tournées. C’était un événement important de notre carrière. On a réussi à faire parler de nous avec un truc que les gens se sont passé de main en main.

Alix et Mattia – Solidays – 27 juin 2014. (Crédit photo : Rachid Majdoub)

Alix et Mattia – Solidays – 27 juin 2014. (Crédit photo : Rachid Majdoub)

Clip n°4 : Dedans

K | On passe au clip "Dedans", sorti en avril 2012. Pour ce titre, vous avez opté pour une vidéo conçue totalement en animation.

Alix : Grave, avec Vladimir. Il est venu vers nous. Un jour, on reçoit un message : "Salut je m'appelle Vladimir Mavounia-kouka". On se dit : OK, c’est quoi ce nom ?! (rires) "Je fais de l'animation, j'adore ce que vous faites, j'aimerais bien faire un clip pour vous". Là, on clique, je vois ce que fait le mec, et j'hallucine. Direct je réponds qu'on est partant.

K | Comment l’idée de ce clip s’est-elle construite ?

Alix : On a rapidement fait des aller-retours de scénarios avec Vladimir, et il a direct tapé juste. L'idée, c'était de dénoncer un petit peu le marketing et le pouvoir de formatage sur les gens, parce que c’est une chanson où Jaco et moi on se met dans la peau de ceux qu'on appelle "les puissants", qui ne vivent pas sur la même planète que nous.

On est dans une époque où les inégalités n'ont jamais été aussi fortes, et là c'est le gratin supérieur si tu veux, qui, on a l’impression, chie royalement sur la gueule de tout le monde, qui n'en ont absolument rien a foutre, sont au-dessus des lois.

L'idée de Vlad a été d'inventer cette espèce d'objet qui servait à rien, cette pyramide mono-trou, qui tout à coup devient comme l'iPhone a pu devenir, une sorte de truc indispensable, que tout le monde veut et s'arrache. On voulait pousser à l'extrême ce prisme-là, pour montrer l'asservissement des gens. Ça finit dans cette pyramide géante, avec ce mec qui fait un discours et qui en fait a une ceinture d'explosifs et fait péter tout le monde.

Mattia : Vladimir nous a quasiment fait ce clip gratuitement, parce qu'il s'est retrouvé dans le discours. Et c’est souvent ça, l'histoire des clips d'Odezenne : des projets dans lesquels tout le monde va pouvoir s'épanouir. C'est un peu le maître-mot de notre façon de faire.

K | Pensez-vous que l'animation a apporté une dimension nouvelle à ce morceau ? Le message n'aurait pas été le même si vous aviez fait un clip classique, non ?

Mattia : Ça a tout de suite marché avec le ton du morceau, ce côté vachement minimal et ce côté noir et blanc vachement cru. On a reçu plein de commentaires de l'étranger aussi, du coup on a traduit les textes pour mettre les sous-titres. L'animation a vraiment donné une autre dimension au morceau, une autre lecture de ce track, ça l'a emmené ailleurs.

Alix : Vladimir avait réussi à se faire le porte-parole d'une indignation collective à travers l'animation. On ne fait pas beaucoup de morceaux sociétaux, parce que quand on le fait on essaie de faire le tour du truc, on n’a pas cette vocation à en faire dix mille… Mais là il venait enrober notre projet, on adore le faire en live aussi, Mattia joue la Marseillaise avant de lancer le morceau, on a la main sur le cœur en mode chie dedans, c'est un moment où ça se lâche. Ce clip, c'était le papier cadeau parfait pour transcender notre musique.

Mattia, d'Odezenne – Solidays – 27 juin 2014. (Crédit photo : Rachid Majdoub)

Mattia – Solidays – 27 juin 2014. (Crédit photo : Rachid Majdoub)

K | Comme quoi Odezenne fait aussi des morceaux engagés...

Alix : Ouais, on en a toujours fait, sur le premier album il y a le morceau "Existe petit bout de rien". Sur l'EP qu’on vient de sortir [Rien], il y a "Novembre" ou "Chimpanzé", qui le sont clairement : "C'est avec les ambitions qu'on attrape les financiers, avec les munitions que dérapent les policiers".

"Question bag", sans bag

K | On va finir avec un mot, une réponse. Pour chacun d'entre vous. Une sorte de "question bag", comme on le fait à Konbini... mais sans le bag.

Alix : Question quoi ? Question bag c'est ça ? Eh Jacques, question bac !

Jacques : Laissez moi juste 30 secondes, je finis d'emballer ça [les vinyles], et je suis prêt.

K | 1er mot : "Sexe".

Alix : Moment présent. C'est l'un des moments où je me connecte au présent (rires).

Mattia : Y a un côté fusion moi qui me parle pas mal.

Alix : Tu veux dire... euh, pénétration ? (rires)

Mattia : (rires) Non non, le côté... je sais pas, c'est un peu un retour à l'animal. Y a un côté cool quoi...

Jacques : Ouais, moi ça me fait penser au chien. [Alix se marre] Non mais c'est vrai ! Dans un milieu urbain, y'a que les animaux que tu vois niquer librement.

K | Justement, deuxième mot : "Liberté".

Jacques : Égalité, fraternité.

Mattia : Liberté, c'est l'impression que j'ai quand on fait ce qu'on fait. On se bat, en tout cas, dans le fait de ne pas s'enfermer dans des codes de musique. On essaie de se faire plaisir, ça part souvent de conneries, d'une blague, on est libres quoi.

Alix : La liberté, c'est un truc auquel je suis vachement attaché. Dans la liberté de création comme disait Mattia... C'est pour ça que je supporte Odezenne (rires). Dans tous les sens, je le supporte, je le soutiens, je l'aime, c'est effectivement l'espace dans lequel je me sens super libre.

Odezenne, pendant les balance aux Solidays – 27 juin 2014. (Crédit photo : Rachid Majdoub)

Odezenne, pendant les balance aux Solidays – 27 juin 2014. (Crédit photo : Rachid Majdoub)

K | Vous comptez rester indépendants ? Les maisons de disques viennent un peu plus vers vous ?

Alix : Là ça commence un peu, ça vient nous sentir le cul (rires). En fait, on a une direction artistique très claire pour nous mener vers les sillons vers lesquels on a envie d'aller. Le prochain album est déjà composé. C'est "qui m'aime me suive". Après, à la limite, on pourrait parler de boîte de promotion ou de distribution, pour avoir un porte-voix qui porte un peu plus notre musique.

"L'Olympia ? Tu veux pas faire un Zénith plutôt connard ?"

Mais sinon pour l'instant, notre plan c'est : tout est prêt pour y aller seuls. Il y a déjà un clip en préparation pour octobre, un autre pour septembre, l'album en janvier, le studio réservé, l'Olympia en mars... Pour l'instant on n'a jamais reçu d'offre. Après, jamais personne ne décidera de notre direction artistique, jamais quelqu'un ne viendra fermer les cartons à notre place !

K | L’Olympia justement : vous vous y produirez le 10 mars 2015.

Alix : L'Olympia, on le produit. Pour nous, c'est un peu un pari de se dire "bah voilà de manière indépendante on en est arrivés là", parce qu'on sait que c'est une case importante dans le jeu de société des mecs qui font de la musique. Et donc c'était aussi un bras d'honneur à tous ces gens-là, parce qu'on aime bien aussi faire des bras d'honneur (gentils quoi).

Et du coup c'est le lieu qu'on a choisi, parce qu'on a déjà fait des trucs dans des squats, en plein air et tout, et là on s'est dit : où est-ce qu'on va aller foutre le bordel ? Du coup on a décidé de faire une soirée à l'Olympia, on va y inviter des gens, ça va être une programmation musicale de trois, quatre heures, dans laquelle il y aura un concert d'Odezenne mais pas que. C'est le 10 mars et ça sera après notre prochain album. C'est un rendez-vous qui va être cool avec tous les gens qui nous suivent depuis longtemps. Normalement c'est l'Olympia, un truc bien rangé. On va foutre la merde là-bas.

K | C'est ambitieux, l'Olympia.

Alix : Ouais, c'est complètement ouf. J'espère qu'on ne va pas passer pour des bolosses (rires). Mais voilà, c'est bien de se fixer de tels objectifs. Puis l'idée de le faire à l'Olympia ça fait plaisir à ma mère aussi quoi... c'est important de faire plaisir à sa mère.

K | Et comment l'idée de vouloir fouler cette scène vous est-elle venue ?

Alix : C'est parti d'un mec qui est dans la pièce mais je ne peux pas citer son nom (rires). En fait on en a parlé un soir, on avait bu beaucoup de whisky, et on a fait "allez on va à l'Olympia !" "Ouais l'Olympia !"

On a appelé notre booker dans la foulée, on lui a dit "l'Olympia", et il nous a dit : "L'Olympia ? Ouais tu veux pas faire un Zénith plutôt connard ?" (rires). On a fait : "mais non mais putain tu crois pas en nous ?" (rires). Et au final on l'a convaincu.

Odezenne – Solidays – 27 juin 2014. (Crédit photo : Antony Milanesi)

Odezenne – Solidays – 27 juin 2014. (Crédit photo : Antony Milanesi)

K | On revient à notre jeu, avec un dernier mot : "Rêves".

Alix : Moi les rêves... j'avais oublié de rêver pendant longtemps, quand je fumais trop de joints. J'ai arrêté de fumer de la zeb il y a quelques années et j'ai retrouvé ça. Un jour je me suis levé en me disant putain, j'ai passé une pure nuit, j'ai rêvé comme un ouf, et depuis je kiffe ce moment quand tu te lèves le matin et tu sais pas si c'était un rêve ou la réalité.

Jacques : Et moi ça fait depuis que j'ai 12 ans que je ne rêve plus, et je n'ai jamais arrêté, de ne pas rêver. Le rêve c'est, je sais pas... Pour moi je trouve que c'est du classement, ça classe le dossier dans la nuit, enfin je le prends comme ça, c'est pas pessimiste hein...

Alix : C'est administratif (rires).

Jacques : C'est administratif.

Mattia : Moi aussi j'ai retrouvé les rêves quand j'ai arrêté de fumer mais bon, depuis j'ai repris (rires). Mais... franchement ça va paraître un peu con mais, tous les trois on est devenus intermittents depuis le mois de septembre, et on le doit qu'à nous trois, c'est juste notre groupe et nos petits concerts qui sont devenus de plus en plus gros et qui nous ont permis de devenir intermittents, de partir à Berlin, de se prendre un studio, un appart' là-bas pendant la moitié d'une année. Franchement pour moi c'est vraiment un rêve ce qu'on vit.

Mattia, désormais rêveur à plein temps – Odezenne. (Crédit photo : Odezenne)

Mattia, désormais rêveur à plein temps. (Crédit photo : Odezenne)

Par Rachid Majdoub, publié le 10/07/2014

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